Entretien avec Laurent Eyquem

Le compositeur nous parle de son travail sur Enragés, d’Eric Hannezo

Interviews • Publié le 16/10/2015 par

Bordelais installé à Los Angeles, œuvrant pour l’heure avant tout pour des productions québécoises et américaines, Laurent Eyquem reçoit en 2013 le titre de Compositeur révélation de l’année de la part des membres de l’International Film Music Critics Association (IFMCA). Si son écriture orchestrale très soignée a en effet su immédiatement attirer l’attention, lui valant d’ailleurs de beaux éloges de la plupart de nos confrères anglo-saxons, nous n’avons eu finalement jusqu’ici que très peu d’occasions de juger directement de son travail à l’image, les films qui l’ont fait connaître étant de notre côté de l’Atlantique soit tout à fait inédits (Copperhead, Winnie Mandela), soit très mal diffusés (le direct-to-video Tokarev). Mais depuis le 30 septembre dernier, c’est bel et bien dans nos salles et à l’affiche d’un film français que s’inscrit son nom : Enragés lui permet pour la première fois d’explorer un terrain électro tout à fait éloigné de ces précédentes contributions. En attendant la parution prochaine de sa musique chez Music Box Records, l’occasion était donc très belle d’en savoir un peu plus…

 

Il est indiqué au générique de fin d’Enragés que Robin Coudert (Rob) a signé des musiques additionnelles. S’agit-il de compositions originales pour le film ou de morceaux pré-existants ?

Il y a en fait une petite erreur au générique de fin, mais qui sera rectifiée sur les génériques internationaux. Deux ou trois pièces de Robin Coudert sont effectivement dans le film, au même titre que les chansons Beautiful Morning ou Hard To Handle par exemple, sous la forme de musiques de licences. Je suis donc l’unique compositeur de la bande originale du film.

 

C’est ta première approche entièrement synthétique : appréhendais-tu de t’éloigner de l’écriture orchestrale qui t’a fait remarquer ?

Non, pas vraiment. J’ai grandi en écoutant toutes sortes de musique, de Jean-Michel Jarre au classique, en passant par la pop. Mais j’étais vraiment intéressé de pouvoir utiliser l’électronique pour écrire des mélodies et décrire des émotions. Il est assez facile dans l’écriture classique de dépeindre des émotions via une couleur orchestrale, un vibrato, un legato, mais c’est assez difficile avec un son électronique qui n’a rien d’organique. D’ailleurs, la bande originale qui va sortir chez Music Box Records sera la version du film tel qu’il a été présenté à Cannes, laquelle comprenait plus de musiques mélodiques, avant que celui-ci ne soit finalement remonté et raccourci pour sa sortie en salles.

 

Les protagonistes d'Enragés

 

On imagine parfois que ce type d’approche est plus direct, plus immédiat et facile à ajuster par rapport à une partition orchestrale enregistrée plus tard…

Ce n’est pas vraiment plus facile car un son de violoncelle ou de piano est connu, unique, mais pour l’électronique, c’est différent : il a fallu des jours de programmation pour obtenir des sons (composés de plusieurs sonorités) qui puissent convenir au film. Le problème est que l’électronique ne dépeint pas une émotion, mais a une fréquence acoustique. Or, en surimposant des sons électroniques, on aboutit souvent à remplir seulement des fréquences plutôt qu’à traduire une émotion. On remplit ainsi plus facilement le silence avec un son électronique qu’avec un instrument acoustique. C’est ce qui fut mon défi : garder des émotions, des mélodies, sans saturer l’oreille du public avec un assaut permanent de sons.

 

On pense facilement à John Carpenter ou Goblin. En utilisant ce genre de sonorités synthés, on connote tout de suite le film années 70/80 sans que le contexte réel du film ne le justifie…

Eric Hannezo voulait vraiment rendre hommage aux films de cette époque et sa seule demande à mon égard était de créer des sons qui rappellent ces films cultes des années 70 et 80, tout en gardant une approche qui puisse commercialement plaire au marché de 2015.

 

Enragés est par ailleurs une relecture lointaine d’un film de Mario Bava de 1974, Cani Arrabbiati (Les Chiens Enragés). Aviez-vous une volonté de vous référer à la musique de Stelvio Cipriani ?

