A Passage To India (Maurice Jarre)

À Bord du David Lean Limited

Disques • Publié le 05/06/2019 par

A Passage To IndiaA PASSAGE TO INDIA (1984)
LA ROUTE DES INDES
Compositeur :
Maurice Jarre
Durée : 57:01 | 22 pistes
Éditeur : Quartet Records

 

5 Stars

 

Intelligemment adapté du roman de E.M. Forster paru en 1924, dont il clarifie le discours sur les conflits de classe et de culture dans l’Inde coloniale, A Passage To India est à l’évidence plus un film d’idées et de sensations assimilable à Ryan’s Daughter (La Fille de Ryan) qu’un grand spectacle sur écran large comme The Bridge On The River Kwai (Le Pont de la Rivière Kwaï), Lawrence Of Arabia (Lawrence d’Arabie) et Doctor Zhivago (Le Docteur Jivago).

 

1928 : une jeune anglaise, Adela Quested (Judy Davis) se rend en Inde par bateau en compagnie de sa future belle-mère, Mrs. Moore (Peggy Ashcroft), pour y rejoindre son fiancée, Ronny Heaslop (Nigel Havers). Le voyage est long et plein d’émerveillement pour Adela. Arrivée à Chandrapore, elle se sent irrésistiblement attirée par cet univers nouveau et troublant. Avec Mrs. Moore et malgré les préjugés de son futur époux, elle veut s’y plonger sans tarder. Par l’intermédiaire de Richard Fielding (James Fox), elle se lie d’amitié avec Aziz (Victor Bannerjee), un médecin musulman, mais au fur et à mesure que la chaleur implacable et l’arrogance coloniale de ses compatriotes sapent son enthousiasme, ses pulsions de femme subissent un étrange et sensuel envoûtement. Elle devient de plus en plus instable sur le plan psychologique, et après une visite empreinte de mystère aux légendaires grottes de Marabar, Aziz est accusé de viol.

 

Un émerveillement de tous les instants : avec A Passage To India, qui marque son retour à l’écran après quatorze ans de silence, David Lean prouve qu’il n’a rien perdu de ses immenses qualités. Alliant le souffle de l’épopée à l’intimisme le plus pur, la beauté envoûtante des paysages à l’acuité de la critique sociale, la puissance de l’émotion à l’humour le plus raffiné (savoureuse interprétation d’Alec Guiness dans le rôle du professeur Godbole, un philosophe brahmanique) il sait, mieux que jamais, emporter dans son élan un public conquis dès les premières images.

 

A Passage To India

 

Dire que la musique est la hauteur des exigences de cette expérience mystique est un doux euphémisme. Mais qui d’autre que Maurice Jarre pouvait en extraire toute la substantifique moelle ? Ses capacités mélodiques et son sens des orchestrations exotiques s’avèrent ici essentiels. Dans les marches militaires, le musicien procure aux colons anglais un sentiment nostalgique et flamboyant de sécurité tout en leur rappelant leur patrie. Le thème principal exprime à la fois la sensualité et la répression de cette sensualité : Adela perd-elle la tête en raison de l’écho dans la grotte ou de ses propres pensées qui font écho au trouble de son moi intérieur ? Le thème du voyage est double car il est à la fois l’expression d’un sentiment de curiosité émerveillée face à une culture différente et l’expression d’un malaise existentiel : on reconnaît là les points de vue propres à des esprits façonnés par la culture européenne.

 

Le regard du compositeur, plein de nostalgie, de compassion et de sensualité, reste occidental – comme celui des protagonistes féminins – même quand il aborde les aspects mystiques et philosophiques de cette culture au moyens d’une instrumentation folklorique chamarrée proche de The Man Who Would Be King (L’Homme qui Voulut être Roi), cette fois non seulement intrinsèquement liée mais totalement intégrée à l’orchestre. Le compositeur opte par ailleurs pour une utilisation subtile de rythmes de plus en plus instables pour clarifier l’aversion primale qu’ont les deux héroïnes à vivre selon leur instincts et à abandonner leur raison : le thème d’Adela, présenté sur une cadence de charleston, est repris sous des auspices formellement moins structurés avec des tonalités adéquatement ambivalentes, suggérant ainsi que certains personnages n’ont pas encore tiré la leçon des événements. Enfin, il y a cette chaleureuse mélodie de l’amitié et de la réconciliation (Fielding et Aziz) qui au final ne font qu’un, comme si l’adieu définitif au pays n’était que le début d’une nouvelle exploration relationnelle tant humaine que culturelle.

 

Passage To India