The Vikings (Mario Nascimbene)

Ode à Odin

Disques • Publié le 24/08/2020 par

The VikingsTHE VIKINGS (1958)
LES VIKINGS
Compositeur :
Mario Nascimbene
Durée : 73:40 | 19 pistes
Éditeur : Tadlow Music / Prometheus Records

 

5 Stars

 

Si on vous dit exotisme en Technicolor, vikings querelleurs et dinosaures menaçant des beautés préhistoriques en bikini ? Immanquablement, vous répliquerez Mario Nascimbene (prononcez nachimbéné). Non pas que la carrière du compositeur se limita à cela (il fut aussi associé au néo-réalisme italien et à Roberto Rossellini), mais la générosité du cinéma populaire des années 50-60, l’avalanche de tournages et de co-productions associant divers pays européens aux USA, lui permit de mettre en musique une palette variée d’aventures historiques (dont Alexander The Great, Solomon And Sheba, The Mongols et Barabbas) et préhistoriques (One Million Years B.C. puis When Dinosaurs Ruled The Earth). C’est dire à quel point son goût pour les cuivres bien en chair, les mélopées envoûtantes et les percussions exotiques fit le bonheur des spectateurs venus s’abandonner au souffle romanesque d’un spectacle plus grand que nature. Mélodiste émérite, il n’oublia pourtant pas d’expérimenter en mêlant des sons concrets à certains de ses travaux, et à travers l’invention du Mixerama, assemblage de douze lecteurs de cassettes stéréo (et d’une immense banque sonore) manipulables à l’envi, que l’on confondit parfois avec des expérimentations électroniques.

 

Réalisé par Richard Fleischer, The Vikings appartient à un sous-genre moins fécond que la sandale gréco-romaine ou le sabre oriental : le film… de vikings, donc. Si The Long Ships (Les Drakkars) de Jack Cardiff (directeur de la photo des Vikings), The 13th Warrior (Le 13ème Guerrier) de John McTiernan, Valhalla Rising (Le Guerrier Silencieux) de Nicolas Winding Refn, Beowulf de Robert Zemeckis, How To Train Your Dragon et ses suites ou l’épopée Vikings diffusée par les chaînes History sont des jalons notoires du genre, n’oublions ni Erik The Viking (Erik Le Viking) du pythonesque Terry Jones, ni les deux tentatives de Mario Bava, ni le fait que ces hommes du Nord ont aussi égayé (souvent à coups d’épée) des récits d’aventure qui ne leur étaient pas directement consacrés, comme Prince Valiant (Prince Vaillant) ou The Island At The Top Of The World (L’Île sur le Toit du Monde). Difficile aussi de négliger leur lien direct avec d’autres récits légendaires – Die Nibelungen vient à l’esprit – tout comme leurs ombres portées jusqu’en Cimmérie ou en Terre du Milieu. Mais si genre il y a, le film de Richard Fleischer (produit par Kirk Douglas, qui a choisi le compositeur) en a taillé les contours dans le roc. Bénéficiant de somptueux décors naturels de Norvège, Bretagne et Croatie, attentif au réalisme dans sa reconstitution, The Vikings s’embarrasse au final assez peu d’Histoire pour nous servir avec fracas un bon vieux récit de rivalité entre deux demi-frères fils du roi viking Ragnar, Einar (Kirk Douglas) et Eric (Tony Curtis), la belle Morgana (Janet Leigh) comptant les points. Le ton est viril tendance barbare, la psychologie basique, les manières fidèles aux attributs viking légendaires : passions, combats et beuveries, simultanément si possible. En bref c’est la récré, le spectateur mâle peut se lâcher.

 

The Vikings

 

Sans un souffle mythologique pour l’enrichir, cependant, ce romanesque libérateur aurait tourné à vide. L’épisode des filles d’Odin rappelle le lien de ces guerriers avec le divin, en phase avec les éléments. Sous le regard des dieux du panthéon viking, l’eau, le vent, le feu sont unis à la vie et donc à la mort, en particulier lors des funérailles finales. La dyade classique du guerrier, chair et mysticisme, se trouve exposée tout au long du métrage par la saga musicale de Mario Nascimbene, qui dut improviser son style médiéval nordique. Amateurs de poésie à laquelle ils conféraient bien des vertus, on suppose que les véritables vikings appréciaient la musique au même niveau, mais ils ne connaissaient pas de système de notation. Il existe par contre des témoignages musicaux scandinaves plus tardifs (peu fiables car déjà imprégnés des traditions européennes), de même que certains instruments : flûte en os, corne de bélier (« bukkehorn » ou « buckhorn »), ainsi qu’un genre de trompette naturelle atteignant deux mètres de long, suspendue à des cordes, bien visible dans le film de Fleischer. Par ailleurs, certaines sources arabes évoquent à propos de ces voyageurs des chants graves de gorge, couleurs qu’on retrouve dans d’autres traditions ancestrales, mais rien qui puisse être cité littéralement.

