Godzilla 1985 (Reijiro Koroku)

Tokyo Godzfather

Disques • Publié le 23/08/2013 par

Godzilla 1985GODZILLA 1985 / GOJIRA (1984)
LE RETOUR DE GODZILLA
Compositeur :
Reijiro Koroku
Durée : 57:19 | 55 pistes
Éditeur : Futureland / Toshiba EMI Japan

 

3.5 Stars

« Godzilla revient, plus grand, plus terrible que jamais… » « Godzilla comme vous ne l’avez encore jamais vu… » Un seul mot d’ordre pour les slogans publicitaires qui fleurissaient en cette année 1984 : l’exubérance. Après neuf ans de placard, le Roi des Monstres s’apprêtait à envahir pour la énième fois les grands écrans de l’Archipel. Et l’une de ses missions consistait à piétiner méthodiquement jusqu’au souvenir toujours cuisant des seventies, véritable océan de médiocrité pour le kaiju eiga exsangue. Pour ce faire, la Toho, société mère des bestioles géantes régnant jadis sur le box-office local, comptait sur la touche miracle des vénérables anciens. Mais ceux-ci ne l’entendaient pas de cette oreille. Inoshiro Honda, essoré par la fin terriblement douloureuse d’une carrière qui avait périclité à l’unisson des kaiju, s’était refusé à interrompre sa retraite. Il ne fallait pas davantage espérer embaucher Eiji Tsuburaya, le spécialiste ès-miniatures, qui avait l’excuse d’être mort depuis près de quinze ans. Quant à Akira Ifukube, il avait rétorqué non sans malice aux ronds-de-cuir pressants que sa musique risquait d’être engloutie par la gigantesque stature de Godzilla, qui en avait profité, depuis sa précédente incarnation, pour doubler de taille.

 

Sans doute les fondateurs du mythe avaient-ils flairé les intentions souterraines du studio, qui ambitionnait pour sa créature vedette un rayonnement international. Autour de l’immuable tradition de « l’homme-dans-le-costume », un vaste dispositif se voulant d’une efficacité à l’américaine fut ainsi mis en branle. Le compositeur Reijiro Koroku est un de ces rouages minutieusement graissés, dont le choix, on suppose, tenait moins à son curriculum vitae (pour ainsi dire vide à l’époque, exceptée une courte incursion à la télévision) qu’à une docilité de tous les instants. Beaucoup moins personnel que celui d’Ifukube, pas aussi riche et inspiré que celui de Masaru Sato, le style du nouveau venu a pour mérite numéro un d’être en parfaite adéquation avec les exigences « bigger and louder » des pontes de la Toho. D’emblée, le Main Title met les points sur les i : les redoutables éclats des cuivres, se soulevant impromptus parmi les gémissements d’un basson sous l’éteignoir, résonnent avec autant d’implacabilité que les pas lourds du titan écailleux : Godzilla est bel et bien de retour !

 

Il revient, et il n'est pas content...

 

Après tout, le film ne s’intitule-t-il pas en toute sobriété Gojira, ce qui peut prêter à confusion avec le Gojira No Gyakushu de 1955, retitré à l’identique sous nos latitudes) ? Dans son sillage s’ouvrait également la très controversée période Heisei, qui aura au moins eu le mérite rédempteur de tirer un trait sur les pitreries ayant conduit le kaiju eiga à sa perte. Dès lors, redevenu la terrifiante menace qu’il était à ses débuts, le monstre lorgna de nouveau avec gourmandise son glorieux et sombre passé musical. C’est donc un petit peu d’Akira Ifukube que l’on croit discerner, avec le plus vif plaisir, dans la fanfare laissant orgueilleusement claquer les drapeaux patriotiques de Self Defense Forces March. Pas peu fière de son dernier joyau, un aéronef futuriste baptisé Super-X autour duquel s’enflamme le même orchestre ardent, l’armée japonaise pense tenir à sa disposition la clé qui lui permettra de terrasser son vieil ennemi. Et pour un très court laps de temps, le mélodieux essor de Godzilla’s Collapse lui donnera l’illusion de la victoire.

