Entretien avec Polérik Rouvière

Le musicien aux multiples visages

Interviews • Publié le 10/04/2026 par

Tel Janus, Polérik Rouvière possède deux visages, utiles pour développer des voies artistiques et musicales à la fois divergentes et complémentaires. Autodidacte et polyvalent, ce musicien français a déjà une longue et riche carrière derrière lui. En effet, s’il compose sa première B.O. en 2008, cela fait maintenant plus de 25 ans que l’artiste a fait ses premiers pas sur la scène musicale. Il ne s’est d’ailleurs pas seulement fait un nom dans le milieu, mais bel et bien dans les deux. Il ne se ferme aucune porte créatrice, œuvrant dans de multiples domaines musicaux et multipliant les collaborations. Le compositeur est un véritable passionné de musique, et plus particulièrement de musique de film. Parmi ses nombreux travaux, on peut citer Falling From Earth, Dalida, All Blood Runs Red, Qui c’est les plus forts ?, N.O.L.A. Circus, Visitors ou encore Hero Corp, Il Était Deux Fois et McWalter.

Avant tout chose, peut-on connaître votre véritable patronyme. En effet, sur Internet, cela semble un peu confus. Alors Ulrich Forman ou Polérik Rouvière ?

Mon véritable nom est Polérik Rouvière. Ulrich Forman est un projet parallèle, personnel, que j’ai créé comme un espace de liberté totale. Au départ, ce projet était très intime, presque fragile, et j’avais vraiment besoin d’un certain anonymat pour m’autoriser à aller loin émotionnellement. Le nom est né d’un jeu de références et d’imaginaire, notamment Miloš Forman. J’ai même poussé le concept jusqu’à écrire une fausse biographie, dans laquelle j’étais le petit dernier d’une fratrie de cinq frères ayant plus ou moins un lien de parenté avec Miloš Forman, une sorte de double fictif. C’était à la fois ludique, conceptuel et volontairement déroutant. Le projet a ensuite pris une ampleur inattendue : I’m In Love est entré directement en playlist sur Radio Nova, une véritable campagne de promotion s’est mise en place portée par Barclay à l’époque. Aujourd’hui, Ulrich Forman reste mon jardin secret, un terrain d’expérimentation et de collaborations, tandis que Polérik Rouvière est clairement mon identité de compositeur pour l’image.

 

Êtes-vous issu d’une famille de musiciens ou d’artistes de façon générale ?

Je ne viens pas d’un milieu artistique au sens traditionnel du terme. Il n’y avait pas de transmission directe ou de modèle professionnel dans ma famille. La musique est arrivée dans ma vie de manière très organique, presque accidentelle, lorsque j’avais 4 ou 5 ans, mais une fois installée, elle ne m’a plus jamais quitté.

 

Pourquoi avez-vous été attiré par la musique ?

J’ai hérité du piano de ma grand-mère et ma sœur prenait des cours de piano. L’instrument se trouvait dans ma chambre, et très naturellement, je me suis mis à reproduire ses leçons à l’oreille. Rapidement, le piano est devenu bien plus qu’un simple instrument : c’était un refuge, un terrain de jeu, un espace où je pouvais projeter des histoires, des images et des émotions. Avec le recul, je pense que mon rapport à la musique s’est construit là, dans cette liberté totale.

 

Quel fut votre parcours musical scolaire ?

J’ai suivi un parcours assez éclectique. J’ai tout d’abord eu de nombreux groupes (rock, pop, musique latine, jazz) puis j’ai étudié à l’American School et à 3IS dans un cursus d’ingénieur du son, avant d’approfondir l’harmonie grâce à un programme à Berkeley. Ce mélange entre culture internationale, formation technique et approche plus instinctive m’a permis de développer une vision assez globale de la musique, que ce soit dans l’interprétation, la composition ou la production.

 

 

Enfant, étiez-vous déjà intéressé par les musiques pour l’image ?

