Etienne Perruchon (1958-2019)

Disparition d’un compositeur « né pour inventer »

Portraits • Publié le 17/05/2019 par

Il disait du « dogorien » qu’il était en lui comme une évidence : nul doute qu’Etienne Perruchon doit l’essentiel de sa notoriété publique au fameux langage qu’il initie en 1996 pour les besoins d’une musique de scène. Né le 23 octobre 1958 à Suresnes, il débute le piano à l’âge de cinq ans et se met très tôt à « inventer » de la musique, quitte à improviser à partir des morceaux qu’on lui demande de jouer et dont, enfant, il ne se souvient pas toujours. Promis à une carrière de musicien, il décide néanmoins en 1982 d’arrêter l’instrument et s’inscrit au Conservatoire de Versailles pour suivre des cours d’analyse, d’écriture et d’harmonie. A peu près au même moment, il est sollicité pour écrire sa première musique de scène pour La Romance d’Ysengrin de Philippe Roman. Suivent plusieurs années de vaches maigres pendant lesquelles il s’installe avec sa femme, Jeanne, à Annecy. Même s’il a ponctuellement quelques contacts avec l’image (citons Les Arcandiers de Manuel Sánchez en 1991, La Braconne de Serge Pénard en 1996 ou Les Percutés de Gérard Cuq en 2002), le compositeur officie avant tout pour le théâtre, notamment auprès des metteurs en scène Gil Galliot et Charlie Brozzoni. C’est pour ce dernier qu’il crée donc ce qu’il appelle d’abord « le brozzof » lors de la préparation d’une pièce de Peter Turini intitulée Eléments Moins Performants, en remplacement de poèmes chantés prévus dans la mise en scène mais finalement jamais écrits.

 

Trois ans plus tard, alors que l’école de musique de Chambéry lui commande une pièce musicale pour le passage à l’an 2000, il y voit l’opportunité de développer son langage imaginaire : ainsi naît Dogora, pour chœur mixte, chœur d’enfants et orchestre. L’œuvre, d’une trentaine de minutes, va peu de temps après fasciner Patrice Leconte au point que celui-ci demande bientôt à Perruchon de réviser et développer substantiellement sa partition pour les besoins d’un film-concept entièrement basé sur sa musique. Dogora : Ouvrons les Yeux sort sur les écrans en 2004 et marque le début d’une véritable amitié avec le cinéaste qui se concrétisera à plusieurs reprises par la suite : Les Bronzés 3 en 2006, La Guerre des Miss en 2008, Voir la Mer en 2011, la comédie musicale d’animation Le Magasin des Suicides en 2012 puis le documentaire-fiction Une Nuit au Grévin en 2016, des longs métrages auxquels on ajoutera un segment du film à sketches Salauds de Pauvres en 2019 ainsi que deux mises en scène de théâtre, Grosse Chaleur de Laurent Ruquier en 2005 et Hou ! Hou ! d’Isabelle Mergault en 2014 (celle-ci l’avait déjà sollicité en 2008 pour son film Enfin Veuve).

 

Etienne Perruchon est par ailleurs l’auteur de nombreuses œuvres de concert (un concerto pour percussion et orchestre, un autre pour deux euphoniums et brass-band, un capriccio pour trompette et orchestre, l’opéra Le Septième Continent et un autre pour enfants d’après Pinocchio…), certaines exploitant également le « dogorien » : avec les suites Tchikidan et Skaanza en 2009 et 2010, le spectacle Dogorians en 2013 ou encore la cantate Dianoura ! en 2017, entre autres choses, c’est tout un monde musical qu’il fabrique pierre après pierre, un imaginaire au sein duquel il dit se sentir totalement libre. « Je n’ai jamais imaginé tenir une place dans le paysage de la musique dite contemporaine » explique-t-il en 2010, « je me sens un compositeur « de mon temps ». J’essaye simplement d’être en phase avec mes contemporains, de comprendre mon époque, d’absorber tout cela, comme une éponge et d’en sortir une musique qui à la fois me ressemble et puisse parler aux autres. »

 

En 2017, Perruchon retrouve Manuel Sánchez au cinéma pour La DorMeuse Duval, puis il est choisi pour être compositeur et conseiller musical pour la série télévisée Philharmonia, diffusée début 2019. Curieux de tout et des autres, jamais à court de projets, il venait d’achever la comédie musicale De l’Autre Côté du Mur et d’en annoncer l’écriture d’une nouvelle inspirée, cette fois, de Roméo et Juliette (Toxic). Du reste, il se réjouissait déjà de célébrer, l’année prochaine, les vingt ans du Dogora original. La maladie en a malheureusement décidé autrement : Etienne Perruchon s’est éteint le 14 mai dernier. Il n’avait que 60 ans.

 

Etienne Perruchon

Florent Groult

Florent Groult

Rédacteur en chef adjoint
Né en 1974, originaire de Normandie, Florent Groult grandit au contact de la musique classique et, par trois coups de baguette (le King Kong de 1933, Forbidden Planet et Jaws) assénées au travers d'un écran TV, est touché assez tôt par la magie du cinéma. Il était sans doute inévitable que les deux finissent un jour ou l'autre par se conjuguer en une seule et même passion. Ce sera chose faite en 1993, à l'occasion de la sortie française du Dracula de Francis Ford Coppola. Fasciné dès lors par l’interaction entre musique et image qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, il rejoint d'abord les membres de l’association caennaise CinéScores, contribuant modestement à leur fanzine et leur émission de radio sur une antenne locale (1994-1999), avant de participer à la création de l'association Colonne Sonore / L'Ecran Musical (1999-2002). En 2008, il co-fonde avec Olivier Desbrosses- UnderScores : le Magazine de la Musique de Film pour lequel il occupe depuis le poste de rédacteur en chef adjoint. En 2011, il contribue à l'ouvrage collectif intitulé John Williams : Un Alchimiste Musical (Editions L'Harmattan) et signe ses premières notes de livret pour le label spécialisé Music Box Records. Il devient par ailleurs cette même année membre de l'International Film Music Critics Association (IFMCA). La passion plus que jamais vivace, l'aventure continue aujourd'hui...
Florent Groult