 

Ceci dit, plus encore qu’Austin Wintory dont les récents jeux Banner Saga plantent leurs racines dans un terreau composite, ces manques ne durent pas traumatiser un Nascimbene conscient de mettre en musique un film hollywoodien avant tout, dont la facture se devait de ne pas choquer. Il misa donc sur des principes archaïsants plus ou moins universels : percussions, chants guerriers scandés, et pour la touche idiomatique viking, une tentative de recréation du son de la fameuse trompette géante. L’appel de cet instrument, qui intrigue le spectateur dans la scène du retour de Ragnar, s’appuie sur l’enregistrement de trois cors à l’unisson, la bande étant ensuite lue à demi-vitesse pour descendre la tonalité d’une octave, dans une tentative de sonorité wagnérienne. Ce dernier avait d’ailleurs fait construire un tuba spécifique pour entonner, dans sa tétralogie, le motif du Valhalla. De même, la voix de soprane qui nous saisit dans Eric Is Rescued By Odin’s Daughters semble avoir été, à l’inverse, accélérée pour atteindre une note haute… Un procédé plus courant qu’il n’y paraît, parfois utilisé pour palier l’impossibilité de jouer à la vitesse nécessaire, réutilisé par exemple par John Williams (sur les cuivres) dans la célébration finale de Star Wars: The Phantom Menace (La Menace Fantôme). Pour en finir avec le réalisme, notons que Nascimbene se permit au passage une citation d’un chant du 19ème siècle, Ack Värmeland, du Sköna, ce qui ne choquera personne au sein d’une partition de ce genre.

 

The Vikings

 

Le succès populaire du film scella les noces du compositeur avec Hollywood. Son principal thème musical, fort et très récursif, imprégna plusieurs générations férues de drakkars et demeure un modèle du genre. Cela se vérifie côté discographie. À partir de 1958/59, différentes incarnations de la bande originale enregistrée à Rome (orchestrée par Gerard Schurman et dirigée par Franco Ferrara), mono ou stéréo, alimentèrent les pick-up malgré une qualité éditoriale et sonore réputée pour sa médiocrité. Odin soit loué, misant sur le trentième anniversaire du film, Mario et son compatriote Claudio Fuiano se fendirent grâce au label Legend d’une édition honorable (10 pistes totalisant 43 mn en LP, complétées par Solomon And Sheba sur le CD paru en 1992), aujourd’hui encore le meilleur moyen – certes imparfait – de priser le mix original de rusticité et de modernité des timbres mitonnés par Schurmann et Nascimbene. À cet égard, le disque Legend reste un atout que l’archéologue pointilleux n’aura pas Thor d’acquérir.

 

C’est pourtant à un redux spectaculaire que nous convièrent, fin 2018, Prometheus Records et Tadlow Music. Dans le sillage de leurs exploits en d’autres temps et contrées, Nic Raine, le City of Prague Philharmonic Orchestra et son chœur motivé s’aventuraient une nouvelle fois sur les terres de Midgard. Les pragois en avaient autrefois rapporté 18 minutes d’extraits, mais que demande le peuple viking ? Du pain, du vin et des redux intégraux, rien de moins. Cette fois, donc, la saga fut entièrement reconstituée à partir des éléments manuscrits (fournis par le compositeur) et sonores disponibles, et à l’écoute du résultat, la fête est complète : 64 minutes réparties en 16 pistes, plus une version alternative, un Theme From The Vikings hérité de l’album, et le thème de Barabbas en super bonus. Tout est réussi, jusqu’à un Drunken Vikings Song (version viking d’Ah le petit vin blanc) toute en voix mâles, trouvant l’équilibre entre justesse musicale et crédibilité scénique.

 

Dès les coups de timbales et l’appel des cors initiaux, on coiffe son casque à cornes. Accompagnant le prologue narré par Orson Welles, le thème des vikings exprime dans un même élan la fierté de ce peuple et la grandeur de sa légende; son association avec celui d’Odin, contrepoint mystique introduit par le chœur, soufflant tel le vent, affirme la complémentarité des forces terrestres et divines. La deuxième plage, 20 Years On / Escape From The Dungeon, introduit le motif du vil Aella, roi de Northumbrie, tout en teintes sombres et trémolos, tandis que Regnar Returns / Viking Horn Calls / Into Port réexpose avec panache le thème principal, soutenu par la beauté des paysages nordiques. L’épisode des filles d’Odin, un des meilleurs moments de l’œuvre ici bien restitué par le chœur féminin et la soprane Lucy Silken, bénéficie en fin de disque d’une version alternative omettant les percutions / échos de la Drunken Song. Magique.

 

The Vikings

 

Dans la lancée, A Woman Will Point The Way introduit le thème d’amour d’Eric et Morgana, gai de caractère, peut-être le plus prégnant pour le spectateur avec celui des vikings. It’s The Vikings!, justement, permet à l’orchestre d’osciller entre clameurs viriles et effets chromatiques soulignant le doute, l’angoisse, le traitement des cordes corrompant ici la confiance du motif principal. Ce procédé – pour classique qu’il soit, comme le souligne Frank K. DeWald dans le livret – court tout au long de la partition pour contrebalancer son évidence mélodique, modérant le simplisme dont on pourrait taxer Nascimbene en s’arrêtant aux répétitions un peu primaires (et voulues comme telles) de certains thèmes. Un peu plus tard, Eric And Morgana Escape nous présente un motif grave et chaleureux caractérisant Eric, que l’on réentend très vite dans Our Souls Must Be Touching, associé au thème d’amour.

 

Dès lors la partition brode savamment sur ces bases, très descriptive, accumulant des moments d’action brutale (Castle Attack) et des évocations plus atmosphériques (The Fog), jusqu’à The Viking Funeral où le thème d’Odin, soutenant la fanfare viking, porte le corps d’Einar jusqu’à son esquif funéraire puis enflamme la voilure, libérant son esprit de son corps, les deux motifs soudain unis par le chœur. Et la mer infinie de s’offrir à nous comme seul futur possible, celui de la mort mais aussi de la vie (le voyage, l’aventure), tandis que l’immortelle marche héroïque troussée par Nascimbene s’impose une dernière fois. L’exemple parfait d’une scène finale exempte de dialogues, où tout est dit par l’image et une musique qui concourent à la rendre immortelle.

 

Ainsi, dès lors que nous parlons d’immortalité, est-il juste d’évoquer une renaissance ? Voyons plutôt cet enregistrement comme une entrée au Valhalla digne de celle d’Einar, et remercions encore Luc Van de Ven, Leigh Phillips, James Fitzpatrick, Nic Raine et l’ensemble des musiciens, sans oublier l’ingénieur du son Vitek Kral sans qui ce voyage vers le royaume des dieux n’aurait pas été aussi brillant.

 

The Vikings

David Lezeau

David Lezeau

Rédacteur
Prenez une grande marmite. Disposez au fond des vinyles du Petit Ménestrel puis de Williams, Goldsmith, Rózsa et Herrmann, alternez avec du Dvorak, Mendelssohn et Rimski-Korsakov, saupoudrez de Simon & Garfunkel, Pink Floyd et Jean-Michel Jarre. Ajoutez une pincée de disco, faites fondre à feu doux. Tapissez d’exemplaires de Télé Junior, Yoko Tsuno, Blake et Mortimer, Strange, L’Écran Fantastique et Cinefex, de tickets de cinéma et de cartes de vidéoclubs, remplissez d’un épais nuage de pellicules Super 8 et 24x36, saupoudrezde maquettisme, d’hitchcockisme et de spielberguite aiguë avant de faire réduire. Laissez reposer quelques années. Enrichissez de CD d’Horner, Mahler, Sarde, Delerue, Schifrin, Chostakovitch, Morricone et d’autres selon vos goûts. Poivrez, salez, ajoutez une pincée de jazz, des arômes de Miyazaki, un zeste de Druillet, quelques peanuts et deux pieds nickelés, arrosez d’une grosse louche d’écriture dans laquelle vous aurez dilué des épices d’Azimov, Lovecraft et Ogawa, avant de réchauffer à feu doux. Servez bien chaud.
David Lezeau

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