Oui, très tôt. J’étais un enfant extrêmement rêveur, souvent dans ma bulle. J’imaginais que ma vie pouvait être accompagnée d’une bande-son permanente. Je rêvais d’avoir des enceintes autour de moi, dans la rue ou la cour de l’école, qui diffuseraient la musique pour chaque moment de mon quotidien — une déclaration d’amour timide, une peur, une joie, une bagarre… Cette idée de musique comme prolongement du réel m’habite encore aujourd’hui.

 

Écoutez-vous régulièrement de la musique pour votre plaisir ?

Tout le temps, mais souvent des styles très éloignés de ceux sur lesquels je travaille. J’écoute beaucoup de jazz en vinyle, sans objectif précis, simplement pour le plaisir, pour déconnecter et laisser la musique exister sans nécessairement chercher à l’analyser.

 

Quels sont les artistes et genres qui ont votre préférence ?

Je n’écoute pas uniquement de la musique de film, et je ne fais pas que de la musique à l’image non plus. Ce qui m’intéresse avant tout, ce sont les univers forts, les artistes qui ont su créer un langage musical identifiable, quel que soit le genre. J’aime comprendre les codes d’un style, m’y plonger pleinement, totalement, puis me les réapproprier pour y apporter ma propre sensibilité. Mes références sont donc très larges : Ennio Morricone bien sûr, mais aussi Jonny Greenwood, Chopin, Bach, The Beatles, Frank Ocean ou encore Daft Punk. Ce sont des artistes très différents, mais qui ont tous en commun une vraie liberté créative et une identité sonore immédiatement reconnaissable.

 

Quels sont les compositeurs qui sont une source d’inspiration dans votre processus créatif ?

Pour la musique à l’image, Ennio Morricone reste une référence absolue, même si je n’arriverai évidemment jamais à sa cheville. J’admire profondément son approche de l’écriture, notamment le travail du contrepoint, mais aussi sa capacité à mélanger des éléments a priori incompatibles : orchestre, guitares électriques, chœurs de marins, sons bruts ou inattendus. De manière plus générale, je ne dissocie pas vraiment la composition de la production. Mon parcours d’ingénieur du son m’a amené à penser la musique comme un tout. Je me considère autant comme un compositeur que comme un producteur. J’aime créer des musiques pensées pour durer, à la manière de certains albums un peu hors normes, qui traversent le temps sans chercher à suivre les tendances.

 

De quel(s) instrument(s) jouez-vous ?

Je joue notamment du piano, de la guitare, de la basse, de la contrebasse, de la trompette et du trombone. Cette polyvalence me permet de garder un rapport très physique et concret à la musique. Je peux rapidement passer d’une idée à sa mise en forme, sans filtre, et penser l’orchestration de manière très instinctive.

 

En 2001, vous fondez le groupe électro-pop LEDGE, avec Olivier Martyn. Dites-nous en plus…

À l’époque, je cumulais plusieurs activités : travail en studio la nuit, réalisation, puis ingénierie son et mastering en journée. Pierre Terrasse qui était un ami musicien de longue date, m’a présenté Olivier Martyn avec qui il travaillait sur des titres électro. LEDGE est né de cette rencontre, pensé comme un projet électro-pop, un style qui n’était pas vraiment mon terrain de jeu naturel au départ. Olivier et Pierre m’ont d’abord demandé de produire et mixer un titre ou deux, puis, progressivement, je me suis impliqué de plus en plus dans la composition sur ce projet qui a rapidement pris une ampleur inattendue. Nous avons monté un label, sorti le titre Together, qui a été playlisté sur FG et Nova et a été utilisé comme générique sur M6. Un succès proche du rêve d’ado. Je me réveillais en entendant mon titre à la radio ! Le projet a rencontré un vrai succès et nous a permis de rencontrer Philippe Laugier chez Barclay (Universal Music), notamment via Modjo. Label qui signera d’ailleurs Ulrich Forman par la suite. Aujourd’hui, LEDGE n’est plus actif, mais cette aventure a été fondatrice dans mon parcours.

 

 

On vous retrouve aussi dans des projets solo, lancés sous le nom d’Ulrich Forman, où vous composez, jouez et chantez. La chanson est-elle une vraie passion ?

Oui, totalement. L’écriture est un exercice qui me tient particulièrement à cœur. Mettre des mots sur mes émotions, raconter des choses très personnelles, sans contrainte de style ou de format, est extrêmement libérateur. Ulrich Forman est un espace de liberté totale où je peux tout me permettre, explorer, expérimenter, sans les contraintes. D’une certaine façon, le projet Ulrich Forman ainsi que les projets que je réalise ou produis (Awa Ly, Omoh, Emma Bergmann, Mila Auguste, Toukan Toukan) me permettent de travailler des univers très différents avec une liberté rare et de ne pas avoir la frustration de ne pas pouvoir m’exprimer dans un registre.

 

En 2010, vous avez fondé le label Au Revoir Ma Belle Productions. Pourquoi un tel projet ?

À l’époque de LEDGE, nous avions déjà monté un premier label, Ledge Music, et signé des artistes tels que Sébastien Léger ou Lifelike. Après mon retour de New York, où j’avais passé quelques mois à travailler sur l’écriture des arrangements de cordes, les membres du groupe avaient des aspirations différentes, et de mon côté, j’avais envie d’explorer d’autres territoires que l’électro. Au Revoir Ma Belle Productions est né de cette envie de liberté, mais aussi des rencontres qui se faisaient naturellement au studio. Des artistes venaient enregistrer, créer, expérimenter. Le label s’est construit autour de ces échanges, avec des projets comme Ulrich Forman, Cédric O’Heix ou Loïc Desplanques à l’époque auxquels se sont ajoutés des artistes comme Emma Bergmann, Awa Ly ou Svindal aujourd’hui. C’était une manière de structurer ces collaborations tout en conservant une vraie indépendance artistique.

 

Vous êtes également réalisateur. Composez-vous pour vos films ?

A ce jour j’ai réalisé uniquement mes propres clips. Mais pour des projets plus narratifs ou cinématographiques, je préfère rester à ma place de compositeur. J’aime profondément cette position : être au service d’un regard, d’une mise en scène, d’un récit. Cela permet une vraie prise de recul et une collaboration plus riche.

 

Vous avez collaboré avec de nombreux artistes, comme Yann Tiersen, Dionysos, Boy George ou encore Alain Souchon. Comment se sont déroulées ces rencontres ?

Chaque collaboration est une rencontre singulière, avec sa propre dynamique. Elles se sont presque toujours faites dans le cadre de mon travail en studio, souvent de manière assez naturelle. Mes contributions ont été très variées selon les différents projets : composition, arrangements, production, mixage… Ce qui m’a toujours frappé, c’est que plus les artistes sont talentueux et reconnus, plus ils sont humbles. Ils arrivent avec une grande ouverture, sans posture, et cela crée un climat de travail extrêmement stimulant. Ces rencontres m’ont beaucoup nourri, autant artistiquement qu’humainement.

 

Sans le savoir, les téléspectateurs ont également déjà entendu vos musiques sur des publicités pour des marques très connues. Comment avez-vous commencé à travailler dans ce domaine ?

La publicité a été une étape très formatrice dans mon parcours. J’ai commencé presque par jeu, en composant les musiques de fausses publicités pour l’émission Culture Pub, gratuitement, dans l’idée de me faire la main et d’être prêt lorsque de vrais projets se présenteraient. Composer pour la publicité oblige à être extrêmement précis : raconter une histoire, installer une émotion, parfois en quinze ou trente secondes. C’est un exercice de synthèse redoutable. Cette exigence m’a permis de développer une grande adaptabilité stylistique et une vraie rigueur dans l’orchestration. La pub est une excellente école, très produite, très codifiée, mais paradoxalement très créative. Elle a largement contribué au fait que je sois aujourd’hui à l’aise dans des univers musicaux très différents.

 

Vous arrivez ensuite au cinéma et à la télévision. Quelle a été votre première composition ?

Pour le cinéma, mon premier long-métrage a été Falling From Earth en 2007. C’était un film composé de portraits croisés, se déroulant au Liban, dans un pays constamment suspendu entre deux guerres. Un projet fort, humainement et artistiquement, qui m’a marqué durablement. Pour la télévision, Hero Corp de Simon Astier a été particulièrement déterminant. Cette série a posé les bases d’une collaboration de long terme, fondée sur la confiance et le dialogue créatif.

 

 

D’ailleurs, composez-vous avec ou sans les images ?

Je travaille des deux manières, mais j’ai une nette préférence pour la composition à partir du scénario. Composer en amont permet d’installer une identité musicale forte, parfois même d’influencer le jeu des acteurs ou l’ambiance sur le plateau. Composer uniquement à l’image implique souvent plus de contraintes de temps et parfois même de budget, et laisse moins de place à l’intuition. On perd parfois ces moments de grâce que l’on retrouve chez des compositeurs comme Morricone ou John Williams, lorsque la musique existe presque indépendamment de l’image avant de la sublimer.

 

Après les séries Hero Corp (2010-2017) et Visitors (2022), vous venez de retrouver le réalisateur Simon Astier pour le film McWalter. Comment avez-vous travaillé avec lui ?

La collaboration avec Simon repose sur une relation de confiance construite au fil des années. Pour McWalter, Simon m’a très vite transmis son top 10 parmi une large playlist de titres à moi et qui l’inspiraient. Il savait précisément ce qu’il voulait en termes d’énergie, de ton et d’univers. À partir de cette base, nous avons beaucoup échangé, affiné, ajusté. C’est une manière de travailler très fluide, où chacun connaît le langage de l’autre, ce qui permet d’aller rapidement à l’essentiel.

 

Quelles pistes avez-vous suivi pour la musique de cette comédie d’action très américaine ?

Dès le départ, Simon Astier m’a donné une indication très claire : il voulait une musique « à la James Bond », mais prise au premier degré. Pas une parodie, pas quelque chose d’ironiquement décalé, mais au contraire une musique très sérieuse, presque noble, qui assume pleinement le genre. L’enjeu était justement de créer un contraste entre la dimension comique du film et une musique traitée avec beaucoup de rigueur et de premier degré. Cela permettait de renforcer l’efficacité de l’action d’une part et celle de la comédie d’autre part. Donner au film une vraie ampleur cinématographique et j’ose dire hollywoodienne, tout en restant fidèle à l’univers de Simon.

 

Vous avez collaboré à deux reprises avec la réalisatrice Charlotte de Turckheim, pour les films Qui c’est les plus forts ? (2015) et Mince Alors 2 ! (2021). Comment s’est passée cette collaboration ?

La collaboration avec Charlotte s’est déroulée de manière très fluide et très naturelle. J’ai bénéficié d’une grande liberté artistique, presque d’une carte blanche, ce qui est assez rare et très précieux. Elle recherchait quelqu’un capable de naviguer entre musique de film traditionnelle et la chanson pop, de proposer des bandes originales hybrides. C’est un exercice que j’aime beaucoup et dans lequel je me sens à l’aise. En plus de cela, Charlotte est quelqu’un de très chaleureux et bienveillant, ce qui rend le travail particulièrement agréable.

 

Votre approche musicale est-elle différente selon le réalisateur avec lequel vous collaborez ?

Pas fondamentalement. Mon approche reste toujours guidée par ma sensibilité et mon identité musicale. En revanche, cette sensibilité entre en résonance de manière différente selon la vision du réalisateur. Chaque collaboration est une rencontre, un dialogue. Les propositions évoluent, s’ajustent, mais le socle reste toujours le même : l’émotion.

 

Êtes-vous justement attentif à la relation entre un réalisateur et un compositeur ?

