Brannigan (Dominic Frontiere)

Tout dans les Muscles #11 : Duke Nukem

Disques • Publié le 02/12/2022 par

BRANNIGAN (1975)
BRANNIGAN
Compositeur :
Dominic Frontiere
Durée : 40:52 | 16 pistes
Éditeur : La-La Land Records

 

4 out of 5 stars

 

La mythologie hollywoodienne a sacré morceau de bravoure jubilatoire, entre truculence et horions de grands gamins, le combat qui occupe toute la bobine finale de The Quiet Man (L’Homme Tranquille). La vox populi lui a réservé, au fil des ans, un sort moins enviable, se gaussant de cette algarade opposant deux videurs de pintes au point d’en faire le symbole avachi de plusieurs générations de bagarres de saloon à l’écran. John Wayne, l’un des belligérants du conte tendre de John Ford, et totem absolu du western par-dessus le marché, devint ainsi à son corps défendant la risée des nouveaux amateurs de castagne. Était-ce pour ravaler les lazzis au fond de bien des gorges qu’il s’enhardit à épouser les soubresauts du cinéma d’action des années 70, lors même que son âge ne plaidait guère en sa faveur et que la maladie, en outre, le rongeait ? Si oui, drôle de pari — pas exactement tenu, on s’en doute, la faute à ce lourd scepticisme devant la mue de Wayne en une sorte de « Dirty Johnny » sensiblement moins ombrageux que son modèle. Mais le curieux changement de cap décidé par le Duke fit malgré tout quelques heureux : les amateurs de roulis groovy et de musique de film, qui furent gratifiés coup sur coup de deux petits trésors.

 

Pour commencer, il y eut McQ (Un Silencieux au Bout du Canon), honorable polar de série où la star, dans sa déraisonnable quête de jeunisme, se vit prêter main-forte par d’autres reliques du vieil Hollywood, et non des moindres : John Sturges et Elmer Bernstein, maîtres tutélaires du western. Le dernier cité plantait là les graines d’une nouvelle carrière tout-terrain, mais pas moins fructueuse que la précédente, comme en témoigne la suprême efficacité de sa partition so seventies. Puis vint dans la foulée Brannigan, du nom du Yankee chargé d’apprendre aux policemen britanniques l’art d’en avoir, mis en musique celui-ci par un autre vieux de la vieille, Dominic Frontiere. Dans la droite lignée de Bernstein, de Lalo Schifrin bien sûr, qui faisait à cette époque plus que jamais autorité, et des beats à la cool d’une blaxploitation rouleuse de mécaniques, le thème du film impose un ton jazz particulièrement séduisant et rempli de cuivres fanfarons. Reste que John Wayne, désormais encombré plus qu’autre chose par sa grande carcasse, à l’étroit dans une veste à gros carreaux que nul ne qualifierait de smart, n’a pas grand-chose du nouveau Shaft. Et lorsqu’il effectue son entrée en scène en désolidarisant d’une pichenette nonchalante une porte de ses gonds, l’on se dit que les rondeurs chaloupées du leitmotiv central, si elles s’étaient élevées comme le laisse entendre la piste titrée Knock, Knock, auraient trainé dans leur sillage quelque ironique turpitude.

 

Mais Dominic Frontiere ne mangeait pas de ce pain aigre. D’autant qu’il se remémora toujours le partenariat avec l’emblématique roi de Monument Valley (trois films au total) comme l’un des plus épanouissants à son curriculum vitae : pas de coup déloyal, pas de cartes biseautées, pas de faux-semblant. Tant d’estime réciproque valut même au compositeur, plutôt un habitué des formations modiques, l’insigne privilège d’enregistrer Brannigan avec rien de moins que le London Symphony Orchestra. Le prétexte idéal pour renoncer à tout sens de la mesure, et se perdre en onomatopées grasses chaque fois que notre héros s’agrippe au holster où ballotte son revolver ? Qu’importe ce luxe de moyens, Frontiere demeure fidèle aux (bons) réflexes acquis à la dure école de la petite lucarne, trouvant infailliblement le ton adéquat et la justesse harmonique. Un peu à l’instar de son confrère de talent Roy Budd, il navigue sans jamais perdre le nord dans une sorte de savoureux entre-deux, à équidistance des grands orchestres pleins de largesses et de l’ascétisme fouillé des thrillers modernes. Un habile crescendo, qu’hante l’écho mat d’une cloche aux relents presque funèbres, en jouit à plein rendement lors d’une embuscade tendue par une nuit pluvieuse. Tout comme l’affrontement final, qui voit le Duke improviser une mortelle corrida face à une Jaguar résolue à l’écrabouiller. Ce que la vue de Wayne pirouettant pesamment eût pu suinter de risible s’effrite sous les coups de l’arsenal de Frontiere, percussif et cuivré à doses savantes. Du choc des civilisations, sis dans la morosité pré-thatchérienne d’un Londres sans plus rien de swinging, le all american hero pouvait-il faire autrement que sortir vainqueur ?

 

Les derniers articles par Benjamin Josse (tout voir)