The Most Dangerous Game (Max Steiner)

Hard Target

Décryptages Express • Publié le 08/05/2017 par

THE MOST DANGEROUS GAME (1932)The Most Dangerous Game
Réalisateurs : Ernest B. Schoedsack & Irving Pichel
Compositeur : Max Steiner
Séquence décryptée : The Chase / The Chase Continues / The Waterfall (0:48:42 – 0:56:25)
Éditeur : Marco Polo / Naxos

De longs doigts de brume glissent lourdement à la surface de marais primordiaux, un arbre titanesque, abattu par on ne sait quelle force prodigieuse, enjambe un gouffre dont les profondeurs se dérobent au regard… Voici ce qu’il est permis d’appeler des tableaux de maître, habités par une splendeur farouche qui n’a pas fini, même plus de quatre-vingt ans après qu’elle ait incendié les écrans des salles obscures, d’aiguillonner violemment les imaginations nomades. Egarée dans les entrailles de ce monde extraordinaire, une fragile silhouette court et trébuche, cramponnée au bras de son protecteur. Sa robe déchiquetée, maculée de boue, la moule aussi voluptueusement qu’un fourreau de satin, et une peur panique soulève sa poitrine mieux que ne le ferait la plus puissante des décoctions aphrodisiaques. A voir ainsi Fay Wray, on comprend sans peine qu’elle ait exaspéré la convoitise de son poursuivant ! Le voici justement qui surgit d’entre deux fougères, bien décidé à s’emparer de son étourdissante proie : le roi Kong, pensez-vous ? Ah, vous n’y êtes pas. L’aristocratique Zaroff n’est qu’un homme… Mais il représente pour ses semblables un danger mille fois plus grand que celui incarné par le monstrueux souverain de Skull Island.

 

Avec son visage indéchiffrable, où le pli ironique du sourcil se brise contre les arêtes d’une cicatrice noire, avec son glacial vernis de civilité derrière lequel palpitent des pulsions terrifiantes, le comte est à lui tout seul un chef-d’œuvre d’ambivalence. L’interprétation admirable de Leslie Banks y fait beaucoup, la musique de Max Steiner au moins pareillement, si ce n’est davantage. Pour le compositeur autrichien, les premières lueurs des années 30 symbolisent un moment charnière, la date fondatrice qui lui vaut aujourd’hui encore d’être considéré (pas forcément avec raison, mais c’est un autre débat) comme le père de la musique de film. Sa bonne fortune tient évidemment à la majesté sauvage de King Kong, mille fois plus en tout cas qu’à la ténébreuse noblesse du thème de The Most Dangerous Game (Les Chasses du Comte Zaroff). Bien qu’un très pragmatique souci de rentabilité ait entrainé leur tournage simultané dans les mêmes décors onéreux, le premier, conçu comme l’attraction phare de la RKO, devint le mythe sur lequel il n’est plus besoin désormais de ratiociner, tandis que le second fut mangé par l’ombre gigantesque de son rival velu. Mais depuis, bien des flots ont coulé en rugissant sous les ponts.

 

The Most Dangerous Game

 

D’une façon ou d’une autre, tous les films de survie en milieu hostile, tous les tueurs sans états d’âme qui ne peuvent embrasser l’extase ultime qu’en traquant un gibier humain, sont liés à Zaroff par un pacte de sang. Quand il porte à ses lèvres l’embouchure de son grand cor, pour lancer une sonnerie qui n’est pas sans préfigurer curieusement le thème en forme de cri de ralliement des Vikings de Mario Nascimbene, le comte s’abandonne de tout son être à une passion devenue obsession dévorante. Aux yeux de la civilisation, cet homme est fou. Mais il demeure, dans les tonitruants arpèges dont est flanqué son leitmotiv, les traces pas complètement effacées d’une grandeur quasi chevaleresque. Si le récit, qui ne s’alourdit d’aucun bout de gras, ne souffle que des mots lapidaires du passé de Zaroff, la musique ne se prive pas de supputer et lui prête une histoire tumultueuse. Celle d’un ange déchu qui eût pu devenir un héros adulé par les siens, mais qui choisit, ivre de sa liberté délétère, de s’exiler en de sombres domaines, des havres de solitude oubliés de l’humanité, où son prosaïsme dément pouvait s’épanouir tel un lierre hérissé de noires épines.

 

A supposer seulement qu’il ait été naguère un seigneur digne d’admiration, l’enivrement animal de la chasse bannit du visage du comte toute trace de cette potentielle vertu. Le martèlement convulsif des cuivres, zébré par les appels à la curée que le cor n’en finit plus d’aboyer, se communique bientôt à la mise en scène elle-même, toute de travellings foudroyants où les yeux dilatés de Zaroff flamboient telles des torches. « First… kill ! » l’avait-on entendu professer, juste avant le début des réjouissances. « Then… love ! » Car la jouissance anticipée de la mise à mort n’est pas seule à le faire courir. Au bout du train d’enfer que mène Max Steiner, ode frénétique à la toute-puissance de Thanatos, une offrande morbide n’attend que d’être donnée à Eros. Une vie sacrifiée contre le regain de concupiscence sans lequel, manifestement, le comte Zaroff échouerait à honorer la somptueuse Fay Wray. Son thème, plus arrogant que jamais, égrène avec la satisfaction hautaine du vainqueur les notes qu’il détient en un long chapelet. Cigarette plantée aux lèvres, fusil pendant négligemment à ses côtés, le sinistre personnage a tout du chasseur heureux d’avoir livré une si belle battue. A lui la gloire d’un nouveau et macabre trophée ! A lui, encore, le ravissant butin qu’apporte entre ses bras épais un serviteur dévoué.

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse