Last Train From Gun Hill (Dimitri Tiomkin)

Ceux qui aiment Tiomkin prendront le train

Disques • Publié le 29/08/2011 par

Last Train From Gun HillLAST TRAIN FROM GUN HILL (1959)
LE DERNIER TRAIN DE GUN HILL
Compositeur :
Dimitri Tiomkin
Durée : 59:46 | 32 pistes
Éditeur : Counterpoint Records

 

4 Stars

John Sturges et Dimitri Tiomkin comptent parmi ces artistes dont l’intelligentsia critique a toujours aimé faire des gorges chaudes. Chacun dans son domaine de prédilection, l’un rivant son œil à l’objectif de la caméra, l’autre noircissant de notes des feuilles entières de papier à musique, ils n’ont jamais vraiment été considérés que comme de simples entertainers, plus talentueux que bon nombre de leurs confrères davantage prompts à œuvrer dans le bas de gamme, certes, mais foncièrement incapables de briser les formules routinières dont on les disait trop familiers. Un réalisateur versé dans la série B virile à qui venait prêter main-forte un compositeur accro à l’Americana la plus tonitruante, voilà qui ne pouvait augurer qu’une collaboration aussi divertissante que peu subtile, n’est-ce pas ? Mais les certitudes, bien souvent, n’existent que pour être mises à mal. Dans la foulée du superbe The Old Man And The Sea (Le Vieil Homme et la Mer), qui tirait du classique d’Ernest Hemingway un émouvant poème visuel et musical, les deux hommes se retrouvaient à nouveau sous l’égide d’un genre occupant une place fondamentale dans leurs carrières respectives : le western. Point de glorieuses chevauchées et de fusillades héroïques, cette fois, mais un scénario dont l’âpreté psychologique était devenue l’apanage de l’abondante production des années 50, et qui allait inspirer à Sturges autant qu’à Tiomkin le passionnant Last Train From Gun Hill (Le Dernier Train de Gun Hill).

 

Tout commence pourtant sous des auspices on ne peut plus familiers, presque rassurants pour l’amateur éclairé. Tandis qu’une carriole traverse à vive allure un cadre bucolique et baigné de soleil, le Prelude dévide avec entrain ses notes sémillantes, parmi lesquelles on reconnaîtra sans peine ce léger motif percussif devenu en quelque sorte, au fil du temps, le péché mignon de Tiomkin, un «cataclop» qui évoque immanquablement le trot paisible d’un cheval de trait. Deux cowboys, convoitant d’un œil torve la femme aux rênes du petit attelage, assombrissent néanmoins très vite ce gai climat musical et plongent l’intense The Rape dans une salve de violents éclats cuivrés. Sitôt leur fièvre meurtrière apaisée, ils s’enfuient à bride abattue, abandonnant derrière eux le corps sans vie de leur victime que Matt, son époux crucifié par le chagrin, découvrira au son funèbre de la flûte de The Dead Squaw. C’est en cet instant que les six notes du thème principal, amputées d’une façon aussi abrupte qu’irrévocable de la joyeuse insouciance que l’ouverture leur avait brièvement accordée, vont devenir le foyer brûlant des émotions les plus troubles et vindicatives. On leur découvre ainsi un timbre plein de tristesse, souligné par l’intrusion surprise d’un saxophone, dans le tourmenté The Scar, théâtre du dilemme moral d’un Anthony Quinn écartelé entre son sens aigu de l’honneur et son amour pour un fils qu’il est prêt à absoudre de tous ses crimes. Puis, sans crier gare, The Train To Gun Hill emballe le Main Title dans un furieux ostinato de cuivres rageurs, presque discordants. La mine impassible, le regard chargé de glace, Kirk Douglas fond sur sa proie, déterminé à lui faire payer le meurtre de sa femme.

 

Matt Morgan (Kirk Douglas) attend le train pour Gun Hill

 

Une fois l’action déplacée dans les rues de Gun Hill, le film convoque aussitôt l’une des figures les plus archétypales du western, celle du héros seul face à l’adversité, ne trouvant sur sa route que portes qui se claquent et menaces à peine voilées. Incapable de livrer son fils Rick à la justice, Craig Belden, accompagné des cordes mélancoliques de Matt Traps Craig, tente vainement d’éteindre la colère vengeresse de son vieil ami au nom d’une ancienne dette de sang. Quant au shérif et à la population de la ville, c’est peu de dire qu’ils ne témoigneront pas les mêmes égards dans Searching, n’opposant aux requêtes de Matt qu’un refus cinglant mâtiné de plaisanteries sarcastiques. Le thème principal, ici, devient lourd d’une tension larvée, promesse à mots couverts du terrible bras de fer sur le point de s’engager. Au milieu de cette nuée de faciès hostiles, le franc-parler désabusé de Linda et sa lancinante tristesse, que l’on devine au fond des yeux bleus de son interprète Carolyn Jones, déparent singulièrement. Le saxophone, entraperçu un court instant lors de The Scar, s’immisce d’une façon plus appuyée dans Linda Again et entame avec un violon marmoréen un chant doucement plaintif, reflet de l’amertume qui emplit tel un poison la jeune femme. S’il avait de prime abord pu surprendre pas mal d’auditeurs, guère coutumiers de la présence d’un tel instrument dans le folklore musical très codifié du western classique, le saxophone affirme là son rôle dramatique essentiel, avant d’enfoncer le clou une bonne fois grâce à l’émouvant Memories With Craig. Qu’il s’agisse, comme ici, d’une femme meurtrie ressassant en compagnie de son amant le souvenir d’un bonheur enfui, ou bien d’un père cherchant à conquérir l’affection d’un fils qui préfère lui tourner le dos, les sonorités élégiaques dont se trouve habillé le thème principal font du saxophone la voix privilégiée de l’amour. Sans doute l’un des plus douloureux sentiments qui soient lorsqu’il cesse d’être partagé, ou qu’on découvre qu’il ne l’a jamais vraiment été.

 

L’amour qu’il portait à sa femme assassinée, voici justement ce qui aiguillonne l’opiniâtre Matt et le pousse, au moins autant que ses idéaux de justice, à se dresser contre la meute. Le gibier qu’il traque finit par tomber entre ses mains dans Rick Belden’s Capture, où une harpe aux accents mystérieux le dispute à de soudaines montées de cordes. Nonobstant le frénétique The Shooting Starts que des cuivres impétueux conduisent à bride abattue, la partition, emboîtant le pas au film sur le terrain du huis clos nerveux, s’enchâsse alors dans d’haletantes plages de suspense. Un brillant agglomérat de cordes, de bois et de carillonnements au timbre funeste fait passer le thème principal par des variations ruisselantes de tension, tel Watchful Waiting, véritable mise à nue des sombres pensées qui tourmentent les protagonistes du drame. Tous sont figés dans l’attente angoissée du train que Matt s’est juré de prendre pour quitter la ville… avec le fils de Craig menotté à ses côtés.

 

Morgan menace Rick Belden (Earl Holliman)

 

L’heure ayant finalement sonné, le héros fait de sobres adieux à son unique alliée dans Linda And The Shotgun, dont le romantisme et la lumineuse pureté suggèrent, avec au moins autant de retenue que n’en déploie John Sturges derrière la caméra, que l’admiration éprouvée par Linda envers cet homme courageux aurait pu, à la faveur de plus heureuses circonstances, se muer en quelque chose d’autre. Puis l’action, éclipsée un bref laps de temps par cette parenthèse discrètement lyrique, reprend derechef ses droits en faisant vibrer Matt And Rick Fight de cuivres et percussions musclés et en jetant Ride To The Station dans un vigoureux crescendo. Des coups de feu éclatent et certains des belligérants s’en vont mordre la poussière. Rick est du nombre, abattu sans avoir pu esquisser un geste de défense, et son père ne peut qu’étreindre désespérément son cadavre lors du mélodramatique Rick Belden’s Death. Mais si le thème principal est d’abord emporté vers des cimes tragiques par la poignante beauté des cordes, il ne tarde pas à bouillonner de l’irrépressible fureur de Craig, qui accable Matt de la mort de son fils et le provoque en duel. A l’écran, la partition de Dimitri Tiomkin s’estompe au judicieux profit d’un silence de mort, rendant plus palpable encore la tension qu’exsudent les cadrages de Sturges et le masque résolu des deux anciens amis, désormais face à face. Un instant plus tard, Craig s’affaisse à son tour, mortellement touché, alors que les carillons du Finale entonnent une complainte solennelle, teintée d’une affliction diffuse. Le Main Title se trouve d’ailleurs coloré de la même tonalité douce-amère, celle que l’on peut en cet instant lire dans le regard d’un Kirk Douglas soulagé de son obstination revancharde, mais assailli par de cruels remords à la vision des corps inertes jonchant le sol. L’un d’eux est veillé par la silhouette prostrée de Linda, dont les pointes chagrines du saxophone accompagnent les ultimes gestes de tendresse pour l’homme qu’elle n’aura jamais su aimer. Mais il n’y a plus rien que Matt puisse faire dorénavant pour rattraper ce terrible gâchis, et tandis que l’orchestre, faisant mine de se plier aux conventions musicales du western, s’élève en une apothéose faussement triomphale, il disparaît dans la nuit à bord du dernier train de Gun Hill.

 

Last Train From Gun Hill

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse