The Spirit (David Newman)

Un justicier dans la ville

Disques • Publié le 02/02/2012 par

The SpiritTHE SPIRIT (2008)
THE SPIRIT
Compositeur :
David Newman
Durée : 47:06 | 18 pistes
Éditeur : Silva Screen Records

 

4 Stars

Sous-Sin City, sous-300, The Spirit de Frank Miller est un navet épouvantable. La seule bonne idée du «metteur en scène» est d’avoir fait appel, contre toute attente, au compositeur David Newman, encore tellement méconnu et si souvent sous-employé. Passé la première surprise, les amateurs se sont réjouis puisqu’ils ont immédiatement pensé à The Phantom (Le Fantôme du Bengale), formidable partition d’aventure composée pour un film de super-héros lui aussi adapté d’un comic-book, ou encore au très enthousiasmant Galaxy Quest. La précédente incursion de Newman hors de la comédie, Serenity, avait quelque peu déçu ses fans par son manque de morceaux épiques et son utilisation insuffisante du thème principal, mais il faut dire aussi que l’album ne reflétait pas parfaitement ce qu’on entendait dans le film. Concernant The Spirit, c’est l’inverse : il est indispensable d’écouter l’album en dehors des images pour apprécier à sa juste valeur la richesse du travail effectué, que le long-métrage de Frank Miller écrase sous les effets sonores et relègue malheureusement au second plan. Les auditeurs curieux et courageux en seront largement récompensés, Newman étant une nouvelle fois parvenu à transcender la médiocrité du film qu’il accompagne par ses mélodies et ses orchestrations inspirées.

 

Un premier constat s’impose, et non des moindres : le compositeur a vraiment fait des efforts pour se renouveler et pour frapper là où l’on ne l’attendait pas, ce qui confère à sa partition un intérêt supplémentaire. Alors que la routine et la répétition sont les deux écueils qui guettent tous les grands noms d’Hollywood – Newman compris – The Spirit ressemble peu à ce que le musicien a pu produire par le passé. On attendait des envolées épiques et des morceaux de bravoure symphoniques ? Il y en a très peu ici. On attendait le style lyrique et généreux typique du compositeur de Operation Dumbo Drop et d’Anastasia ? Ce n’est pas non plus à cela que l’on aura droit. La métropole américaine façon années 30, l’enquête policière, l’ambiance nocturne et les femmes fatales appellent un traitement musical souterrain en demi-teintes évoquant les accents jazzy des thrillers des années 70. On pense donc à plusieurs reprises aux travaux de Jerry Goldsmith – longtemps uni à David Newman par une amitié et une admiration réciproques -, ou encore à ceux de Michael Small et de David Shire, pour un résultat sonnant indéniablement «film noir». On pense d’ailleurs aussi à la musique de Sin City, référence inévitable vu que Frank Miller en est également l’auteur.

 

La grosse pétoire d'Octopus

 

L’usage fréquent de l’harmonica, hommage évident à l’Ennio Morricone des westerns mais aussi de The Untouchables (Les Incorruptibles), du saxophone et de la contrebasse crée une atmosphère à la fois mystérieuse, sombre et sexy parfaitement adaptée à l’univers de The Spirit. Ici et là interviennent des cordes serpentines ainsi qu’une clarinette ironique, ingrédients qui contribuent à l’aspect insolite mais également à la pertinence de l’ensemble. On arpente alors au son d’une musique ténébreuse et ondoyante les bas-fonds de la cité corrompue, sans jamais savoir si les harmonies ambiguës des violons vont déboucher sur une trompette criarde ou sur un bref mais intense moment de lyrisme (Lorelei « You Are Mine » / Spirit Wants). Au cœur de cette fascinante exploration, les apparitions de la Lorelei sont marquées par des nappes synthétiques et des vocalises féminines envoûtantes pleines de menace, tandis que les autres présences féminines permettent tantôt le recueillement et la mélancolie (Spirit Reflects), tantôt l’exotisme et la fantaisie (Plaster Of Paris Dance). Quant au personnage d’Octopus, méchant cabotin entouré de sbires grotesques, il occasionne des morceaux grinçants et déhanchés fondés sur les percussions et sur de brutales attaques de cuivres ; on flirte ici et là avec le mickeymousing mais sans jamais tomber dans ses travers.

 

Film de super-héros oblige, Newman adresse bon nombre de clins d’œil aux partitions de Danny Elfman (et sans doute aussi de Shirley Walker…). Ainsi le générique débute-t-il comme celui de Spider-Man au son de boucles de cordes hypnotiques, pour s’achever sur des fanfares de cuivres triomphales comme celui de Batman, tandis que plusieurs séquences font penser au score de Dick Tracy, film dont l’esthétique a fortement influencé The Spirit. Mais que les auditeurs inquiets se rassurent, on reconnaît à tout moment le style du compositeur, très affirmé depuis de nombreuses années. Le Main Title, avec ses emballements de percussions et de cuivres altiers, tout comme les excellents passages d’action associés aux exploits du héros fanfaron (Spirit Finds Sand / Falling / Hung Up, Shootout), portent à 100% la marque de l’auteur de Serenity. L’humour n’est pas absent lors de titres tels « I Am Soreley Disappointed », qui fait usage de sonorités synthétiques étranges, d’une guitare électrique parodique mais aussi d’instruments cristallins semblant sortis d’une comédie de Noël ! Newman s’offre même le luxe d’un long morceau rêveur et poétique, Egg On My Face, correspondant au flash-back durant lequel le héros se remémore son amour de jeunesse : piano, glockenspiel, cordes frissonnantes et mélodie élégiaque puis envolées merveilleuses basculant dans les ténèbres… Tout l’art de David Newman est présent ici, et le plus raffiné, dans la droite lignée du superbe The Affair Of The Necklace (L’Affaire du Collier). Originale et captivante, ayant tous les avantages de l’exercice de style sans ses inconvénients, The Spirit est donc une très belle réussite de la part du compositeur, qui mérite largement d’être (re)découverte.

 

The Spirit

Gregory Bouak

Gregory Bouak

Contributeur (2010-2012)
Toujours un peu décalé, Grégory écoute de la musique classique à l’âge où les autres écoutent du rock, de la variété, ou rien, ce qui fait qu’à quinze ans, il pense avoir fait le tour de la question et se retrouve tout démuni. Il aime aussi depuis longtemps le cinéma et surtout les Star Wars, les Batman, les James Bond, dont il goûte les musiques avant tout parce qu’elles lui rappellent les films. Un jour, en voyant Stargate, il découvre que les musiques de films peuvent être d’une grande richesse et s’apprécier pour elles-mêmes en écoute isolée, se présentant comme les dignes héritières de son genre de prédilection, la grande musique symphonique telle qu’elle a atteint son apogée à la fin du XIXe siècle. C’est le début d’une longue et belle amitié qui n’a jamais connu de rupture. A partir de 2000, il se met à écrire des articles et des critiques de musique de film pour le site internet TraxZone, puis pour LeFantastique.net et Khimaira Magazine, tous deux spécialisés dans le fantastique, la fantasy et la science-fiction. En parallèle, il publie des articles dans la version papier de Khimaira. En 2006, il crée Horreurs et Merveilles, un blog puis un site consacré aux musiques des films de l’imaginaire. En 2010, suite à un bug irrémédiable d’Horreurs et Merveilles, dont il soupçonne secrètement les membres d’UnderScores d’être les instigateurs afin de l’inciter à rejoindre leur équipe, il accepte avec joie de contribuer au nouveau magazine de référence de la musique de film en langue française, afin de continuer à promouvoir sa passion.
Gregory Bouak