The Uninvited (Victor Young)

Esprit, es-tu là ?

Disques • Publié le 06/04/2020 par

The UninvitedTHE UNINVITED / GULLIVER’S TRAVELS / BRIGHT LEAF (1944 / 1939 / 1950)
LA FALAISE MYSTÉRIEUSE / LES VOYAGES DE GULLIVER / LE ROI DU TABAC
Compositeur :
Victor Young
Durée : 69:13 | 22 pistes
Éditeur : Naxos

 

5 Stars

 

Reconnu aujourd’hui comme un classique du genre fantastique, The Uninvited a néanmoins mis longtemps avant d’acquérir son statut. Ce n’est pourtant pas la faute à son scénario (bien pensé), ni à sa distribution (prestigieuse), sa photographie (splendide noir et blanc qui vaudra au renommé chef-opérateur Charles Lang une nomination à l’Oscar), sa direction d’acteur (précise et inspirée) et encore moins à sa superbe musique. La mélodie centrale (qu’on entend dans le court Prelude) fut adaptée en chanson, interprétée plus tard par rien moins que Frank Sinatra, sous la forme d’une balade un peu jazzy intitulée Stella By Starlight, avant d’être incorporée dans une œuvre de concert pour piano et orchestre proche de Rachmaninov (par ailleurs, idole du compositeur). Partition du sous-représenté (au moins discographiquement) Victor Young, The Uninvited recèle des trésors de subtilité dans une écriture tantôt atmosphérique, tantôt tonale absolument surprenante. Car les qualités de Young résidaient autant dans son incroyable don pour la mélodie et sa finesse d’adaptation aux scènes nécessitant de la musique, que dans l’utilisation de toutes les ressources de l’orchestre pour provoquer le frisson chez le spectateur. Et dans ce film, il était indispensable que l’épouvante vienne à la fois des images et du son.

 

Mais de quoi parle donc le film ? Le point de départ est simple. Un compositeur et sa sœur, de passage dans les Cornouailles, tombent amoureux d’une maison au sommet d’une falaise qui domine la mer. Ils décident de l’acheter pour une très modique somme auprès d’un vieil homme et sa fille, Stella. Mais bientôt d’étranges bruits se font entendre dans la demeure. Rapidement, le film bascule dans le fantastique avec la suggestion que la maison est en réalité hantée par le fantôme d’une jeune femme dont la mort est restée jusqu’ici mystérieuse. Et voilà lancée l’intrigue de cette Falaise Mystérieuse.

 

Ruth Hussey dans The Uninvited

 

Le mystère et l’atmosphère un peu angoissante reposent largement sur les qualités de la photographie et de la musique. Mais avant qu’il ne laisse parler les forces obscures de l’orchestre, Young propose d’abord à l’auditeur de l’accompagner dans la poursuite d’un écureuil (Squirrel Chase) qui va se réfugier dans le conduit d’une cheminée. Enlevée, la musique conçue pour cette séquence est portée par un jeu très spirituel entre le piano et l’orchestre. Cornouailles obligent, le compositeur s’aventure, de manière brève mais ô combien réussie, dans les lieux (The Village) en employant une tonalité celtique dont il se souviendra pour The Quiet Man (L’Homme Tranquille).

 

Mais les choses sérieuses et inquiétantes commencent avec The Sobbing Ghost, dans un tutti orchestral impressionnant qui suggère la force de la mer déchainée. Il y a, dans la gestion de ce morceau, notamment au niveau des bois et de la harpe, une certaine parenté musicale avec le Bernard Herrmann de The Ghost And Mrs. Muir (L’Aventure de Madame Muir) qui est aussi un film de fantôme, quoiqu’ultra romantique dans son approche. Cette piste de quatre minutes, entièrement reconstruite par l’excellent John Morgan, est assez copieusement martyrisée dans le film (coupée, tronquée, remontée…) mais constitue un vrai délice pour les oreilles. Basée sur un très court motif de deux notes, d’abord plein de nostalgie, elle grandit dans des proportions inquiétantes, presque de manière stridente, à mesure que la présence du fantôme est suggérée, avant que la harpe et les bois ramènent l’ensemble sur la terre des vivants. Empreinte d’un certain impressionnisme musical, cette pièce constitue un véritable tour de force.

