3 Hommes à Abattre / Lethal Weapon 2 (Bolling / Kamen)

Missing in Action #7

Disques • Publié le 15/06/2020 par

Elles forment une troupe hétéroclite d’orphelins et de réservistes qui jamais ne furent envoyés au front, claquemurés pour ne pas fragiliser l’équilibre dramatique patiemment édifié à l’écran ou satisfaire les caprices de stars tyranniques et de producteurs dévorés d’acouphènes. UnderScores se propose, montages à l’appui, de donner la parole aux musiques qu’en tous temps, le cinéma rejeta loin des feux de la rampe.

3 HOMMES À ABATTRE (1980)Trois Hommes à Abattre / Le Gitan
Réalisateur : Jacques Deray
Compositeur : Claude Bolling
Séquence décryptée : Poursuite Fuguée
Éditeur : Music Box Records

LETHAL WEAPON 2 (1989)Lethal Weapon Soundtrack Collection
L’ARME FATALE 2
Réalisateur : Richard Donner
Compositeur : Michael Kamen
Séquence décryptée : Main Title / Chase The Red BMW
Éditeur : La-La Land Records

Avez-vous jamais entendu parler du syndrome Bullitt ? Un virus des plus coriaces que celui-ci, surgi sans prévenir durant les swinging sixties, et qu’essaimèrent des nuées de films peu ou prou consentants jusqu’à sa miséricordieuse disparition, au crépuscule des années 80. Sa dernière victime de luxe fut peut-être Lethal Weapon 2, foudroyée presque une décennie après 3 Hommes à Abattre — soit les deux titres sur lesquels votre modeste serviteur se propose de s’arrêter. Ils sont aussi représentatifs que d’autres de la reptation sournoise du syndrome Bullitt parmi les replis de la pellicule, et de ses incurables stigmates : les rugissements de voitures lancées à tombeau ouvert, véritable sentence de mort prononcée à l’encontre de la moindre velléité musicale. Le polar béatifié de Peter Yates demeure bien sûr le bacille funeste, avec cette fameuse course-poursuite dont la bande-son est contenue toute entière dans les moteurs hurlants et les pneus au supplice. Aujourd’hui encore, l’on continue de congratuler Lalo Schifrin pour cette symphonie du bitume, alors qu’il n’en porte en rien la paternité. Malgré tout, le maître argentin n’en conçut jamais aucun regret, préférant saluer bien bas, comme beaucoup, l’efficacité vrombissante du résultat.

 

Evidemment, pareille méthode, ainsi portée aux nues, était appelée à faire des petits. Las ! Exploitée à tout crin, vidée de son originalité première à force de rabâchages sans audace, elle tourna rapidement au gimmick stérile. Devant les refus essuyés de fondre la musique dans le hourvari mécanique, il y avait déjà de quoi donner à plus d’un compositeur prétexte à fulminer. Mais, de « simplement » frustrante, il advint parfois que l’expérience se muât en vrai crève-cœur. Même si 40 ans se sont écoulés depuis lors, Claude Bolling garde toujours à l’âme, telle une plaie n’en terminant pas de suppurer, la mésentente qui eut raison des audaces anachroniques dont il avait nappé la grande scène automobile de 3 Hommes à Abattre. Le réalisateur Jacques Deray avait beau ne pas être du genre à s’effaroucher d’une clef de sol devant derrière, c’en fut trop pour lui cette fois-ci. Exit, cordes baroques et clavecin au port auguste, ingrédients d’une fugue se voulant symbole de la fuite aveugle d’un Delon plus que jamais seul contre tous. A la place, les chevaux hennissent désormais d’importance sous le capot des bagnoles en furie — alternative ô combien plus rassurante à ce curieux essor néo-classique.

 

 

L’enfant chéri du jazz, ici métamorphosé à l’exemple d’un caméléon, avait-il péché par excès de culot ? C’est affaire de point de vue. Par contre, Michael Kamen ne pouvait en aucun cas mettre sa déveine sur le compte d’un anticonformisme intimidant. L’homérique pièce qu’il avait magistralement élaborée pour la scène d’ouverture de Lethal Weapon 2 ne rudoie pas une seconde les canons instaurés par ses soins lors de l’épisode fondateur. Bien au contraire, elle consacre solistes vedettes Eric Clapton et David Sanborn, dont les instruments de prédilection, guitare électrique dégorgeant ses riffs ignivomes sur les talons du chien fou Riggs, saxophone malicieusement solidaire de l’hébétude du pauvre Murtaugh, se livrent à une partie fort gouleyante du chat et de la souris. Le court préambule aux airs de cartoon jette même un éclairage éloquent sur l’inclination de cette suite à la gaudriole — et peut-être est-ce pour cette raison que ce quasi-jingle fait partie des rares lambeaux de musique ayant survécu à l’écrémage. Les autres ne jaillissent que par intermittence, à deux ou trois reprises, bout à bout ectoplasmique d’un fabuleux concerto écrit en pleine euphorie.

 

Mais il serait illusoire de tancer un caprice quelconque de la part de Michael Kamen. Si, à l’écoute seule, cette orgie d’action paraît vibrer d’une liberté digne de la scène classique, loin des oukazes qu’engendre l’image, sa fusion avec cette dernière ne tarde pas à révéler de quel pointillisme, de quelle minutie sourcilleuse Kamen gratifia les multiples jeux d’influence entre personnages à l’écran. Pas d’erreur possible : le syndrome Bullitt venait de frapper une nouvelle fois ! Qui sait combien d’autres scènes de poursuite furent molestées par ces tristes abrogations musicales que la Ford Mustang de Steve McQueen obnubilait ? Au moins, grâce à la truffe inlassablement fureteuse de labels dont on ne vantera jamais assez les mérites, est-il encore permis au mélomane déconfit de savourer pour son seul plaisir quelques-unes de ces pépites sacrifiées.

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse