NieR Gestalt & Replicant / NieR: Automata (Keiichi Okabe)

Quand l'orchestre joue le jeu #3 : A NieR rien comprendre...

Disques • Publié le 06/08/2021 par

Entre l’âge des premiers pixels et celui des prouesses des nano-circuits ultra-modernes, il fut un temps où des producteurs fous confiaient la musique de leurs jeux vidéo à des compositeurs en mettant à leur disposition des moyens conséquents. Ainsi, pour les besoins du jeu, la musique était interprétée par un ensemble de vrais musiciens, allant même parfois jusqu’à l’emploi d’un orchestre symphonique au grand complet et de chœurs imposants. Laissez-moi vous narrer ces jours de grandes aventures.

NieR Gestalt & ReplicantNieR AutomataNIER GESTALT & REPLICANT / NIER: AUTOMATA (2010 / 2017)
Compositeur : Keiichi Okabe
Durée : 50:48 | 11 pistes / 49:37 | 10 pistes
Éditeur : Square Enix

 

5 Stars

Tout ce qui vit est voué à mourir un jour.

Bon, comme ça, c’est clair, on a bien pourri l’ambiance d’entrée de jeu. Cette phrase, un brin sentencieuse, sort de la bouche de l’héroïne principale de NieR Automata, mais on va en reparler. Pour ceux qui ne connaitraient pas NieR (prononcer « Nir »), à l’écoute des arrangements orchestraux (et choraux), d’aucuns pourraient penser qu’il s’agit de jeux à l’ambiance grave situés dans un univers post-apocalyptique nippon, et donc bien désespéré. Et ce n’est pas faux. Mais c’est aussi un beat them all (un perso qui cogne sur d’autres) bien énervé mâtiné de shoot them up (un perso qui tire sur d’autres) un peu hystérique.

 

Pour résumer l’histoire et rendre plus ou moins cohérent le récit morcelé de ce joyeux foutoir, il faudrait sans doute un roman. Essayons tout de même de planter le background du jeu, ça peut toujours aider à capter l’atmosphère générale de la musique. NieR débute plus ou moins, là où s’arrête la série des jeux Drakengard, série qui se déroule dans un monde parallèle aux contours fortement moyenâgeux. Aux abords de l’An Mil, un gigantesque cataclysme fait surgir des entrailles de la terre une ville entière (on construit vite au Japon, c’est bien connu), des créatures abominables et même des dragons ! La population, apeurée, migre en masse vers cette étrange citée et y découvre une Académie de magie. Après de multiples expérimentations (l’humain adore jouer à être Dieu), la Starac’ finit par exploser (bye-bye Nikos) et fait place à une gigantesque fleur. Une fleur ? Oui, mais attendez la suite. Cette gentille fleur géante prend possession du cadavre d’une jeune fille dénommée Zéro et lui redonne vie. Je vous l’avais dit, c’est bien barré. La jeune Zéro, qui n’a pas froid aux yeux, comprend vite que cette fleur parasite ne veut rien de moins qu’éradiquer la race humaine. Se sentant menacée, la fleur, qui n’est pas très gentille mais productive, engendre des filles qui vont drainer l’énergie vitale de Zéro. Après moult péripéties, Zéro, comprenant qu’elle ne pourra l’arrêter seule, s’allie avec un Dragon blanc et lui fait promettre de la dévorer quand elle aura accompli sa mission. Le Dragon blanc accepte volontiers (ça serait bête de refuser un repas gratos). Mais voilà, il meurt avant de tenir sa promesse (on ne peut jamais faire confiance aux dragons). Zéro, qui ne tient pas à ce que son allié se défile si facilement, fait appel au pouvoir de la fleur pour ressusciter son ami cracheur de feu, ce qui a pour conséquence de créer un nouvel ordre magique appelé le Pacte (ne cherchez pas trop la logique du truc).

