Up (Michael Giacchino)

La mélodie du bonheur

Décryptages Express • Publié le 24/07/2017 par

UP (2009)Up
Réalisateur : Pete Docter
Compositeur : Michael Giacchino
Séquence décryptée : Married Life (0:07:14 – 0:11:36)
Éditeur : Walt Disney Records / Intrada

 

Dans Mantage, l’une des plus ingénieuses nouvelles imaginées par Richard Matheson, le héros, écrivain frustré, voue aux gémonies les artifices temporels dont le cinéma s’est fait une spécialité. Des mois, des années, grince-t-il, quand ça n’est pas une vie tout entière, malaxés et concassés pour ne pas déborder des 90 minutes d’une projection ordinaire. Des existences humaines dépouillées de leur ressort, avalant les décennies d’une seule bouchée goulue, ne se résumant plus qu’à un court bout-à-bout de vignettes figées sur pellicule ! Eût-il assisté au fameux montage de Up (Là-Haut) que notre gaillard courroucé (qui verra ses récriminations se retourner contre lui en un savoureux pied de nez) se serait à coup sûr étranglé d’indignation. Pensez donc, une poignée de minutes, pas davantage, pour schématiser la grande aventure du mariage… Mensonge ! Attrape-nigaud ! Pas si vite, monsieur la mauvaise tête. Rien ne serait plus injuste que de dénigrer l’émotion qu’exhale l’ode au troisième âge de Pixar. Au lieu de rouscailler, il conviendrait plutôt de remercier la patte délicate de Pete Docter, l’âme sensible du studio. Et louanger au surplus Michael Giacchino, dans l’esprit duquel la paisible petite vie de Carl Fredricksen a fertilisé une merveille de mélodie.

 

Le mariage, c’est quand même une drôle d’histoire ! Dans le cas de ce petit bonhomme à la tête farcie de rêves d’évasion et d’exotiques périples, qui vient de sceller son destin à celui d’une véritable tornade rousse, la noble institution ressemblerait même à un plongeon yeux bandés dans l’inconnu. Mais ce n’est pas grave, Giacchino déborde d’optimisme pour deux. Même si la maison du bonheur craque aux entournures et gîte à bâbord, les jeunes époux, auxquels la sourdine délicieusement rétro d’une trompette se fait une joie de prêter main-forte, attaquent sans faillir les travaux de rénovation. Ils l’ignorent, mais c’est dans leur tout nouveau chez-eux qu’ils passeront le restant de leur vie commune, l’imprégnant peu à peu, comme une éponge s’imbibe d’eau, de leur rires et de leurs afflictions, des victoires chipées à la barbe du mauvais sort et des défaites qu’il faut bien lui concéder, et d’une foule d’autres petits riens que l’on apprend à chérir autant que des pierres précieuses. A chaque étape franchie, l’irrésistible thème de Giacchino dispensera ses notes melliflues, tour à tour ritournelle pleine d’allant, tendre comptine et témoin ému des infortunes en tout genre.

 

Carl & Ellie Fredricksen

 

Les années passant, le couple Fredricksen se laisse bien sûr griser par son désir d’avoir des enfants. Assez pour remplir une pleine chambrée ! D’innocents fantasmes dont la musique s’amuse sans méchanceté, à l’aide d’un xylophone aussi rose et rond qu’un bonbon dans son emballage craquant. Mais l’exubérante nursery ne verra jamais le jour. En un traveling douloureux, qui nous transporte de la chambre de bébé fraichement aménagée à un hôpital, Ellie se découvre stérile, à son grand désespoir. Giacchino fait montre de suffisamment de tact pour remiser à l’écart les crues lacrymales, et n’a besoin que du lamento de la clarinette pour poser sur l’épaule de la jeune femme une main compatissante. Abattu lui aussi, Carl est cependant déterminé à sauver sa moitié des apathiques tréfonds venant de s’ouvrir sous ses pieds. La vie doit continuer, le film suivre son cours fulgurant, et la musique, un temps minée, repart de plus belle, sa trompette revigorée. Il existe d’autres aventures, telles qu’en avaient rêvé Carl et Ellie à l’époque de leur culottes courtes, des terrains de jeux déguisés par une imagination débordante en pays hostiles et des héros remplissant tout l’écran de cinéma de leur sourire conquérant.

 

Evidemment, tous deux ont compris depuis qu’un voyage au bout du monde ne pouvait s’entreprendre sans de substantielles ressources. Les voici donc résolus à économiser pour enfin, un jour, se faire la belle. Mais le destin n’en finit pas d’essaimer ses contrariétés. Une convalescence onéreuse par-ci, une tempête crevant le toit de la maison par-là… Le précieux pécule fond plutôt qu’il ne grossit, tandis que les années et les pizzicati rieurs du violon s’égrènent de concert. Et puis un beau matin, nous trouvons Carl et Ellie soudain changés, les cheveux gris, le visage empâté. Nous n’avons pas vu le temps passer, et sans doute qu’eux non plus. Mais amoureux comme au premier jour, les deux attendrissants vieillards valsent toujours sur la rengaine câline qui a bercé leur ménage. « Jusqu’à ce que la mort nous sépare », s’étaient-ils juré au pied de l’autel… Et Ellie, affaiblie par la maladie, est la première à s’en aller. De la lullaby d’autrefois, il ne surnage plus qu’un piano solitaire, le fétiche personnel de Michael Giacchino, dont celui-ci fait l’usage le plus pudique pour raccompagner Carl chez lui. A l’intérieur de la grande maison où, nichés dans tous les recoins, derrière chaque plinthe, les soupirs navrés du passés constitueront sa dernière compagnie.

 

Et ensuite ? Le film va opérer un virage drastique, direction les montagnes dépaysantes et le serial bondé d’agitation qui métamorphosera Carl bien malgré lui en Indiana Jones grabataire. La formule Pixar tourne à plein régime, avec son brio de toujours mais aussi ses agaçantes scories, capables de brader au nom du divertissement familial les plus poétiques idées. C’est indéniablement sur le pas d’une porte que Up aura porté à son paroxysme sa joliesse douce-amère, petit trésor dont les concurrents fantômes du studio à la lampe sautillante (Dreamworks, Fox et consort) ne verraient pas même l’intérêt de rêver. Lorsqu’il se trouve entouré des chemises hawaïennes de la bande à John Lasseter plutôt que des costards-cravates pullulant dans l’industrie du blockbuster, Giacchino devient l’un des garants de ce « parler vrai ». Puisse-t-il ne jamais égarer sa sensibilité poupine.

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse