Lennie Niehaus (1929-2020)

Le musicien s’est éteint quelques jours avant son 91ème anniversaire

Portraits • Publié le 05/06/2020 par

Pour le monde de la musique, il est avant tout un acteur essentiel et prolifique du jazz de la côte ouest des Etats-Unis, partageant cet honneur avec Shorty Rogers, Gerry Mulligan, Willis Holman, Pete Rugolo et Dave Pell. Pour celui du cinéma, il reste l’homme de deux collaborations artistiques majeures.

 

Né à Saint Louis dans le Missouri le 11 juin 1929, Leonard Niehaus est issu d’un milieu où la musique est reine. Son père, d’origine russe et ancien étudiant au Conservatoire de Saint Petersbourg auprès de Jasha Heifetz, est alors premier violon d’un orchestre d’accompagnement de films muets mais, devant le développement fulgurant du parlant, il pousse bientôt sa famille à s’installer à Los Angeles. C’est là que le jeune Lennie reçoit, à sept ans, ses premières leçons de violon avant de s’essayer successivement au hautbois, au basson et à la clarinette. Mais en 1942, à l’âge de treize ans, il découvre le jazz de Harry James ainsi que celui de Corky Corcoran, et décide de faire du saxophone son instrument de prédilection, au grand dam de son père qui n’approuve pas ce choix. Faute d’avoir les moyens de s’acheter un instrument ténor, il opte pour le saxophone alto. A dix-sept ans il étudie la musique au Los Angeles City College, puis au Los Angeles State College, et a notamment pour professeurs Leonard Stein, spécialiste du répertoire d’Arnold Schoenberg, et Ernst Krenek, qui lui inculque la technique dodécaphonique.

 

Parallèlement, il se produit au sein de petits groupes de jazz et rejoint l’ensemble de Phil Carreón en tant que saxophoniste et arrangeur. En 1951, il est contacté par Stan Kenton qui l’auditionne pour remplacer le saxophoniste Art Pepper, lequel vient de quitter l’ensemble du pianiste. Niehaus entame ainsi une tournée au sein du Stan Kenton Orchestra mais, au bout de quelques mois, en avril 1952, il est convoqué pour effectuer son service militaire. Après ses classes à Fort Ord, il devient hautboïste dans un ensemble d’harmonie de l’armée tout en continuant à jouer du jazz dans différents cercles d’officiers et, le dimanche, dans divers clubs des environs. Démobilisé au bout de deux ans, il retourne auprès de Stan Kenton, profitant cette fois du départ de Lee Konitz, et passe les cinq années suivantes à tourner de club en club avec l’orchestre, assurant de nombreux arrangements. Dans l’intervalle il enregistre également avec son propre ensemble plusieurs albums, devenus aujourd’hui des classiques, pour les labels Contemporary Records et EmArcy.

 

Lennie Niehaus dans les années 50

 

Fatigué des déplacements incessants qui l’éloignent constamment de sa famille (sa fille unique a alors déjà trois ans), Niehaus décide en 1959 de se fixer à Los Angeles afin de travailler avant tout en studio. Il est alors très vite contacté par le directeur musical des spectacles d’un établissement hôtelier de Las Vegas : dépressif car victime du maccarthysme et de fait blacklisté à Hollywood depuis des années, Jerry Fielding lui confie alors la tâche d’arranger diverses chansons pour le Royal Las Vegas Hotel, ce qu’il fera également par la suite pour des artistes tels que Dean Martin, Carol Burnett, Mel Tormé ou The King Sisters. En 1962, le compositeur déchu voit sa carrière hollywoodienne relancée grâce à Otto Preminger qui fait appel à lui pour Advise And Consent (Tempête à Washington) : Lennie Niehaus lui emboîte le pas et devient en tant qu’orchestrateur l’un de ses plus proches partenaires.

 

Dans le courant des années 60 et 70, ils travaillent ainsi ensemble sur plusieurs épisodes de la série télévisée Hogan’s Heroes (Stalag 13 / Papa Schultz), quelques téléfilms et surtout un peu plus d’une vingtaine de longs métrages. Parmi ceux-ci, Lawman (L’Homme de la Loi), Johnny Got His Gun (Johnny s’en va-t-en Guerre), The Nightcomers (Le Corrupteur), Straw Dogs (Les Chiens de Paille), Chato’s Land (Les Collines de la Terreur), The Mechanic (Le Flingueur), Scorpio, The Outfit (Échec à l’Organisation), The Super Cops (Les Superflics), Bring Me The Head Of Alfredo Garcia (Apportez-moi la Tête d’Alfredo Garcia), The Gambler (Le Flambeur), The Killer Elite (Tueur d’Élite), The Black Bird, The Bad News Bears (La Chouette Équipe), The Oulaw Josey Wales (Josey Wales Hors-la-Loi), The Enforcer (L’Inspecteur ne Renonce Jamais), Demon Seed (Génération Proteus), Semi-Tough (Les Faux Durs), The Gauntlet (L’Épreuve de Force), Gray Lady Down (Sauvez le Neptune), The Big Sleep (Le Grand Sommeil), Beyond The Poseidon Adventure (Le Dernier Secret du Poséidon), Escape From Alcatraz (L’Evadé d’Alcatraz) et Below The Belt. La brutale disparition de Fielding le 17 février 1980 met malheureusement fin à cette fructueuse collaboration.

 

Au cours des années qui suivent, en plus de composer quelques notes pour des épisodes de la série Faerie Tale Theatre et pour quelques films tels que Follow That Bird de Ken Kwapis, Never Too Young To Die de Gil Bettman et Emanon de Stuart Paul, Lennie Niehaus va ponctuellement traîner son expertise et son savoir-faire d’orchestrateur auprès d’autres compositeurs, ici pour prêter main forte au vétéran Alex North pour Under The Volcano (Au-Dessous du Volcan), là afin de permettre aux débutants Danny Elfman et Steve Bartek de mettre le pied à l’étrier avec Pee-Wee’s Big Adventure puis Back To School (A Fond la Fac), jusqu’à The Two Jakes auprès de Van Dyke Parks. Mais c’est une nouvelle collaboration artistique d’une toute autre ampleur qui va éclairer la décennie 80 et les suivantes. Dès 1984, il est contacté par Clint Eastwood pour mettre en musique l’un des films que ce dernier interprète et produit, Tightrope (La Corde Raide) que réalise Richard Tuggle. Les deux hommes sont alors loin d’être des inconnus l’un pour l’autre : ils ont eu l’occasion de se croiser lors de séances d’enregistrement avec Fielding, celui-ci ayant écrit les partitions de plusieurs longs métrages notables de l’acteur. Mais surtout ils se retrouvent autour d’un souvenir bien antérieur : jeune maître-nageur à Fort Ord en 1952, Clint a régulièrement assisté aux représentations du quatuor de l’appelé Niehaus, en particulier quatre soirs par semaine au mess des jeunes sous-officiers où le futur acteur est également barman, ainsi que le week-end dans un club tout proche de Monterey.

 

Lennie Niehaus

 

S’ils n’ont pas sympathisé dès cette époque, ils deviennent cette fois proches amis, partageant le jazz comme passion commune. Eastwood l’impose donc également sur son chaotique projet suivant, City Heat (Haut les Flingues!), réalisé par Richard Benjamin après le départ de Blake Edwards, avant de l’engager pour sa prochaine mise en scène (la onzième), Pale Rider (Pale Rider, le Cavalier Solitaire). Jusqu’en 2002, Lennie Niehaus signe ainsi pour Eastwood les partitions, arrangements et directions musicales d’une quinzaine d’autres projets : Heartbreak Ridge (Le Maître de Guerre), Bird, The Rookie (La Relève), White Hunter Black Heart (Chasseur Blanc, Cœur Noir), Unforgiven (Impitoyable), A Perfect World (Un Monde Parfait), The Bridges Of Madison County (Sur la Route de Madison), Absolute Power (Les Pleins Pouvoirs), Midnight In The Garden Of Good And Evil (Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal), True Crime (Jugé Coupable), Space Cowboys et Blood Work (Créance de Sang).

 

A ces longs métrages s’ajoutent l’épisode Vanessa In The Garden (Vanessa) de la série de Steven Spielberg Amazing Stories (Histoires Fantastiques) en 1985 et le volet de la série documentaire American Masters consacré en 2000 à Eastwood, Out Of The Shadows. On peut même par ricochet y rattacher Ratboy, première réalisation de la compagne d’Eastwood en 1986, l’actrice Sondra Locke, produite par la société de l’acteur, Malpaso. A côté de cette collaboration fournie couronnée par plusieurs BMI Awards et une nomination aux BAFTA, les autres contributions à l’image de Niehaus dans l’intervalle peuvent paraître bien anecdotiques : une poignée de productions télévisuelles, en particulier la mini-série Titanic (Le Titanic) réalisée par Robert Lieberman, et même un direct-to-video Disney, Pocahontas II: Journey To A New World (Pocahontas 2 : un Monde Nouveau). C’est néanmoins un téléfilm, Lush Life, qui va en 1994 lui rapporter un Emmy Award.

 

A partir de Mystic River en 2003, Niehaus cède sa place de compositeur auprès d’Eastwood à… Eastwood lui-même dans un premier temps, puis à son fils Kyle (assisté de Michael Stevens). Il reste néanmoins un partenaire indispensable en qualité d’orchestrateur et de chef d’orchestre jusqu’en 2008, sur Million Dollar Baby, le diptyque formé de Flag Of Our Fathers (Mémoires de nos Pères) et Letters From Iwo Jima (Lettres d’Iwo Jima), Changeling (L’Échange) et enfin Gran Torino. A la fin des années 2000, il compose également les musiques du téléfilm Mitch Albom’s For One More Day et de la mini-série Comanche Moon de Simon Wincer, dernière adaptation de la série littéraire Lonesome Dove, avant de se retirer du devant de la scène musicale. Lennie Niehaus est mort le jeudi 28 mai 2020, à Redlands en Californie, à quelques jours seulement de son quatre-vingt-onzième anniversaire.

 

Clint Eastwood et Lennie Niehaus en 1995 pendant les sessions d'enregistrement de Bridges Of Madison County

Florent Groult

Florent Groult

Rédacteur en chef adjoint
Né en 1974, originaire de Normandie, Florent Groult grandit au contact de la musique classique et, par trois coups de baguette (le King Kong de 1933, Forbidden Planet et Jaws) assénées au travers d'un écran TV, est touché assez tôt par la magie du cinéma. Il était sans doute inévitable que les deux finissent un jour ou l'autre par se conjuguer en une seule et même passion. Ce sera chose faite en 1993, à l'occasion de la sortie française du Dracula de Francis Ford Coppola. Fasciné dès lors par l’interaction entre musique et image qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, il rejoint d'abord les membres de l’association caennaise CinéScores, contribuant modestement à leur fanzine et leur émission de radio sur une antenne locale (1994-1999), avant de participer à la création de l'association Colonne Sonore / L'Ecran Musical (1999-2002). En 2008, il co-fonde avec Olivier Desbrosses- UnderScores : le Magazine de la Musique de Film pour lequel il occupe depuis le poste de rédacteur en chef adjoint. En 2011, il contribue à l'ouvrage collectif intitulé John Williams : Un Alchimiste Musical (Editions L'Harmattan) et signe ses premières notes de livret pour le label spécialisé Music Box Records. Il devient par ailleurs cette même année membre de l'International Film Music Critics Association (IFMCA). La passion plus que jamais vivace, l'aventure continue aujourd'hui...
Florent Groult