Hamlet (Dmitri Chostakovitch)

To Be Or Not To Morrow

Disques • Publié le 11/05/2020 par

HamletHAMLET (1964)
HAMLET
Compositeur :
Dmitri Chostakovitch
Durée : 62:12 | 23 pistes
Éditeur : Naxos

 

4.5 Stars

 

La création. L’euphorie qu’elle génère. Ses tourments aussi. Toute sa vie, Chostakovitch les connaitra. Très tôt encensé par ses pairs, mais souvent au bord de la dépression, rejeté à la fin des années 30 par un système soviétique contrôlé par un Staline déjà aux frontières de la folie mégalomaniaque, puis reconnu comme un génie, et à nouveau montré du doigt pour ses écarts envers la « ligne artistique » du parti, le compositeur vivra sa vie entière comme s’il était à bord d’un train frôlant des abîmes et des montagnes… russes. Un compositeur qui ne savait jamais s’il verrait le matin suivant. Cette folie, c’est aussi celle d’Hamlet. Un Hamlet revisité par le cinéma soviétique des années soixante. Un cinéma qui fustige, qui dénonce (des demi-vérités) et met sous le tapis de nombreux mensonges. Mais qui parfois fait preuve d’un regard critique sur ce qu’est l’engagement, les prises de position et les problèmes de conscience que cela implique.

 

Quand son ami Kozintsev vient voir le compositeur russe pour lui parler d’une adaptation cinématographique d’un Hamlet qui le hante depuis tant d’années, Chostakovitch lui emboite le pas. Le film de Kozintsev est dur. Sombre. Violent. Mais satirique aussi (dans Monologue, le rythme syncopé des pizzicatos, du basson et des percussions en sourdine évoque un comploteur faussement maladroit). Pour accompagner et même durcir encore la vision du réalisateur, le compositeur choisit une écriture noire, à la fois dense et sèche. La musique d’Hamlet gronde, menace et percute souvent comme de petits coups de poignards, fulgurante et sournoise, laissant place à une douleur sourde (il suffit d’entendre ce que propose le compositeur dans The Ghost). Elle est seulement apaisée par les apparitions d’Ophélie. Et encore. Par petites touches. Pas d’envolée lyrique. Le jeu entre les cordes, légères, presque dansantes, au début, et le clavecin, délicat, est vite rattrapé, voire effacé par des violoncelles et un roulement de timbales menaçants dans Hamlet’s Parting From Ophelia. On sent ici le drame se nouer. Le ton grave, rampant et implacable de ce morceau contraste violemment avec l’ironique, quasiment bouffonesque, Palace Music. Il y a bien, de-ci de-là, quelques morceaux enlevés et puissants comme Arrival Of The Players ou encore The Duel où le thème d’Hamlet, aux cuivres, est porté par des cordes agitées. Mais l’âme russe, si chère à Tchaïkovski, n’est pas de mise ici, juste son ombre qui plane (To Be Or Not To Be).

 

Poisoning Scene, au ton quasi-Herrmannesque, inquiétant et subtil, demande à l’orchestre philharmonique de Russie, dirigée avec une redoutable précision par Dmitri Yablonsky, autant de maestria et de discipline dans les alternances de silence et de musique au début du morceau que de fougue, brève et presque détachée, dans le scherzo enivrant de fin. Quand arrive alors Ophelia’s Descent Into Madness, on pense plus encore à Herrmann mais aussi, parfois, à Horner dans le ruban de cordes effrénées, avant qu’un clavecin ironique, sombrant doucement dans la folie, ne conclue ce morceau glaçant. Le clavecin se prolonge dans Ophelia’s Insanity, soutenu par des cordes morbides. Tout cela suinte la mort. Et elle arrive. Elle emporte d’abord Ophélie (Death Of Ophelia) avec ses cordes graves et ses coups de cloches douloureux. Hamlet, meurtri (Hamlet At Ophelia’s Grave), sait que son funeste destin l’attend. Le clavecin, associé jusqu’ici à Ophélie, délivre alors une sorte de marche funèbre annonciatrice de l’irrémédiable. Mais, comme le dit Hamlet en s’adressant à Horatio : « Tu le sais, c’est la règle commune : tout ce qui vit doit mourir, emporté par la nature dans l’éternité. » Chostakovitch est mort. Mais sa musique vit. Dans l’éternité.

 

Hamlet

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez

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