 

NieR

 

Entretemps, Zéro se fait assassiner par un clone d’une des filles créées par la fleur (vous suivez toujours ?). Ce clone va fonder le Culte des Archanges (encore une affaire de culte qui va mal tourner). Ce dernier, vite dépassé par les évènements où les monstres se succèdent aux guerres civiles et aux épidémies, sera victime d’une maladie dite « des yeux rouges » (non transmise par les lapins, au cas où vous vous demanderiez). Cette maladie finira par s’abattre également sur l’ensemble de la population, infectée, et indirectement contrôlée par la fleur. Le Culte, inquiet, à juste titre, décide d’ériger une petite fille, Manah, au rang de grande prêtresse et leader d’un Nouvel Empire pour lutter contre la fleur. L’Empire contre-attaque (mais sans John Williams) et s’adonne aux pires atrocités en éradiquant les royaumes environnants. Le frère jumeau de Manah décide de la tuer afin de mettre fin au Culte des Archanges (une affaire de famille et une affaire de culte, c’est du propre !). La mort de celle-ci donne naissance à d’innombrables chérubins maléfiques (si, si, au Japon, ça existe), qui se mettent à dévorer la population. Une gigantesque créature humanoïde, apparue en même temps que nos chérubins morfales, terrorise le monde (parce que, faut bien se l’avouer, le terrorisme a encore de beaux jours devant lui).

 

Un prince déchu par l’Empire s’allie alors avec un dragon rouge (pas celui de Thomas Harris) pour venir à bout de cette dernière. Dans la bataille, ils sont téléportés dans le Tokyo de 2003 (ça arrive souvent la téléportation des batailles, souvenez-vous du Holy Grail des Monty Python…) ! Ils triomphent au péril de leurs vies, mais en apportant avec eux une terrible maladie (c’est tendance) qui donnent aux gens une couleur cadavérique. Les infectés, appelés aussi Légionnaires (peut-être parce qu’il s’agit de la légionellose, allez savoir…), ont une vilaine tendance à vouloir tuer les humains. Aux grands maux, les grands remèdes : le gouvernement japonais balance une bombe atomique et établit un périmètre de confinement pour endiguer la pandémie. Pas de bol, la radicale solution retenue ne fonctionne pas (pourtant, qu’est-ce que c’était bien pensé !..). Un humain capable de contrôler les Légionnaires surgit de tout ce chaos et nos petits mutants qui sentent bon le sable chaud prospèrent allègrement. De facto, le monde entier est envahi. On nage en plein délire…

 

NieR

 

Et c’est là que commence NieR (tout ça pour ça ? bah oui, je sais…). Quelques milliers d’années plus tard, les survivants ont mis au point deux projets appelés Gestalt et Replicant : il s’agit de séparer l’âme du corps et de transférer la première dans un autre corps, si possible identique à l’original. A quoi bon me direz-vous ? Peu importe. Comme on ne va pas spoiler outre mesure, on va simplement vous inciter à taper un nom dans votre moteur de recherche favori. Car tout ce bordel scénaristique, on le doit à un dénommé Yoko Taro, un concepteur nippon complètement siphonné, vénéré comme un quasi demi-dieu au pays du soleil levant, et qui se balade constamment avec un masque à l’effigie d’Emil, un des personnages de son univers vidéoludique (!!!). Rares sont ceux qui ont pu voir son visage… Mais revenons au jeu. L’intrigue principale (c’est un bien grand mot parce que tout ce qu’on demande au joueur, à peu de chose près, c’est de bastonner) de NieR Gestalt (sur Xbox 360) et NieRR Replicant (sur PS3) commence donc ici (en fait, il s’agit du même jeu, mais sous deux appellations différentes selon que l’on se trouve en Asie ou pas, avec un héros plus ou moins âgé, NieR (ah bah voilà, on y est !), pour mieux correspondre à la cible commerciale en fonction des pays où le jeu est distribué). Bon, en réalité, si on en croit Yoko Taro, NieR n’est pas vraiment le nom du personnage central du jeu. Ben voyons… c’eut été trop simple…

 

Pour ceux qui ne voudraient pas aller plus loin, on lâche le morceau tout de suite : à la lecture du synopsis du jeu, on ne s’attend pas une seule seconde à se prendre une telle claque musicale. Et pourtant ! Vous pouvez foncer tête baissée et acheter les deux albums dont on a va parler ici dès maintenant. Le compositeur principal, Keichi Okabe, avec l’aide d’une escouade d’orchestrateurs talentueux, nous livre une musique foisonnante (parfois dérivée des musiques des jeux NieR d’origine sortis vers 2010), riche, lyrique et « larger than life » comme on dit parfois pour les grands scores symphoniques hollywoodiens. Le compositeur, comme tout bon artiste japonais, n’y va pas avec le dos de la cuillère, mais sa partition révèle aussi bien souvent beaucoup de finesse. La cinématique d’introduction du jeu est illustrée par le morceau Snow In Summer. Une chorale entonne, seule, sans accompagnement orchestral, un air désespéré. Nous sommes en 2049. Plan aérien sur une mégapole dévastée et, semble-t-il, vide. Des ruines d’immeubles découpent un dense brouillard grisâtre où tombent lentement quelques flocons de neige. La caméra pénètre dans un bâtiment. Un homme, assis sur le sol, adossé à un rayonnage exsangue, repousse violemment de son pied un livre (sûrement un exemplaire de Ce Virus Qui Rend Fou de Bernard-Henri Levy). Sa fille, de l’autre côté du rayonnage, se meurt. Soudain, des êtres quasi immatériels (les fameux Gestalts du titre) munis de vagues épées, attaquent l’homme. Il se défend. Mais ces étranges ennemis arrivent toujours plus nombreux. Après avoir pris une immense beigne qui l’envoie bouler, le héros touche le livre du bout des doigts et une gigantesque main rougeoyante en sort et vient écraser ses ennemis tels des insectes. Normal. Logique. Rien à dire. On voit ça tous les jours. L’orchestre vient alors épauler la chorale, et se substitue progressivement à elle. Le combat se poursuit et s’intensifie. L’orchestre et la chorale s’unissent tandis que l’homme et son « coup de main magique » distribuent les mandales. C’est beau. C’est désespéré. Et donc, c’est encore plus beau. Sur cette musique, presqu’en décalage avec l’action, l’homme parvient à les vaincre et revient dans le bâtiment. Sa fille s’écroule dans ses bras. Il appelle à l’aide. Personne ne l’entend. Caméra zoom-arrière. Ils sont seuls. Et c’est encore plus désespéré. Si le joueur lambda ne comprend pas trop ce qui se passe, il peut s’accrocher à la musique, fluide, belle et tragique.

 

Snow In Summer

 NieR

 

Après, le lyrisme exacerbé de Song Of The Ancients va vous cueillir par le biais d’une superbe mélodie, pour peu que vous goutiez les grandes envolées orchestrales et chorales. Cette mélodie mélancolique, d’abord portée par une combinaison violoncelle / violon solo, se développe progressivement lorsque les cordes s’envolent, drapées dans des harmonies de cuivres simples mais touchantes, et les chœurs fendent l’accalmie du pont musical. Ce moment de grâce, inouï pour ce type de jeu, s’interrompt quelques instants pour laisser la mélodie dans les mains du célesta sur un arrangement cordes/bois du plus bel effet. Puis les cuivres et les roulements de timbales annoncent triomphalement le retour de la puissante chorale. La dimension opératique du déploiement choral et orchestral s’en trouvera décuplée à la fin du morceau, cette fois sans retenue, dans un gigantesque déferlement de roulement de timbales et d’explosions de cymbales. Dense, extrêmement lyrique, sur le fil du rasoir de l’outrance emphatique, la partition annonce à l’auditeur un raffinement et une puissance rarement entendus dans un jeu vidéo. C’est limpide et immédiatement intelligible. A l’inverse du scenario du jeu en fait. C’est à n’en pas douter un parti pris très intéressant et, déjà, un des sommets de l’album. Et il y en aura d’autres. Peut-être faut-il préciser ici qu’il n’est pas utile de chercher une quelconque signification aux paroles chantées par la chorale. Il s’agit en effet d’une langue en partie inventée, et, à l’image du jeu, faite de bric et de broc, d’un mélange de japonais, d’espagnol, d’anglais et même de français. Et c’est donc, volontairement, un tout petit peu incompréhensible. Donc, pour résumer, la ligne mélodique et les harmonies sont faciles à saisir et le langage utilisé par la chorale est obscur. C’est ainsi que Okabe choisit de traduire habilement l’ambivalence et la schizophrénie du jeu. Mais comment pouvait-il en être autrement pour un jeu à la chronologie perturbante et au gameplay si particulier !