Le thème de Cipriani se retrouve au générique de fin, comme un clin d’œil, puisque Enragés est effectivement une adaptation du film original Rabid Dogs. Mais, majoritairement, la référence pour les sons vient plus des films cultes des années 70/80, et bien entendu de l’influence que Carpenter a eu dans les thrillers cultes de l’époque.

 

On a l’impression que la musique charrie avec elle une violence avant tout urbaine vers un paysage de grands espaces (le film a été tourné au Canada – NDLR)

En fait, c’est un choix qui m’a permis d’incorporer également des sons électroniques un peu plus contemporains, afin de ne pas figer le film dans une atmosphère trop rétro, et d’en faire un voyage musical qui évolue sans cesse, dans ses sonorités, ses textures, ses émotions, passant de la violence aux grands paysages, du jour à la nuit, du groupe à l’individu, de la ville à la forêt, tout cela, pour contrebalancer le huis clos et briser constamment la notion de continuité. Je voulais que la musique garde le public en haleine en permanence, car dans un tel huis clos de 90 minutes, le grand danger pour tout compositeur est que la musique alourdisse et ralentisse le rythme du film.

 

Un enragé sur fond de grands espaces canadiens

 

Le plus saisissant est sans doute la prééminence de la musique dans le film, souvent au premier plan par rapport aux autres éléments sonores…

On a là une prise d’otages qui se déroule en voiture durant pratiquement toute la durée du film. En tant que compositeur, travailler avec Éric est un pur plaisir car il est passionné de musique. Lorsque nous avions abordé le rôle de la bande originale avant le tournage, à la lecture du scénario, nous étions absolument sur la même longueur d’onde, à savoir que nous partagions l’idée que la musique devait être centrale, qu’elle devait être un troisième personnage qui garde le public en otage, dans ce huis clos. Toutefois, mon défi était de maintenir une omniprésence de la musique tout en gardant un vrai suspense, sans jamais qu’il ne lasse le public ou domine le jeu des acteurs, car alors le film aurait pu paraître plus long ou plus agressif.

 

As-tu directement participé au montage et au mixage de la musique ?

Oui, je suis ce que les américains appellent un « control freak » ! Je m’implique dans la moindre des étapes de la production de mes musiques de film. D’ailleurs, sur chacune d’elles, j’ai toujours la même équipe autour de moi, de mes programmeurs et orchestrateurs jusqu’à mon ingénieur du son. Mon équipe me connaît bien et sait que je supervise toutes les étapes, chaque détail, allant même, au mix, jusqu’à contrôler moi-même sur la table de mixage certains mouvements, volumes, de tel ou tel instrument. Lorsque je compose des musiques de film, dans 99% des cas, la musique me vient en tête dans sa version finale : je peux entendre tous les instruments, les contrepoints, les divisés de chaque section, etc. Donc lorsque je travaille avec mon équipe, je vérifie que toutes mes notes sont bien présentes et orchestrées comme je les ai écrites et transférées à mon orchestrateur. Je dirige moi-même les orchestres symphoniques avec lesquels j’enregistre, de manière à obtenir une exécution aussi proche que possible de ma création, et je supervise le mix afin d’être certain que la prise de son et le rendu de chaque instrument correspondent à ce que j’entends lorsque la musique me vient en tête.

 

Un enragé dans la nuit

 

Y a-t-il eu dans Enragés une ou plusieurs scènes qui t’ont posé un défi particulier ? Je pense par exemple à l’arrivée dans le village, elle même assez étrange…

Non, paradoxalement, l’arrivée à la fête de l’Ours a été écrite très rapidement. Là où nous avons pris le plus de temps, avec Éric, c’est pour être parfaitement satisfaits du thème d’ouverture du film, le thème d’Enragés. Éric voulait que ce thème, qui se déroule sur un générique graphique rouge et noir, soit à la fois l’introduction du film, mais aussi son résumé. Dans cette musique, on devait sentir la référence musicale des films cultes des années 70/80, mais aussi faire un clin d’œil au film Rabid Dogs, et il fallait que la mélodie, en forme de thriller, puisse faire pressentir que « les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être », le slogan du film.

 

Est-ce que la musique ne traduit pas aussi comme une note d’intention, dès le tout début du film, cette accroche du synopsis : « Il n’y a plus aucun retour possible pour ces chiens enragés… » ?