 

Ray Milland & Ruth Hussey dans The Uninvited

 

Sunday Morning / Stella’s Emotions illustre la balade de Stella vers l’église du village, calme, paisible, avec une sensation d’activité bucolique certaine. Dans The Cliff, Young reprend le thème de Prelude (le thème de Stella donc) au piano (dans la scène, c’est le personnage principal, compositeur de son état, qui joue le morceau pour Stella) de manière mélancolique, voire triste. Grandfather And The Cliff sonne le glas du grand-père de Stella qui tente de la sauver du fantôme qui la tourmente. L’entité provoque une course effrénée de Stella vers la falaise et l’incite à sauter dans le vide, accompagnée par un déluge sonore composé de cuivres hystériques, de bois et de cordes effectuant des figures rapides telles qu’on les croirait possédés par le diable en personne. Tout cela est d’une efficacité redoutable à l’image et n’est pas non plus en reste en écoute isolée. Dans End Of Ghost, Young cite à nouveau le thème entendu à la fin de The Sobbing Ghost, cette fois avec plus d’emphase. Les 24 minutes proposées par le duo Morgan / Stromberg peuvent assurément trôner fièrement parmi le plus fabuleux panthéon de la musique fantastique ou de l’épouvante made in Hollywood. A la question un peu surannée de « Esprit, es-tu là ? », on serait tenté de répondre que oui, et que c’est celui de Victor Young.

 

Le reste du disque est dévolu à deux autres partitions qui ne déméritent pas non plus. Gulliver’s Travels (Les Voyages de Gulliver) est un dessin animé des studios Fleischer de 1939 qui manque cruellement de caractère du point de vue de la description et des motivations des personnages, mais Victor Young compense largement ce défaut par le biais de sa musique. Il est amusant de noter que dans le générique de début, les crédits pour Young étalent assez étrangement un « atmospheric music by Victor Young » aux côtés des chansons de Ralph Rainger et Leo Robin. Musique atmosphérique ? Quel étrange carton ! La musique n’a absolument rien d’atmosphérique, d’abord parce qu’elle cite souvent, mais de manière éparse, les chansons entendues dans le film, et ensuite parce qu’elle a sa propre vie, mélodique et souvent entrainante.

 

Gulliver's Travels

 

L’autre partition propose, généreusement, plus de 26 minutes de musique issues de Bright Leaf (Le Roi du Tabac). Ce film de Michael Curtiz de 1950 n’est pas à proprement parler une œuvre qui restera dans l’histoire. C’est un simple film de commande, bien interprété par Gary Cooper et (un peu moins bien par) Lauren Bacall (qui ne semblait pas tellement motivée sur le tournage). En revanche, Victor Young met du cœur à l’ouvrage pour nous faire croire à cette histoire de Roi du Tabac qui revient dans sa ville natale. Prelude – Welcome To Kingsmont, du haut de ses six minutes, fait penser à la fantastique suite orchestrale Mississippi Suite de l’excellent et trop méconnu compositeur Ferde Grofé, dont Young était par ailleurs l’ami. Certaines séquences du film ne comportant aucun dialogue et construites sur la trame d’un montage rapide, comme Machine Montage ou Tobacco Montage, permettent à Young d’utiliser l’orchestre de façon originale avec des cascades de notes rapides et aigues à la flûte ou encore des déchainements de cordes rien moins que jubilatoires. Tout cela sans compter un final de plus de six minutes où il laisse parler sa verve lyrique.

 

Voilà un album absolument fantastique qui se doit d’être dans toute bonne béothèque qui se respecte. D’autant que le travail de John Morgan, assisté de Leo Shuken et Sidney Cutter, est encore une fois assez remarquable. Un travail magnifié par la direction d’orchestre de Stromberg, faisant suer sang et eau au superbe Moscow Symphony Orchestra and Chorus. Du grand art.

 

The Uninvited

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Rédacteur
Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez

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