 

Song Of The Ancients

 NieR

 

Le caractère légèrement psychotique, voire bipolaire, du scénario déteint inévitablement sur les compositions. Si Hills Of Radiant Winds commence dans l’apaisement et la sérénité la plus totale, la seconde partie du morceau s’emballe pour donner naissance à un thème bien enlevé. On retrouvera ce procédé plusieurs fois dans les deux albums, mais à chaque fois en employant un ton bien particulier. L’auditeur se surprend souvent à découvrir une chorale féminine outrageusement lyrique au sein même de séquences de bastons délirantes où les cordes s’épuisent en ostinati remuants. Mais on ne se lassera jamais de répéter que la partition est d’une grande richesse thématique et dramatique, quasi-constamment émaillée de mélodies, parfois sucrées, parfois plus profondes et déchirantes. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter attentivement les superbes harmonies cuivrées de Shadowlord ou l’extrême délicatesse de la mélodie au piano d’Emil / Sacrifice soutenue par des arrangements de cordes d’une grande tenue (encore un autre véritable bijou de l’album). En terme de composition, la tonalité mineure générale de la partition permet aussi, régulièrement, un basculement en mode épique, parfois emprunt de gravité mais aussi d’adrénaline. Ce subtil équilibre surgit à biens des reprises tout au long de l’écoute et on peut en trouver un parfait exemple dans Gods Bound By Rules, lorsque le compositeur marie des chœurs puissants à une approche orchestrale générant un sentiment d’urgence.

 

Cet équilibre improbable entre puissance, raffinement et subtilité, on le retrouve dans les choix d’orchestration, certes pas forcément novateurs, mais qui procurent un plaisir d’écoute jamais démenti. L’effort d’adaptation et de transposition vers les versions symphoniques et chorales depuis les versions instrumentales, relativement minimalistes, des jeux d’origine, est constant et même surprenant pour qui connait les secondes et découvre les premières. Par exemple, le clavecin et la combinaison hautbois / cordes de The Wretched Automatons remplacent les percussions électroniques et les chants aux paroles alambiquées de la version d’origine. Le morceau perd, bien entendu, son côté électro-pop initial mais gagne ici un raffinement baroque de tous les instants au sein d’une formule mélodique simple mais aérienne.

 

The Wretched Automatons

 NieR

 

L’omniprésence mélodique et le souci apporté au détail des orchestrations délivrent à l’auditeur, pour la quasi totalité de la partition, deux niveaux de plaisir. Un premier niveau, immédiat, du aux mélodies très accessibles. Et un second niveau, pétri d’osmose, attentif à l’équilibre des masses orchestrales, qui ne se dévoile qu’au fur et à mesure des écoutes. Le lyrisme quasi-pastoral de Kainé / Salvation entre sans difficulté dans cette vision et offre, encore une fois, un nouveau thème, absolument superbe. Le ton est ici plus lumineux puisqu’il évoque la rédemption de Kainé, un personnage hermaphrodite, très perturbé, rejeté par les autres pour sa différence, mais au talent de sabreur certain, qui viendra secourir le héros. Le goût de Yoko Taro pour les personnages différents, hors normes, est sans doute aussi une source d’inspiration pour le compositeur et le lyrisme de cette pièce est interrompu par l’irruption d’une chorale furieuse et brutale dans The Dark Colossus Destroys All. Encore une fois, le caractère épique de ce morceau (terme trop souvent galvaudé mais qui, ici, convient parfaitement) alterne avec le tragique et fait le grand écart entre Carl Orff et le Howard Shore de Lord Of The Rings. On a connu pire références !

 

Histoire de se remettre de cette masse orchestrale imposante, le compositeur propose alors, avec le merveilleux Grandma, un duo hautbois et piano, où le premier interprète, avec beaucoup de nuances, une mélodie grave et plaintive et le second égrène des accords arpégés tout droit venus de Franz Schubert. En écoutant plus attentivement, on s’aperçoit que Grandma est en fait une très habile variation de Snow In Summer et, comme pour chaque morceau écrit jusqu’ici, contient un développement orchestral du plus bel effet. La qualité d’écriture, constante, est tout bonnement, à la fois, stupéfiante d’émotion et confondante de simplicité. C’est cette simplicité (toute relative car très travaillée) qui va clore le premier album. On achève l’écoute de ces 50 minutes sur une valse lente, au tempo subtilement évoqué, mélancolique en diable, intitulée Ashes Of Dreams. Toute la (dé)mesure dramatique nippone se retrouve dans ce final aux fioritures de bois divines, aux ponts arpégés de cordes, aux relances mélodiques émouvantes. Un peu comme si le morceau baignait constamment entre joie et tristesse, lumière et obscurité, comme si la musique nous murmurait à l’oreille : « Non, ça ne peut pas finir ainsi. »

 

NieR: Automata

 

Et en effet, ce n’est pas la fin. Parce que surgit du cerveau alambiqué de Yoko Taro, en 2017, une suite du jeu intitulée NieR Automata. Bon, pour faire simple (et en taillant à la machette dans les méandres de la complexe histoire racontée), l’humanité a été quasiment décimée. Bon, il faut dire que jusque là, on a quand même pas mal déconné. Les survivants se sont réfugiés sur la Lune pour échapper à une invasion de machines dirigées par des extra-terrestres… Oui, des extra-terrestres. Impossible d’expliquer en quelques mots d’où ils sortent. Mais dans un tel foutoir scénaristique, tout est envisageable, n’est-ce-pas ? Bien, alors cette fois, l’héroïne que le joueur incarne s’appelle 2B. C’est un clone d’humain envoyé en mission sur Terre dans une usine désaffectée pour combattre un bon gros méchant, vraiment pas gentil. Du succès de cette mission dépend peut-être, qui sait, le sort du reste de l’humanité… Du coup, pour le joueur, ça se résume à des phases de baston en mode hack’n slash. Heureusement, notre sympathique et doux-dingue Yoko Taro nous épargne les 13 guerres des machines qui ont eu lieu entre la quasi-extinction de l’humanité (vers l’an 4000 après J.C., ça va, on n’a encore un peu de temps devant nous) et cet épisode avec 2B. On ne le remerciera jamais assez. Avec NieR Automata, on est plongé en plein dans la 14ème guerre des machines, quelques 7000 ans plus tard. Bref. Nous avions terminé le précédent album sur un rythme de valse en 3/4 très feutré et City Ruins, le morceau qui ouvre le second album, reprend cette idée. Un nouveau thème, une longue ligne mélodique, sereine, y est développé, d’abord porté par des cordes très expressives, et entrecoupé de relances symphoniques aux cymbales explosives et aux cuivres triomphants.

 

City Ruins

 NieR: Automata

 

Pour NieR Automata, Okabe est épaulé de plusieurs compositeurs additionnels comme Kosuke Yamashita (qui a travaillé sur Legend Of Zelda) et Daisuke Shinoda. Mais n’ayez crainte, amis audiophiles soucieux de cohérence musicale, le ton général du premier album est conservé, même si le caractère ouvertement mélancolique du premier volet fait place à une narration sonore un peu plus tragique et directe. Cela n’exclut pas pour autant toute forme de subtilité. En témoigne le titre Amusement Park où une chorale scindée en deux (une partie masculine, et une autre féminine) finit par ne plus former qu’une seule entité, de manière progressive. L’idée de base de ce procédé sert à illustrer les déambulations d’un petit robot dans un parc d’attraction abandonné qui cherche et appelle en vain….. son papa ! Le petit robot, développant des sentiments humains, cherche à trouver ce qui le relie à son passé, sa filiation. Serait-elle humaine ? Il sent qu’il lui manque quelque chose et, ainsi pourrait-on résumer, il cherche à réunir les éléments de son passé (d’où l’idée de la chorale double qui finit par s’unir). Voilà donc un morceau qui n’est pas seulement présent pour soutenir l’image mais aussi pour émettre l’hypothèse d’une quête quasi-métaphysique.

