Enemy Mine (Maurice Jarre)

L'Ennemi Intime

Disques • Publié le 14/06/2019 par et

Enemy MineENEMY MINE (1985)
ENEMY
Compositeur :
Maurice Jarre
Durée : 76:57 | 32 pistes
Éditeur : Varèse Sarabande

 

5 Stars

 

En 1984, la science-fiction au cinéma ne fait plus recette, Star Wars et Alien, copiés et décalqués à l’infini à travers le monde, ont fini par lasser. Mais c’est sans compter sur le producteur Steven Friedman, qui décide les studios Fox à produire une épopée de SF à 20 millions de dollars. Le premier réalisateur pressenti est Richard Loncraine (Full Cirle), mais après quelques semaines de tournages éprouvantes en Islande et de longues disputes avec la production du film, il est remercié et remplacé par Wolfgang Petersen (The Neverending Story) qui, plutôt que de reprendre le film là où il s’était arrêté, décide de repartir à zéro. Il change tout, sauf les deux têtes d’affiche : Dennis Quaid (très remarqué dans Dreamscape, musique de Jarre également) et Louis Gossett Junior (aperçu dans Jaws 3D, avec aussi Dennis Quaid…).

 

Enemy Mine, c’est l’histoire de deux pilotes ennemis qui se crashent sur une planète volcanique peuplée de créatures malveillantes : Davidge, terrien, et Jeriba, Drac de la planète Dracon, en guerre avec les terriens. Les deux ennemis finissent par cohabiter au nom de la survie. Mais les péripéties ne s’arrêtent pas là : le Drac attend un enfant et meurt en couches, et Davidge fait le serment de ramener cet enfant dans son monde… Le film commence comme Hell In The Pacific (Duel dans le Pacifique) de John Boorman, puis prend une tournure plus traditionnelle, le récit philosophique du début laisse place au film d’aventure et d’action. Mais ce film n’en reste pas moins à la fois une étape importante dans le cinéma de SF et dans la carrière de son réalisateur. Enemy Mine est une réussite en tous points : décors, photo, effets spéciaux, maquillage, interprétation… tout y est parfait, surtout la musique !

 

Dennis Quaid

 

Comme indiqué dans la note de pochette du disque, Wolfgang Petersen semble fier et heureux d’avoir pu collaborer avec Maurice Jarre pour ce film. Le récit étant axé sur ces deux êtres issus de civilisations différentes qui se voient contraints, bon gré, mal gré, de cohabiter, le compositeur retrouve pour l’occasion son thème de prédilection et son inspiration. Sa musique s’impose d’emblée comme un élément essentiel du récit. Le score est composé d’une partie synthétique tour à tour mystérieuse, forte et étrange et d’une partie orchestrale pure de très haute volée. Les deux styles se chevauchent au long du film pour aller au-delà de la simple illustration et bel et bien nous donner un reflet des sentiments et de l’évolution des personnages. En effet, le Drac se trouve être plus « humain » que le terrien et le véritable monstre de l’histoire n’est pas forcément celui que l’on croit (thématique principal d’un autre chef-d’œuvre de la SF, Starship Troopers).

 

La musique prend naissance dans une sorte d’angoisse trouble qui gagne par degrés tout l’espace, les couleurs semblant avoir trouvé leur matière. C’est le monde tel qu’il est au début du film, sombre, qui se trouve décrit dans Fyrine IV. L’architecture impérieuse de cette ouverture atmosphérique, glaciale et nocturne, délimite d’emblée le décor dans lequel le drame va se nouer : deux races se font la guerre dans l’espace pour le contrôle d’une région reculée de la galaxie… L’atmosphère à la fois étrange et hétéroclite nous invite après quelques sons d’outre espace (à la manière du générique d’Alien) à un sombre thème martial qui nous entraîne au cœur de la bataille. Puis la bienveillance touchante d’une mélodie à la chaleur irradiante, vaste éventail de tendresse frémissante, vient éclairer l’inquiétude sourde, distribuant ses accents comme autant de frissons. L’orchestre constamment en mouvement répond à la moindre inflexion et donne envie de se plonger dans cet immense tissu à la fois tourmenté et chatoyant.

 

Louis Gosset Jr.

 

La réussite du couple Jarre / Petersen est indéniable. L’accord entre le compositeur et le réalisateur est un accord de pensée et de sensibilité. Le vaste embrasement synthétique initial indique à l’orchestre à quelle altitude va se dérouler la confrontation entre les protagonistes qui est tout à la fois étreinte, complicité et affrontement dans une même trajectoire partagée. La liberté expressive des deux forces ajoutées permet une ferveur inhabituelle car si les synthés ramènent les ombres pour accentuer la dangerosité de cette rencontre du troisième type, c’est pour mieux donner à l’orchestre la possibilité de déployer un lyrisme passionné. Le morceau s’achève au moment du crash des deux vaisseaux sur la planète inexplorée.

 

Le film n’est pas commencé depuis cinq minutes que toute l’intrigue est déjà en place, le scénario ne prend pas de gants et nous envoie directement au cœur de l’intrigue principale : la rencontre de deux races que tout oppose. Cette rencontre se fait plus intense et se transforme en amitié illustrée par The Relationship. La musique au début, faite uniquement de bruits, se transforme pour ensuite faire arriver par petites touches un premier thème (proche de celui des enfants dans Mad Max Beyond Thunderdome) qui illustre non seulement le rapprochement et l’amitié naissante des deux personnage, mais aussi « l’humanisation » du terrien au départ rempli de préjugés et de haine. La planète regorge de dangers et Davidge se fait attaquer par une bestiole tentaculaire qui piège ses proies au fond d’un cratère. The Crater illustre cette attaque à grand renfort d’effets synthétiques et d’une discrète apparition de l’orchestre. The Small Drac et The Birth Of Zammis nous présentent le second thème clé de la partition, le thème de l’enfant Drac. La musique se fait ici tour à tour innocente et belle pour accompagner dans ses premiers gestes ce petit être qui trouve en la personne de Davidge un drôle de papa adoptif.

 

Choc des cultures ? Un peu, oui.

 

Ce thème ici interprété au synthétiseur trouvera une de ses plus belles envolées orchestrales avec le morceau suivant, Spring, qui marque une nette transition entre la partie synthétique du début et les élans orchestraux à venir. Davidge Lineage reprend de façon posée et sans synthétiseur les deux thèmes principaux. The Scavenger démontre avec force l’énorme versatilité de Maurice Jarre avec un morceau d’action purement orchestral. Encore un peu de bruit dans Football Game avant la conclusion, une reprise en fanfare du thème de l’enfant Drac.

 

Before The Drac Holy Council ferme l’album par une longue suite de plus de neuf minutes avec de l’action pour sa première partie, puis un retour du thème de Zammis et du thème du Drac réunis dans un bel élan symphonique qui nous amène à la cérémonie sur Dracon, étonnant mélange orchestre/chants extraterrestres du plus bel effet. La suite s’achève par une nouvelle variation symphonique grandiose de tous les thèmes. Avec ce score, Maurice Jarre est vraiment au sommet de sa carrière. Je ne suis pas sûr qu’il nous ait offert ensuite partition aussi riche sur tous les plans… Comme souvent avec les albums de Jarre, la partition est présentée sous la forme de longues suites, la musique étant disséminée au long du film par petites touches et morceaux plutôt courts.

 

Dennis Quaid, privé de coiffeur