Effectivement, le thème d’ouverture doit mettre le public dans le bain : c’est une cavale, on ne peut pas revenir en arrière et surtout, jusqu’à la dernière minute, on ne peut pas imaginer comment tout cela va finir…

 

Il y a néanmoins des sonorités de cordes un peu plus mélodiques, plus douces, notamment pour le personnage de Virginie Ledoyen : était-il important de garder quelques traits plus lumineux ?

Le film est dur, violent par moments, et essentiellement masculin : les braqueurs sont tous des hommes et seulement deux otages sont des femmes. L’utilisation des cordes était un choix double, me permettant d’amener une certaine douceur dans le chaos que représente la situation de la prise d’otage, mais aussi de ramener une notion de féminité, de pureté, celle de Virginie et de la petite fille.

 

Sans forcément dévoiler la fin du film, n’avez-vous pas contourné à dessein le personnage incarné par Lambert Wilson en évitant de le caractériser directement sur le plan musical ?

Lambert Wilson le déclarait en entretien : lorsqu’il est arrivé à la fin de la lecture du script, il a aussitôt été renversé et a tout de suite appelé son agent pour lui dire qu’il voulait faire le film. Cette fin, elle nous a tous choqués, surpris, et nous voulions absolument que le public la découvre avec autant de surprise que nous l’avions découverte à la première lecture du scénario. Donc la musique se devait d’emmener le public dans toutes les directions possibles, sauf la bonne, ce qui revenait là aussi au slogan du film : « Les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. »

 

Laurent Eyquem et Eric Hannezo

 

Tu as déclaré sur les réseaux sociaux que ce fut avec Éric Hannezo une « complicité de 5 mois ». Peux-tu nous en dire plus sur votre méthode de travail ensemble ?

Je crois que nous avons vraiment accroché, Eric et moi, dès nos premières conversations. Nous avons grandi avec les mêmes films cultes, Eric est passionné de musique et moi d’images… Le parfait mariage artistique en somme ! Donc dès nos premières discussions, à la lecture du script, nous voyions déjà les mêmes choses, nous avions les mêmes approches musicales, on était d’accord sur le rôle que la musique devait jouer. Et puis, nous sommes tous les deux des maniaques, des perfectionnistes. Nous allons jusqu’au bout des choses, aimons repousser les limites constamment, jusqu’à ce que nous soyons heureux et comblés par le résultat final. Tant que l’on n’a pas atteint la pleine satisfaction en matière de création, on ne lâche pas, on ne se contente pas de l’à-peu-près. On est tous les deux très persévérants. Je crois que ce que j’aime chez Eric c’est que, tout comme moi, il veut être jugé pour son travail, pour lequel il se donne corps et âme. Après, les gens aiment ou n’aiment pas, mais le résultat qui est devant eux, c’est notre travail, c’est une partie de nous-mêmes, on a tout donné, et surtout on n’a pas de regrets. J’ai vraiment partagé avec Eric cinq mois d’une relation artistique aussi riche que stimulante.

 

Avez-vous d’ores et déjà envisagé de retravailler ensemble prochainement ?

Oui, il nous tarde déjà de refaire équipe. Nous n’avons pas fini la promo d’Enragés que nous discutons déjà de nos prochaines aventures. Éric a plusieurs projets sur les starting-blocks… À suivre donc très prochainement…

 

Souhaites-tu travailler à l’avenir plus régulièrement pour des films français ?

Absolument ! Travailler sur des films américains, c’est un rêve, c’est captivant, mais le cinéma d’auteur français me manque. Un peu comme un peintre qui passerait son temps à créer, tableau après tableau, des paysages avec sa palette ; j’ai envie de temps en temps de peindre autre chose : des visages, des histoires d’hommes et de femmes. C’est ça, pour moi, le cinéma français.

 

Lambert Wilson et Laurent Eyquem

 

Le genre thriller/action génère de plus en plus de partitions électro-orchestrales assez génériques. On attend beaucoup de ton approche pour Momentum. Peux-tu nous en parler ?

