The Bergman Suites (Erik Nordgren)

Le compositeur qui venait du froid

Disques • Publié le 20/07/2020 par

The Bergman SuitesTHE BERGMAN SUITES (1998)
Compositeur : Erik Nordgren
Durée : 53:16 | 24 pistes
Éditeur : Marco Polo / Naxos

 

 

4 Stars

 

Tout le monde n’a peut-être pas vu ses films. Pourtant, sa réputation le précède : Ingmar Bergman, à qui l’on reproche souvent une certaine aridité, voire une rigidité de mise en scène, et un cinéma par trop intellectualisé, considéré comme clinique, et même froid, a fait appel à un compositeur attitré pour la plupart de ses films. Son nom n’est sans doute pas familier du grand public, y compris au sein du cercle restreint des amateurs de musique de film. Erik Nordgren, suédois également, a composé dix-sept musiques de film pour Bergman. On peut donc ranger leur collaboration parmi celles les plus durables et marquantes du cinéma, au même titre que celles des tandems Hitchcock-Herrmann, Spielberg-Williams, Fellini-Rota ou Burton-Elfman. Adeptes tous deux d’une utilisation minimale de la musique, Bergman et Nordgren se lièrent d’amitié très vite. Leurs films communs emploient peu de musique originale, jamais plus de vingt minutes, et souvent bien moins.

 

Le disque produit par Naxos est né de l’idée du chef d’orchestre Adriano de contacter Erik Nordgren pour lui proposer de réaliser un album qui rassemblerait quelques-unes des musiques les plus emblématiques de sa relation avec Bergman. Début 1991, Adriano entre en contact avec le compositeur suédois qui accepte aussitôt et se met à la recherche de ses partitions. En 1993, le chef d’orchestre renommé reçoit un manuscrit constitué d’un grand nombre de photocopies tirées des partitions de Nordgren. Il est accompagné d’un mot de la femme de ce dernier qui l’informe de la mort de son mari, à l’âge de 79 ans, et qu’elle n’a pas pu retrouver certaines partitions pour des films de Bergman aussi célèbres, par exemple, que The Seventh Seal (Le Septième Sceau) où Nordgren avait adapté, à la demande du cinéaste, le Carmina Burana de Carl Orff. Néanmoins, le manuscrit de photocopies comportait suffisamment de pages pour qu’Adriano se décide à enregistrer pour Naxos, à l’appui de la vision des films pour compléter certains éléments.

 

Le premier film de ce disque permet de découvrir la partition de Waiting Women (L’Attente des Femmes  – 1952), un dialogue entre quatre femmes qui attendent le retour de leurs maris. Le Theme s’ouvre sur des arpèges et des glissandi de harpe solo, accompagnés ensuite de cordes passionnées et tragiques. Adriano a construit et agencé cinq variations de ce thème principal, parfois inquiétantes, voire obsédantes. L’écriture pour cordes, riche et subtile, est rarement agrémentée, si ce n’est par une clarinette et un hautbois. Les douze minutes présentées ici forment une très belle entrée en matière du style de Nordgren, épuré mais ô combien dramatique.

 

Les Fraises Sauvages (1957)

 

Pour Smiles Of A Summer Night (Sourires d’une Nuit d’Été – 1955), le compositeur suédois continue de privilégier l’association cordes – harpe, cette fois admirablement renforcée par quelques cuivres harmoniques et des grondements de timbales pour accentuer le caractère emphatique de la situation. La partition originale, d’essence symphonique, dont Adriano a retenu dix-huit minutes (mais dans sa totalité, elle n’est pas beaucoup plus longue), est une des plus importantes du compositeur pour un film de Bergman. Dangerous Wine fait encore une fois appel à des cascades de glissandi de harpe sur lesquelles viennent se greffer d’autres notes, détachées, de harpe, plus graves. Nordgren a également composé un pastiche de can-can assez admirable et vif (Galop), une Gavotte ironique ainsi qu’un menuet, léger et spirituel (Menuet). Le grondement des timbales, accompagné de cuivres en crescendo, fait son retour dans Crisis, un brin herrmannesque, avant que les cordes agitées de Escape ne concluent la sélection de fort belle manière.

 

Wild Strawberries (Les Fraises Sauvages – 1957) s’ouvre sur Emotions, rempli de cordes pleurant le drame qui va se nouer. La musique de Nordgren, mystérieuse (remarquable utilisation de la harpe, du vibraphone, des timbales doucement pulsatives, et des cordes jouant tremolo), est composée d’un motif ascendant de trois notes répétées que, là encore, Bernard Herrmann n’aurait pas renié. Pour The Face (Le Visage – 1958), le compositeur suédois verse dans l’économie de moyens, on est proche du minimalisme qui triomphera quelques années plus tard. Après un large coup de gong, des timbales régulières viennent accompagnées des pizzicati de contrebasses et des notes de guitares sèches, appuyées et tranchantes dans Swindle And Deceit. Le style cinématographique de Bergman évolue, et la musique de Nordgren se fait plus distante, plus éparse, plus difficile d’accès aussi.

 

The Pleasure Garden (Le Jardin des Plaisirs – 1961), écrit par Bergman mais réalisé par Alf Kjellin, permet à Nordgren de s’essayer à une sorte de fugue pour cordes, basson, clarinette et cuivres (Secret Chambers Of The Heart), qui se fond alors dans un thème lyrique pour cordes passionnées et cuivres harmoniques renouant avec l’âge d’or Hollywoodien ou presque. La partition est écrite pour un ensemble orchestral restreint composé d’une flute, un hautbois, deux clarinettes, un basson, deux trompettes, un trombone, une harpe, des timbales, des caisses claires et des cordes.

 

La musique de film de Nordgren n’étant pas représentée en CD jusqu’ici, cette sorte de compilation permet de se faire une idée précise du style de ce compositeur injustement passé sous silence… bergmanien.

 

Sourires d'une Nuit d'Été (1955)

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez

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