Perfect Blue (Masahiro Ikumi)

Rêves et Cauchemars

Disques • Publié le 08/02/2011 par

Perfect BluePERFECT BLUE (1998)
PERFECT BLUE
Compositeur :
Masahiro Ikumi
Durée : 48:56 | 10 pistes
Éditeur : Pony Canyon

 

3.5 Stars

L’unique collaboration entre Satoshi Kon et Masahiro Ikumi pour Perfect Blue a engendré une musique originale d’une trentaine de minutes, complétée ici par les chansons entendues dans le film. Bien que le compositeur n’ait semble-t-il pas réellement percé dans la musique pour l’image (il officie pour l’essentiel dans la musique populaire japonaise en tant qu’arrangeur), son travail à dominante synthétique soutient brillamment, par sa grande force évocatrice, chaque moment d’angoisse ou de malaise dans cette pièce maîtresse du réalisateur. En totale opposition avec la J-Pop des Cham’s qu’il a également écrite (autrement dit sa spécialité), les six morceaux originaux apparaissent par fragments dans le film mais forment sur disque un canevas « reconstruit » qui se fait un malin plaisir à déranger l’auditeur en témoignant d’une approche sans détour. Car il ne fallait pas moins qu’une précision chirurgicale pour aborder l’histoire de Mima, chanteuse-vedette du groupe pré-cité – aussi lisse que son cœur de cible -, qui fait part de ses velléités d’actrice à son agente. Mais au-delà des incertitudes de Mima, des évènements troublants se produisent autour de cette dernière, jusqu’à ce qu’elle soit elle-même menacée. Par qui ?

 

Un premier passage de Nightmare se fait entendre quand le personnage de Mima reçoit une première menace par fax, la musique s’élevant à partir du son émis par le fax lui-même. Ce dernier est l’origine scénaristique et sonore de l’inquiétude de Mima : elle espère un soutien unanime de ses fans dans sa nouvelle carrière mais la saturation rythmique qui monte en puissance décrit une paranoïa croissante. La technologie devient au long du film un vecteur de danger puisque la musique revient quand Mima découvre les détails de sa vie sur le site internet qui lui est dédié. On découvrira que Nightmare est en fait le thème relatif à la menace que représente Mimaniac car il se fait de nouveau entendre lorsque ce fan extrême, capable de tuer pour son idole, se montre ouvertement. Si Mima ne le remarque pas spécialement, l’homme devient soudain un péril pour la santé mentale de la jeune femme – et accessoirement pour notre petit confort de spectateurs.

 

Perfect Blue

 

La version arrangée d’un thème au piano apparaît dans le deuxième tiers de Mima’s Theme. Au sein du film, le piano joue en solo des notes éparses et à première vue sans lien, cela pour isoler davantage une Mima de plus en plus désemparée et angoissée. Quant à la première partie du même morceau, elle souligne la perversion de certaines situations. Pour débuter sa carrière, Mima accepte de jouer une scène de viol pour une série télévisée. Au fil des prises, le tournage prend à nos yeux une tournure malsaine. La musique diégétique de la scène tournée laisse place aux distorsions lancinantes illustrant l’état psychologique de la comédienne : la BO cultive la confusion d’une actrice obsédée par le statut d’idole immaculée.

 

C’est quand la vision de l’ancienne Mima, « vraie » car restée pure, lui apparaît pour la première fois en dehors des écrans que Virtual Mima (Voice Version) se manifeste. C’est peut-être ce morceau qui installe définitivement le climat et la problématique du film en incarnant un sentiment mêlé de peur et de douleur ressenti par une jeune femme déterminée mais fragile. Ainsi, alors que Mima doit faire face à une autre « elle » – cet esprit incarnant la chanteuse innocente qu’elle aurait dû rester – les multiples voix féminines samplées se répondent dans différents registres sans oublier une lente mais intense progression dramatique, appréciable surtout sur l’album mais qui ne manquera pas de trouver son point culminant à la fin du métrage. Entretemps, mentionnons d’abord Nightmare (Kaminari Version) qui met en avant une espèce de respiration de machinerie (le Mimaniac a la main mise sur le destin professionnel de sa chanteuse préférée) et le retour des samples lancinants qui, en prenant le pas sur le rock technoïde d’Uchida’s Theme pour la scène ultra violente du meurtre du photographe, se font l’écho encore plus éloquent de la furie d’un esprit incertain et de la souffrance d’un corps souillé.

 

Le cinquième morceau est une autre version de Virtual Mima dans laquelle les voix sont accompagnées par de la musique synthétique. Cette dernière développe une atmosphère à la beauté assez dérangeante pour nous mener insidieusement au climax ; elle se fait alors véritablement alarmante pour illustrer le harcèlement exercé par la « vraie » Mima et les poursuites entre les alter égos. L’ultime affrontement est emprunt d’une panique et d’un désespoir pas aussi irrationnels que l’on veut bien se l’avouer. Entre apparitions mystérieuses, signes funestes et visions cauchemardesques, Masahiro Ikumi nous guide bien malgré nous dans un enfer dont on se demande si les chimères sont bien réelles. Mais ne vous inquiétez pas, une illusion ne peut pas se matérialiser… Si ?

 

Perfect Blue

Sebastien Faelens

Sebastien Faelens

Rédacteur
Cinéphile depuis sa plus tendre enfance, ce n’est qu’à ses dix-huit ans que Sébastien commence réellement à écouter la musique de film en dehors de son support. Effectivement, il s'écoulera de nombreuses années d’errements dans les vidéo-clubs de Beauvais à la recherche de films bien trop violents pour son âge, avant sa rencontre pendant ses études avec Vivien Lejeune, qui deviendra rapidement un ami et un premier guide passionné dans l’univers de la B.O. Puis c’est l’escalade : la rencontre avec Olivier Soudé, puis la participation aux magazines Dreams to Dreams et Cinéfonia finiront de rendre le jeune métalleux complètement accroc aux trames sonores, ce qui a longtemps conforté ses parents dans l’idée qu’il avait probablement des fréquentations peu recommandables malgré son apparente tranquillité. Mais le célèbre magazine périclite en 2006 et c’est après trois ans d’une retraite bien méritée qu’il reprend du service comme rédacteur puis secrétaire de rédaction d’UnderScores : les années ont passé mais la passion est restée intacte !
Sebastien Faelens