 

On aurait tort de penser que NieR Automata, dans sa bande-son, n’est que le prolongement de Gestalt (ou Replicant). C’est aussi l’exploration d’une nouvelle direction scénaristique puisqu’il s’agit d’un autre héros qui évolue dans un contexte différent. L’album propose un morceau à l’atmosphère réellement plus inquiétante, voire dissonante : Alien Manifestation. Aucun morceau de ce type n’était présent sur le premier album. Volontairement plus déstructuré dans sa première partie que l’ensemble de la partition jusqu’ici, ce morceau apporte néanmoins une pause bien venue dans le lyrisme récurrent de l’oeuvre. Encore qu’en son sein, quelques saillies romantiques (au sens artistique du XIXème siècle) ne manquent pas de nuancer la sombre tonalité de celui-ci. Les passages d’action pure, un peu plus nombreux et plus tranchants dans ce NieR Automata, gardent également une grande qualité d’écriture comme dans l’introduction du bouillonnant Bipolar Nightmare. L’adjonction de la chorale se fait ici moins dans la complémentarité, mais plus volontiers comme un élément de surenchère de la masse orchestrale, ce qui n’est évidemment pas en soi un reproche. L’angle d’attaque étant différent, la musique se fait légèrement différente, plus rageuse. Mais la tragédie mélancolique ne tarde pas à réapparaitre avec des morceaux comme le poignant, et même quasi-religieux, Mourning, bâti comme une élégie pour chœurs et cordes. L’alternance héroïsme / tragédie / mélancolie, déjà bien amorcée par le premier album, se poursuit donc dans le second, mais différemment.

 

A Beautiful Song

  NieR: Automata

 

Ainsi en est-il de The Sound Of The End, qui figure parmi les (innombrables) morceaux de bravoure de la partition de cette suite. Le compositeur emploie ici, en parallèle, une chorale imposante et une harpe couplée avec un piano à l’octave la plus aigue, pour donner une sensation d’inéluctabilité, sensation apportée par des notes détachées, comme si elles imitaient le tic-tac d’une horloge. Tout cela se termine dans un crescendo et un tutti assez saisissant. On ne peut passer sous silence le surprenant morceau final, Weight Of The World, exquise transposition orchestrale de la version chantée du jeu par (ça ne s’invente pas !) une certaine J’Nique Nicole Johnson ! A défaut d’être américaine, on a la classe nippone, ou on ne l’a pas ! Mais s’il ne fallait retenir qu’un seul titre (et cela serait une remarquable gageure) pour chacun des deux albums, ce serait sans doute Song Of The Ancients pour le premier et A Beautiful Song pour le second. Rythmique, massif avec son choeur CarminaBuranesque, tragique, orné de fioritures de bois, de zébrures percussives et, dans sa seconde partie, d’un ostinato drivé par des cordes et des bois entrainants, A Beautiful Song est d’une puissance peu commune et, en dépit de cela, demeure malgré tout un feu d’artifice mélodique superbement évocateur de la dimension tragique, quasi-biblique, du récit.

 

Vous l’avez compris : cette adaptation orchestrale et chorale est d’une force rarement égalée dans l’univers du jeu vidéo. La richesse thématique et l’ampleur symphonique contrebalancent un peu la simplicité du langage harmonique, mais là n’est pas le but de l’œuvre. Il faut ici, avant tout, embarquer l’auditeur dans une aventure, l’aspirer dans une dimension parallèle où tout est possible, où le monde qui l’entoure n’est plus qu’un vaste chaos. Aussi, je me permettrai un conseil : n’enchainez pas les deux albums. Ecoutez le premier plusieurs fois. Laissez-vous le temps de bien le digérer pour mieux apprécier le second, différent, mais qui s’inscrit néanmoins dans une continuité dramatique assez exacerbée. L’un des point forts de ces deux disques réside dans le fait que tous les morceaux (chacun faisant au moins quatre minutes) sont extrêmement narratifs. L’auditeur ne ressent donc à aucun moment la sensation d’être perdu. Il y a une continuité musicale assez remarquable et la longueur des morceaux permet de jolis développements, laissant le temps aux nuances orchestrales de s’exprimer. Yoko Taro annonçait récemment vouloir poursuivre le développement de son univers mélangeant héritage mythologique et dystopie futuriste. Espérons que la poursuite de son œuvre bigarrée nous donne un jour l’occasion de savourer d’autres délices musicaux de ce calibre. Mais ceci est (peut-être) une autre histoire (bien barrée, sans doute)…

 

NieR

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez