Independence Day (David Arnold)

Le discours d'un roi

Décryptages Express • Publié le 27/06/2016 par

INDEPENDENCE DAY (1995)Independence Day
Réalisateur : Roland Emmerich
Compositeur : David Arnold
Séquence décryptée : The President’s Speech (1:46:56 – 1:49:54)
Éditeur : La-La Land Records

 

Que de mémorables tranches de rigolade dans les salles obscures ! Vingt ans après sa sortie, on ne voit toujours pas sous quel angle autre que la stupeur hilare aurait pu être regardé ID4, véritable monument de comédie qui s’ignore. Evidemment, du côté des cinémas US, ça n’était pas la même limonade. Là-bas, les spectateurs n’ont discerné nulle dimension parodique dans cette très complaisante élégie de la bannière étoilée, se régalant, bien au contraire, d’un hymne à l’Amérique éternelle, gendarme zélé du monde et rempart ultime contre les envahisseurs venus d’ailleurs. Hors de question de ricaner, même sous cape. Vous croyez ces allégations caricaturales ? Jetez plutôt un œil, pour vous persuader du contraire, à l’actualité récente : une suite, empreinte à l’évidence de cette même solennité abracadabrante, débarque la main posée sur le cœur, et le jovialement sinistre Donald Trump, en lice pour le commandement suprême, a récolté les vivats d’une foule conquise en paradant sur la triomphale fanfare d’Air Force One.

 

Jerry Goldsmith, compositeur de cet autre film phare du patriotisme hyperbolique des années 90, n’avait pas eu besoin d’aller chercher l’inspiration très loin. Tout juste un an avant qu’Harrison Ford, dans le costume d’un président incorruptible et valeureux, ne décanille à lui tout seul un commando de terroristes, David Arnold avait montré la voie en la pavant de cuivres démesurés. Mais aurait-il seulement pu envisager un angle d’attaque différent ? Dans Independence Day, Bill Pullman incarne Thomas J. Withmore, un chef d’état sans peur et sans reproche, sincèrement épris de son pays, héroïque face à l’adversité, fût-elle originaire d’une autre planète… Bref, le premier de la classe, auréolé de sa naïve splendeur. Fasciné depuis toujours par l’oncle Sam et par les symboles les plus grossiers de sa toute-puissance, Emmerich n’aurait pas toléré qu’on se gaussât d’un tel personnage en l’accoutrant de sonneries de cors goguenardes, trempées dans le sarcasme acide.

 

The President’s Speech

 

Place donc à l’emphase indestructiblement sérieuse de ce que l’on pourrait sans scrupule appeler le « Star- Spangled Theme. » La posture altière sur une petite estrade de fortune et le regard plein de gravité, notre vertueux président s’adonne avec panache à l’un des passages obligés du cinéma guerrier : la harangue vouée à galvaniser les troupes avant la bataille. Au sein de l’assemblée qui se recueille, même les vieux lézards crevassés de l’US Air Force ne retiennent qu’à grand-peine des larmes bourrues. Quant à David Arnold, qu’on verrait aisément terrassé par une émotion semblable, dans la chambre d’hôtel où il prétend avoir vécu en ermite, noircissant le papier à musique durant des semaines entières, sa musique parait suspendue aux lèvres de Whitmore. Cuivrée comme il se doit, mais sur un mode moins trompetant qu’intimiste, elle choisit d’emblée de faire monter en douceur les rythmes cardiaques. Très vite, les cordes prennent le relais, émouvantes et dignes, patronnées par des roulements de caisse militaire qui, en ce genre de circonstances, ne peuvent pas faire de mal.

 

Pour attendu qu’il soit, ce crescendo franchit toutes les étapes avec une assurance martiale. Et lorsque, en toute logique, éclate une épique coda, l’envie nous tenaillerait presque d’imiter les légions de troufions soulevés d’extase en portant horizontalement la main à notre front ! Un type formidable, décidément, ce président Whitmore. Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises, oh non ! Car avant de prendre ses quartiers dans le Bureau ovale, le gaillard était pilote de chasse. Jouissant, une fois encore, de l’appui inconditionnel du « Star-Spangled Theme » qui, épuisé sans doute par ses débordements chauvins, se résume ici au je-ne-sais-quoi de fripon d’un minuscule filet de flûte, le brave sidère tous ses conseillers en enfilant lui aussi une combinaison de combat. Les aliens n’ont qu’à bien se tenir ! L’Amérique est sur le point de bombarder leur groin gélatineux des missiles de la liberté… et des roquettes symphoniques largement aussi dévastatrices de David Arnold.

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse