Lionheart (John Scott)

Le lion n'est pas mort ce soir

Disques • Publié le 11/08/2014 par

LionheartLIONHEART (1990)
FULL CONTACT
Compositeur :
John Scott
Durée : 63:58 | 21 pistes
Éditeur : Intrada

 

4 Stars

Que fait Jean-Claude Van Damme lorsqu’il s’installe au volant de sa voiture ? Il fout le contact, pardi ! Durant les années 90, au plus fort d’une irrésistible « vandammania », ce calembour au goût exquis a fait le tour de toutes les cours de récréation, arrachant soupirs affligés (parfois) et cascades de rires gras (dans l’énorme majorité des cas). Outre-Atlantique, les inconditionnels de la star belge, en pâmoison devant son fameux high kick et son non mois légendaire grand écart entre deux chaises, ont malheureusement été privés d’une bonne tranche d’humour gaulois par la faute des barrières de la langue. De toute façon, le film là-bas ne s’intitule pas Full Contact mais Lionheart, signe tangible d’une volonté de mettre l’accent sur le courage et la bonté du héros plutôt que sur sa virtuosité en matière de coups de tatane (qu’il prodigue cependant avec générosité, qu’on se rassure). En cette époque, le sémillant Jean-Claude, chamboulé par la crise identitaire dont toute vedette du cinéma martial se trouve à un moment ou à un autre victime, était résolu à prouver au monde qu’il n’était pas voué à jouer éternellement un bête castagneur à l’œil vitreux, et que ses films pouvaient s’affranchir des limites exigües de la série B dans-ta-face. Pour être honnête, on ne peut pas dire que ses premières tentatives d’émancipation artistique aient été couronnées de succès. Entre un cahier des charges entendant se faire respecter à la lettre, des budgets à peine moins faméliques qu’auparavant et d’aussi modestes faiseurs que Sheldon Lettich et Albert Pyun à la barre, rien n’était vraiment au diapason des ambitions du karatéka bondissant. Rien… excepté les flamboiements musicaux de John Scott !

 

Imaginez-vous débouchant d’un sentier raviné et infesté de ronces pour fouler tout à coup une immense avenue de marbre rutilant. Après des années de vaches maigres électroniques, d’où se distinguent plus particulièrement les coins-coins virils et vaporeux de Paul Hertzog pour le doublé Kickboxer/Bloodsport, Van Damme voyait sans aucune transition s’offrir à lui les luxes du Munich Symphony Orchestra. A sa présidence, nul autre que le très respecté compositeur de Greystoke et The Final Countdown (Nimitz, Retour vers l’Enfer), mais aussi, comme les béophiles pervers le rappelleront en ricanant sous cape, d’un certain nombre d’objets filmiques guère fréquentables dont Il Mondo di Yor (Yor, le Chasseur du Futur) et King Kong Lives (King Kong II) sont parmi les plus mémorables. Au fil d’une œuvre où les nobles récurrences thématiques (les fresques en costumes, la majesté des océans, l’exaltation de sentiments jugés archaïques) n’empêchaient pas des choix de carrière régulièrement discutables, Scott s’est construit une solide expérience du mauvais film, voire du nanar certifié pur porc. Les superbes écrins, au creux desquels il nichait avec mille délicatesses des gâchis de pellicule qui n’en méritaient pas le dixième, témoignent d’un regard étonnant posé sur ceux-ci : grâce à Scott, les films ratés cessent d’être ce qu’ils sont intrinsèquement pour rêver à ce qu’un réalisateur moins je-m’en-foutiste, ou un scénariste plus honnête avec ses personnages, auraient pu leur permettre de devenir. A l’écran, une telle dichotomie a parfois donné lieu à des résultats hypertrophiés, mais l’ardeur qu’on y voyait étinceler demeurait immuablement au-delà de toute roublardise.

 

Que la castagne commence...