 

Mais Big G, comme le surnomment affectueusement ses fans, est increvable. Certes touché mais loin d’être coulé, il recouvre toute son énergie au cours d’une scène à cheval entre mysticisme et psychédélisme, qui se distingue d’autant plus qu’elle marque la seule tentative de Reijiro Koroku (par ailleurs bien troussée) d’user de sons électroniques. Et le géant de poursuivre son œuvre d’annihilation. L’enthousiasme qu’il met à la tâche était déjà manifeste beaucoup plus tôt, lorsqu’il s’octroyait dans Destruction Of Nuclear Plant un petit échauffement en pulvérisant une centrale. Ici comme avec toutes les autres pièces dévoilant son mauvais caractère, la musique s’abîme dans une violence du meilleur aloi, qui épouse à ravir les contours des blocs de ténèbres que sculpte, à l’écran, une photographie presque entièrement nocturne. La gigantesque silhouette qui surplombe les chétifs humains n’en devient que plus spectaculaire, et les cordes aux dents rouillées qui illustrent les mouvements de panique, plus anxiogènes et grinçantes. Rares sont les avatars du film original à s’être risqués à sa suite sur les sentiers escarpés de l’horreur pure. Celui-ci essaime ses louables efforts de maladresses, parfois trébuche, mais peut toujours compter in extremis sur les solides béquilles musicales confectionnées par Koroku. Si certains motifs rythmiques courts et autres fugitifs ostinati évoquent, même de lointaine façon, les excès de table d’un certain squale prénommé Bruce et friand de baigneurs, c’est tout sauf le fruit du hasard.

 

Godzilla fume ce qu'il veut, ça ne regarde que lui, mais ça le met de toute évidence de très mauvaise humeur...

 

Ce ne sont finalement pas les Japonais désoeuvrés qui réussiront à mettre à bas Godzilla, mais les forces de la Nature. Happé par le cratère insondable d’un volcan, le Roi des Monstres disparaît à la vue de tous dans d’immenses geysers de lave. A coup sûr, Koroku allait bondir sur l’aubaine et faire tempêter son orchestre une ultime fois… Eh bien que nenni ! Plutôt que de s’adonner au triomphalisme guerrier (qui n’aurait sans doute guère cadré avec les vestiges encore fumants de l’armée impériale, pulvérisée par le colosse), Godzilla’s Exit rassemble toutes ces éminences dramatiques ébauchées au hasard de la partition, les réchauffe en son sein puis donne libre cours, finalement, à une séduisante élégie, miroir du soulagement sans borne de tout un peuple. D’aucuns ont cependant préféré voir dans ce point final une ode pétrie de romantisme, au point qu’une fort jolie variation, cantonnée dans les profondeurs du tracklisting, est purement présentée comme le Love Theme. Difficile de réprimer une mimique circonspecte face à un aussi chaste Gojira, et plus encore face à la pudibonderie proverbiale du kaiju eiga, qui pourrait concourir au titre de genre le plus asexué de l’histoire du cinéma. A moins que le susdit Love Theme ne soit rien d’autre que la profession de foi du public de l’Archipel, animé envers sa légendaire mascotte d’une affection inextinguible. Un sentimentalisme qui n’a que modérément fédéré outre-Atlantique, où les distributeurs, dubitatifs face à ce qui se voulait pourtant un parangon d’efficacité made in Hollywood, ont jugé bon de tirer encore Raymond Burr de sa chaise roulante. Et, dans la foulée, de muscler le score original en le caviardant de passages issus du Def-Con 4 de Christopher Young. Infortuné Reijiro Koroku, son travail éminemment soigné ne méritait pas traitement si cavalier.

 

Godzilla 1985

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse

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