Tai-Pan (Maurice Jarre)

La fougue romantique de Jarre

Disques • Publié le 18/09/2012 par

Tai-PanTAI-PAN (1986)
TAI-PAN
Compositeur :
Maurice Jarre
Durée : 36:49 | 10 pistes
Éditeur : Varèse Sarabande

 

4.5 Stars

Enorme, percussive, bariolée, romantique, fougueuse, Tai-Pan est du «sur-Jarre». Pour ce film d’aventure asiatique adapté du roman de James Clavell, Jarre n’a pas économisé ses forces et a livré une composition symphonique à l’ancienne qui compte incontestablement parmi ses plus débridées. Elle fait partie d’une superbe floraison de partitions orchestrales (ou semi-orchestrales) qui jalonnent les années 80, avec The Bride, Gorillas In The Mist (Gorilles dans la Brume), A Passage To India (La Route des Indes) ou Enemy Mine (Enemy), avec laquelle elle partage d’ailleurs une certaine parenté. Tai-Pan avait déjà fait l’objet d’une édition CD chez Varèse Sarabande dans les années 90. Seule différence pour cette réédition, les deux suites de 18 minutes environ ont été découpées en plages distinctes.

 

Même connaissant Jarre, on est frappé dès l’abord par les proportions imposantes, colossales par moments, de la partition. Le compositeur déploie un souffle et une générosité digne de Steiner ou Rozsa. L’écriture est tout du long d’une superbe tenue, sans les baisses de régime, les passages un peu creux qui entachent parfois certains de ses travaux plus anecdotiques. La matière sonore est riche et chamarrée, et laisse rêveur quand on la compare aux arrangements caricaturaux de bien des scores hollywoodiens d’aujourd’hui.

 

Sur le plan thématique, la partition est foisonnante et comprend de nombreuses idées mélodiques toutes plus séduisantes les unes que les autres, entrelacées dans une écriture inhabituellement fluide. On retrouve évidemment les déferlantes orchestrales typiques du compositeur, mais une part non négligeable du disque est composée de pages délicates, d’un lyrisme intime, mettant en valeur de splendides solos instrumentaux et les couleurs sombres de l’orchestre.

 

Tai-Pan

 

Le Main Title est une puissante marche orientale accompagnée d’une abondance de percussions. Elle introduit un premier thème anguleux et viril, donné par tout l’orchestre. Les cordes présentent ensuite un second thème, plus lyrique. On reconnaît ici la structure AB(A) chère à Rozsa, où le thème héroïque est suivi du thème lyrique avant le retour du premier ou d’une variante de celui-ci. Macao introduit un climat plus contenu, un peu rêveur où bois et cordes déroulent de belles phrases tirées du matériau initial. Un thème d’amour voluptueux fait également son apparition aux bois. Plein de chaleur contenue, il sera repris au violoncelle solo – un instrument que Jarre semblait beaucoup apprécier à cette époque – dans Culum et dans May-May, accompagné de spectaculaires guirlandes de piano. Chinese Fog est peut-être une des pièces les plus spectaculaires du compositeur. Après une ravissante introduction sur un petit thème pentatonique, Jarre réintroduit son thème principal et déchaîne soudain un ahurissant martèlement de percussions qui s’interrompt dans le fracas des cymbales et du gong. Jinqua et Love And Typhoon réservent également leur lot d’éruptions orchestrales. Le finale A New Tai-Pan reprend une dernière fois le thème principal, mais Jarre ajoute de manière inattendue un passage modulant aux cuivres qui développe brillamment cette phrase maintenant familière à nos oreilles, et clôt avec éclat ce qui se confirme être une des meilleures partitions romantiques du compositeur.

 

La présence aux côtés de Jarre de Christopher Palmer et Nic Raine (non crédité) comme assistants et orchestrateurs n’est sans doute pas pour rien dans la superbe finition de cet opus exotique. On notera d’ailleurs quelques échos curieux, comme cette phrase de hautbois dans It Was A Boy, qui semble sortie tout droit de Marie Ward d’Elmer Bernstein, musique sur laquelle Palmer travaillait à la même époque. On notait déjà un écho similaire dans Enemy Mine où quelques mesures de Rozsa semblaient s’être glissées dans la partition de Jarre. Clin d’œil de l’orchestrateur pour les oreilles attentives ?

 

Réalisé à Munich avec un orchestre de studio (la ville compte plusieurs formations réputées), l’enregistrement possède une prise de son ample et naturelle, très «globale», proche de celles d’un enregistrement symphonique classique, c’est à dire sans la mise en avant parfois artificielle de certains détails orchestraux qui caractérise fréquemment les musiques de film. «Rien de plus que les 37 minutes de la première édition ?» tiquerons les esprits chagrins. Et alors ? Tai Pan est de ces musiques survitaminées que l’on peut réécouter intégralement dans la foulée sans s’ennuyer une seconde.

 

Tai-Pan

Stephane Abdallah

Stephane Abdallah

Contributeur
Mélomane professionnel, cinéphile bénévole, plumitif compulsif, critique expéditif, promeneur invétéré, apprenti dilettante, sarrusophoniste pervers, il dévore très jeune les critiques enthousiastes de Bertrand Borie dans l’Ecran Fantastique et découvre ainsi, médusé, les noms de Jerry Goldsmith, Georges Delerue et autres Arié Dzierlatka, dont les noms côtoient bientôt chez lui ceux de Stravinsky, Ravel et Bartok. Depuis, il n’a de cesse de convaincre un monde incrédule des beautés coruscantes de la musique d'écran, à grand renfort d’images audacieuses, de métaphores contrapuntiques, d’analyses fleuries et d’envolées pindariques.
Stephane Abdallah

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