 

C’est ce Scott-là, sans discussion possible, qui s’est retroussé les manches sur Lionheart. En lieu et place des synthés pâteux dont un bidouilleur quelconque aurait poissé le générique d’ouverture, le compositeur nous accueille à grand renfort de salves cuivrées. Dans un camp de manœuvres au beau milieu du désert, le légionnaire Lyon Gaultier (Jean-Claude !) décide de passer outre les injonctions de ses supérieurs pour se rendre au chevet de son frère moribond. Son évasion dans North Africa occasionne le premier d’une longue série d’uppercuts symphoniques, presque tous échafaudés sur le modèle de rafales minutieusement cadencées. Une fois expédiés au tapis ses assaillants (et accessoirement les saillies au sombre exotisme qui tentaient de museler son thème), notre héros entame le long périple qui va le conduire à L.A. Cet éprouvant parcours d’obstacles, que relate The Voyage avec la munificence mélodique et les orchestrations cossues caractérisant mieux que tout le style du compositeur, donne le parfait prétexte pour peaufiner l’identité musicale de Lyon, tout en cuivres altiers et pétris de noblesse. Si le film, dès ses premières bobines, semble bien parti pour débiter d’un ton morne l’abécédaire du revenge movie (ce qu’il ne fera pas en fin de compte, rendons-lui cette justice), le score, pas du genre à cultiver les faux-semblants, abat déjà toutes ses cartes avec une entière sincérité. C’est donc l’oreille grande ouverte que le béophile chevronné, qui sait reconnaître un filon d’or quand on lui en dessine les prémices, va se préparer à la suite.

 

La suite, justement, catapulte Lyon le preux dans un cadre on ne peut plus différent des dunes mouvantes de l’Afrique. Saxophone, guitare électrique, rythmes synthétiques (eh oui, Lionheart en propose quelques-uns à son menu) et autres oboles à la modernité avec lesquelles Scott jongle plus ou moins adroitement, s’agglomèrent dans New York Streets comme pour prendre le pouls frénétique de la Grosse Pomme. Le petit combinard que ne tarde pas à rencontrer Lyon ne se différencie en rien, à première vue, des fruits pourris qui arpentent rageusement le bitume. L’instrumentarium dont est composé son thème s’avère d’ailleurs identique en toutes choses à celui de la ville elle-même, preuve que ses sinistres dédales lui sont aussi familiers que le fond de sa poche. Mais la chaude patine de Joshua And Lyon, qui ôte toute agressivité au saxophone et à la trompette pour les pousser vers un jazz avenant, choisit de souligner l’amitié naissante entre les deux hommes. Soudés contre l’adversité, ils vont affronter le redoutable univers des combats clandestins.

 

Fighting The Scot

 

On ne vous mentira pas en disant que John Scott, d’humeur belliqueuse lui aussi, s’attelle à la besogne avec la même allégresse que Jean-Claude et son pied fulgurant. Mieux, il le surpasse sans aucun mal. Tandis qu’à l’écran se succèdent platement des chorégraphies grabataires, dont on se demande aujourd’hui quel mirage a pu nous persuader qu’elles étaient spectaculaires, le compositeur jette tout quant-à-soi aux oubliettes et arrache à son orchestre d’ardentes vociférations. Passons bien vite sur le bref The Wrong Hood, qui fait tout juste office d’amuse-gueule (quoique des plus appétissants), et accompagnons Van Damme dans un parking souterrain où l’attend, fièrement enkilté, un Ecossais de carnaval. L’auditeur aurait pourtant imaginé plus volontiers un adversaire de type ibérique, gominé et agitant peut-être d’un air bravache un capote rouge. Car Fighting The Scot fait régulièrement intervenir, dans une version plus agressive que celle ayant les honneurs des pompes royales, les mesures principales de… l’hymne espagnol ! Comprenne qui pourra. Mais par-delà l’étrange anecdote, ce passage brille par son maniérisme contrapuntique, qui voit les thèmes respectifs des deux gladiateurs rivaliser de hargne dans un furieuse mêlée. A son tour, un adonis à la crinière fauve va goûter à la médecine de Lyon dans Fighting The Brazilian, sorte de samba ensoleillée qui incline moins à un brutal pugilat qu’au farniente. Ecrit par Stephen Edwards, le morceau présente ceci d’astucieux que l’immixtion progressive de cuivres punchy au sein des rythmes latinos a valeur de rappel auprès de tous les distraits : c’est bien un combat sans merci qui fait rage au fond de la piscine jouxtant une villa, pas une paresseuse séance de bronzage.