Effectivement, l’utilisation de l’électronique est assez fréquente et de plus en plus systématique et générique. Cela vient du fait qu’elle est juxtaposée à l’orchestral, un peu comme deux droites parallèles qui se suivent : les sons électroniques se présentent souvent sous la forme de pulsations qui dupliquent les percussions et les ostinatos ou mouvements des cordes. En fait, dans Momentum, je voulais un peu casser ce moule. Toujours motivé par les mélodies et par la nécessité de surprendre l’auditeur, j’ai, comme pour la pièce The Parking Lot Chase, écrit l’électronique au même titre que les mouvements et mélodies de l’orchestre, afin de jouer avec l’électronique comme d’un instrument à part entière et de le fondre dans le mouvement des premiers violons au point de se confondre et de se compléter. Momentum demeure un score orchestral, mais avec un mariage électronique qui, je l’espère, sera quelque peu différent.

 

L’action se passe en Afrique du Sud : le cadre a-t-il été pour toi une source d’inspiration ?

J’ai fait la musique de plusieurs films sud-africains, comme Winnie Mandela par exemple, où la musique prenait toute son inspiration dans ce pays, dans ses harmonies, ses chanteurs et ses chœurs. Mais pour Momentum,  le pays n’avait pas une importance en tant que telle. Le personnage d’Olga Kurylenko était en Afrique du Sud, mais elle aurait pu être à Rome, et celui de Morgan Freeman était à Washington. Donc la musique devait rester internationale.

 

Tu es également annoncé sur Finding Noah et USS Indianapolis: Men Of Courage…

Finding Noah est terminé, j’ai eu la chance à nouveau d’enregistrer la bande originale chez Warner Bros. l’année dernière, et le film-documentaire sortira aux USA le 8 octobre prochain.  Pour ce qui est de USS Indianapolis, j’ai commencé à travailler dessus il y a deux mois. Le réalisateur, Mario Van Peebles, voulait que j’écrive les thèmes principaux en avance afin que les acteurs puissent jouer dessus et être inspirés par ma musique.

 

Sans trahir de secrets, à quoi peut-on s’attendre ?

USS Indianapolis est un film puissant, un film historique, sur ce navire et son commandant, dont la mission a changé l’humanité toute entière puisque c’est le navire qui a transporté la bombe atomique d’Hiroshima avant d’être coulé par un sous-marin japonais. C’est un film d’aventure, mais aussi un drame et la musique y joue un rôle prépondérant, passant de la musique des années 40 (big band, jazz) à l’action et au drame.

 

As-tu d’autres projets sur la table dans l’immédiat ? Et si oui lesquels ?

Oui, j’ai de beaux projets à l’horizon jusqu’en 2018, notamment ceux d’Eric Hannezo qui devraient être annoncés dans quelques semaines, deux autres mini-séries historique pour ARTE et la BBC, l’une portant sur l’entre-deux-guerres, l’autre sur la guerre de Trente Ans. Et puis il y a également un remake du Bossu de Notre-Dame, réalisé par Roland Joffé…

 Enragés

 

Entretien réalisé le 4 octobre 2015 par Florent Groult.

Illustrations : © Laurent Eyquem.

Chaleureux remerciements à Laurent Eyquem pour sa gentillesse et sa disponibilité.

Florent Groult

Florent Groult

Rédacteur en chef adjoint
Né en 1974, originaire de Normandie, Florent Groult grandit au contact de la musique classique et, par trois coups de baguette (le King Kong de 1933, Forbidden Planet et Jaws) assénées au travers d'un écran TV, est touché assez tôt par la magie du cinéma. Il était sans doute inévitable que les deux finissent un jour ou l'autre par se conjuguer en une seule et même passion. Ce sera chose faite en 1993, à l'occasion de la sortie française du Dracula de Francis Ford Coppola. Fasciné dès lors par l’interaction entre musique et image qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, il rejoint d'abord les membres de l’association caennaise CinéScores, contribuant modestement à leur fanzine et leur émission de radio sur une antenne locale (1994-1999), avant de participer à la création de l'association Colonne Sonore / L'Ecran Musical (1999-2002). En 2008, il co-fonde avec Olivier Desbrosses- UnderScores : le Magazine de la Musique de Film pour lequel il occupe depuis le poste de rédacteur en chef adjoint. En 2011, il contribue à l'ouvrage collectif intitulé John Williams : Un Alchimiste Musical (Editions L'Harmattan) et signe ses premières notes de livret pour le label spécialisé Music Box Records. Il devient par ailleurs cette même année membre de l'International Film Music Critics Association (IFMCA). La passion plus que jamais vivace, l'aventure continue aujourd'hui...
Florent Groult