Oui, c’est absolument essentiel. Plus le dialogue est fluide, plus la compréhension mutuelle est fine, et plus la collaboration peut aller loin. Comprendre ce que le réalisateur exprime, parfois au-delà des mots, saisir ses références, ses intentions implicites, permet de construire une relation de confiance. Et cette confiance est souvent la base de collaborations qui s’inscrivent dans la durée.

 

 

Vous avez également composé la musique de la nouvelle série Il Était Deux Fois, diffusée en ce début d’année sur France 2 et HBO. Quelle a été votre approche musicale ?

J’ai composé les thèmes principaux dès la lecture du scénario. L’idée était de poser une identité musicale très forte dès le départ, avant même les premières images. Ensuite, il y a eu de nombreux échanges avec les réalisateurs, la direction artistique et le chargé de programmes de France Télévisions. J’ai envoyé une dizaine de titres qui ont servi de base émotionnelle et de palette sonore pour l’ensemble de la série. Cette matière a ensuite été déclinée, affinée au long des épisodes afin de garder une cohérence musicale forte, puis enregistrée à Budapest par les 50 musiciens du Budapest Scoring Orchestra, la même équipe que pour McWalter.

 

En outre, on retrouve votre musique sur Silver Star, un film américain de Lola Bessis & Ruben Amar. Le travail est-il différent que sur un film français ?

Sur Silver Star, la musique occupe une place très particulière. Il s’agit d’un cinéma qui laisse de véritables espaces à la musique, avec très peu d’underscore au sens classique, mais de vraies séquences musicales à part entière. On m’a proposé ce projet dans un contexte très ouvert artistiquement, avec une grande confiance accordée à la musique. J’ai donc composé des morceaux pensés comme des titres préexistants qui puissent vivre aussi en dehors du film comme des œuvres autonomes. Je suis extrêmement heureux de l’accueil qui a été fait à ce film, qui est un cinéma que j’affectionne tout particulièrement et dont je me sens proche à tous les égards.

 

Au final, comment choisissez-vous vos projets ?

Le point de départ reste toujours la lecture du scénario. C’est là que je ressens immédiatement si quelque chose résonne en moi ou non. Mais ce n’est pas suffisant. La relation humaine avec le réalisateur est tout aussi déterminante. Je dois sentir une envie de dialogue, une curiosité mutuelle, une confiance naissante. Lorsque ces deux éléments sont réunis — un scénario fort et une relation humaine saine — le projet devient évident.

 

On entend votre fille chanter dans certaines de vos B.O. Elle suit donc les traces de son père ?

Oui, c’est bien ma fille que l’on entend. Son nom d’artiste est Sasha Billie Forman. Elle travaille actuellement sur son premier album. Elle suit son propre chemin, avec sa sensibilité et ses références à elle. Je la soutiens bien sûr, mais je veille surtout à lui laisser un maximum de liberté. Il est important pour moi qu’elle construise son identité artistique sans pression ni projection de ma part.

 

Producteur, compositeur, musicien, chanteur, mixeur… Avez-vous encore du temps libre ?

J’essaie, tant bien que mal, d’en préserver. Ce n’est pas toujours simple, car la musique est une passion dévorante, mentalement comme émotionnellement. Mais je suis convaincu que pour créer, il faut aussi vivre, nourrir son imaginaire, passer du temps avec ses proches. C’est un équilibre fragile, mais nécessaire.

 

Utilisez-vous les outils numériques ou préférez-vous composer à l’ancienne ?

Je n’oppose pas les deux. Mon côté multi-instrumentiste me pousse naturellement à travailler avec de vrais instruments. J’aime les sensations physiques, le rapport direct au son. Ensuite, les outils numériques me permettent de structurer, d’affiner, de mettre en forme. Ils sont devenus indispensables, mais restent au service de l’intention musicale, jamais l’inverse.

 

 

De même, au moment de l’enregistrement, travaillez-vous avec de vrais musiciens ?

Oui, tout le temps ! Parfois je joue moi-même, parfois je fais appel à des musiciens, très souvent les mêmes. Travailler avec des musiciens avec lesquels il existe déjà une complicité permet d’aller plus vite, mais surtout plus loin. Il y a une compréhension implicite, une confiance, qui enrichit énormément la musique. On se permet les pas de côté.