 

Indubitablement, le jeu est rodé à la perfection. Son grand ordonnateur est une femme. The Lady pour les traîne-savates qu’elle éprouve un vif plaisir à voir s’entretuer, mais Cynthia auprès de Lyon, qu’elle entend bien conquérir dans le très seventies The Lady’s Apartment. Ni la beauté glaciale de sa « protectrice », ni la séduction langoureuse dont fait grand étalage la musique ne parviendront néanmoins à encanailler notre héros, un peu effarouché, même, par tant de gourmandise non dissimulée (comme quoi, entre le clone à l’éjaculation précoce de Replicant, le professeur d’aérobic moulé dans une combinaison fluo de Double Impact et le karatéka gay de Monaco Forever, Van Damme n’a pas vraiment fait sa spécialité des parangons de virilité). Une seule femme, à dire vrai, monopolise ses pensées : la veuve de son frère, dont le thème, empreint d’une douceur meurtrie, ne saurait être plus éloigné de celui de l’impitoyable Cynthia. Ebauché une première fois par les bois fragiles de Dating The Lady, il révèle lors du superbe Nicole toute sa beauté dramatique, que le glissando merveilleusement équilibré des cordes hisse vers un empyrée d’émotion. On ne sait trop si Lyon nourrit pour l’infortunée un sentiment autre que vertueux. Mais si les reproches dont elle l’accable dans Lyon’s Grief lui portent un coup rude, noyant son leitmotiv sous la mélancolie assombrie d’amertume du saxophone, sa résolution de lui porter secours ne flanchera jamais. Le temps, toutefois, lui est compté. Ses anciens compagnons d’armes ont fini par remonter sa trace, et les retrouvailles, comme l’attestent les heurts agressifs et l’ostinato synthétique percutant de The Foreign Legion, n’ont pas grand-chose de fraternel. Aux abois, Lyon décide de participer à un ultime combat pour assurer à ses proches un avenir sans nuage.

 

JCVD vs. Attila The Killa !

 

Attila The Killa ! Inutile de vous faire un dessin, en adoptant pour nom de guerre celui du fameux roi des Huns, le colosse invaincu des arènes interlopes n’avait pas pour objectif de souligner sa sentimentalité fleur bleue. The Wrong Bet, formidable morceau de bravoure long de près de dix minutes, arbore d’ailleurs dans son tronçon initial les fracassantes parures du péplum, les cuivres tonnant et déferlant en noirs arpèges. Van Damme passe un sale quart d’heure, clairement. Mais les clichés éternels du cinéma d’arts martiaux, non contents de lui épargner in extremis la défaite, vont orchestrer sa spectaculaire résurrection. Le thème principal, jusqu’alors muet face à l’ouragan Attila, se dresse soudain de toute sa hauteur, propulsé à l’unisson des terribles coups que Lyon fait pleuvoir sur le crâne de son ennemi. Enflammant d’abord l’héroïsme premier degré qui nous est devenu familier, cet impressionnant crescendo s’obscurcit violemment alors que Lyon, vainqueur enragé, n’est qu’à un souffle d’achever son vis-à-vis abattu. Mais les cuivres recouvrent très vite leur allant quasi chevaleresque, et c’est dans la glorieuse coda de Freedom For Lyon qu’ils saluent le triomphe de notre valeureux héros, libre, contre toute attente, de s’en retourner parmi les siens.

 

Cette victoire, John Scott n’y a pas pris une maigre part, la greffe qui semblait malavisée entre le cinoche de baston à l’américaine et la musique voluptueusement symphonique ayant pris au-delà de toute espérance. Dix ans allaient s’écouler avant qu’une telle opportunité ne s’offre de nouveau à Van Damme. Ce sera grâce à Legionnaire, remake à peine déguisé de La Bandera où notre Belge favori, une fois encore sanglé dans l’uniforme de la Légion étrangère, aura grand besoin de l’aide du trop rare John Altman et du souffle romanesque de sa partition pour consolider un supposé mimétisme avec Jean Gabin. Œuvrer pour la musique de film, c’est décidément être un peu prestidigitateur aussi.

 

Quand JCVD pas content, JCVD taper...

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse
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