 

Que pensez-vous de l’évolution de la musique de film ?

On traverse une période où les thèmes sont parfois presque proscrits, remplacés par des textures de sons, des drones, des ambiances sonores. Je respecte cette approche, mais je reste profondément attaché aux mélodies et aux thèmes forts. Cette tendance me permet d’ailleurs de me démarquer, d’assumer une écriture plus mélodique et narrative, tout en restant ancré dans une esthétique contemporaine.

 

A l’heure de l’I.A. générative, pensez-vous qu’un compositeur pour l’image ait encore un avenir ?

J’en suis convaincu. J’ai testé des outils comme Suno ou d’autres systèmes de génération musicale, et c’est impressionnant au premier abord. Mais très vite, on se rend compte que ce sont des outils de reproduction, pas de narration. Composer pour l’image, ce n’est pas seulement produire une musique qui fonctionne, c’est construire un récit émotionnel sur la durée, dialoguer avec une mise en scène, accompagner des silences, des regards, des non-dits. Pour coller à l’image et créer une émotion juste, il faut y mettre une part d’humain, de vécu, de sensibilité. Aujourd’hui, l’IA ne fait que simuler cela. Peut-être qu’elle y parviendra un jour, mais pour l’instant, ce que j’apporte, c’est mon regard, mon histoire, mon ressenti. Et cela reste irremplaçable, notamment sur des formats longs comme le cinéma ou la série.

 

De nombreux béophiles restent très attachés au CD. Hélas, vos œuvres ne sont trouvables qu’en version dématérialisée. Quel est votre avis sur cet état de fait ?

Certaines de mes œuvres existent déjà en vinyle, un format auquel je suis personnellement très attaché. Je trouve l’objet plus beau, plus incarné que le CD. Le streaming, en revanche, permet de rendre la musique accessible au plus grand nombre, ce qui est essentiel aujourd’hui. Il garantit une diffusion large et un accès démocratique à la culture. Si la demande est là, je serais tout à fait ouvert à presser davantage de B.O. en vinyle. C’est avant tout une question d’équilibre entre désir artistique, réalité économique et public.

 

On vous retrouve sur la dernière campagne monde pour la Nintendo Switch II, mais sauf erreur, vous n’avez jamais composé pour un jeu vidéo ? Cela vous tenterait-il ?

C’est vrai, je n’ai encore jamais composé pour un jeu vidéo. Mais c’est un univers qui m’intéresse énormément. Le jeu vidéo propose des formes de narration musicale très différentes, plus interactives, plus évolutives. Ce serait une expérience totalement nouvelle pour moi, et très enrichissante. Je serais clairement curieux de m’y confronter.

 

Pouvez-vous nous parler de vos futurs projets, qu’ils soient pour l’image ou non ?

Je prépare actuellement de nouvelles sorties d’Ulrich Forman, avec des collaborations internationales. Et en parallèle, je travaille sur plusieurs projets pour l’image, certains avec des réalisateurs dont nous avons déjà parlé. Ce sont des projets qui sont encore en développement, mais déjà très stimulants. L’année à venir s’annonce particulièrement riche.

 

Quels conseils donneriez-vous à un jeune compositeur qui envisage de se consacrer au cinéma ?

Apprendre dans l’idéal à jouer de plusieurs instruments. Comprendre la musique de l’intérieur, physiquement, sensoriellement. Plus on maîtrise de langages musicaux, plus on est libre dans son écriture et dans sa capacité à dialoguer avec l’image. Et surtout, rester curieux, ouvert, et à l’écoute.

 

Pour découvrir la musique du compositeur : Polérik Rouvière

 

 

Entretien réalisé le 28 janvier 2026 par Franck le Roux
Transcription : Franck Le Roux
Illustrations : © Marcus Zymmer
Remerciements à Polérik Rouvière pour sa sincérité et sa disponibilité.

Franck Le Roux
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