Entretien avec Pryapisme

Priapus Felinae Video Game

Interviews • Publié le 17/07/2018 par

Chats. Metal. Chats. Jazz. Arbre à chats. Electro. Vétérinaire. Expérimental. Croquettes pour chats. Avant-garde. Lolcats. Ces quelques mots épars ne pourraient cacher bien longtemps l’incapacité d’à peu près toute la presse musicale à classer, puisqu’il paraît qu’il faut bien le faire, les manifestations sonores issues de la créativité débordante de Pryapisme. Car les étiquettes, ces gars de Clermont-Ferrand les ont mâchouillées et recrachées depuis leurs débuts, tant la multiplicité et l’alliage des genres a constitué dès leur formation un énorme brin de leur ADN. Au-delà de l’aspect souvent référentiel de leurs éructations musicales, c’est bien leur personnalité protéiforme et leur authentique enthousiasme qui leur ont valu de fournir le carburant musical d’Epic Loon, un jeu vidéo indépendant renouant avec l’esprit de la rigolade entre potes, la proximité en plus. Une telle profusion sonore méritait bien quelques explications, et c’est Aymeric Thomas, membre fondateur du groupe avec Ben Bardiaux, batteur et grand communicant, qui nous a fait le plaisir de répondre à quelques menues – mais ô combien cruciales ! – questions sur la place des animaux de compagnie dans un studio d’enregistrement, la légitimité de la bière en tant que source d’inspiration et accessoirement sur le « comment on fait ». 

Qui s’amuse à faire les clips chez vous ?

Alors, ça dépend lesquels. Quand on a sorti notre deuxième album, nous n’avions aucun contenu vidéo, aucun clip, même pas de photo potable du groupe. Jehan d’Apathia Records a eu pitié de nous et nous a fait notre premier clip (Un Druide est Giboyeux lorsqu’il se Prend pour un Neutrino) en collant des courts extraits de film ou des gifs sur un montage ultra rapide. Pour le deuxième (Futurologie), c’est encore lui qui s’y est collé. On avait demandé à nos followers de Facebook de nous envoyer des photos et des vidéos de leurs chats et il s’est servi de ça dans le clip. Après ça, je me suis sorti les doigts et j’ai voulu essayer de mon coté. Ça me taraudait depuis un moment alors j’ai récupéré quelques freewares pour faire du montage, du composing et du pixelart. J’ai passé environ six mois à apprendre en matant des tutos sur le net et j’ai fait le clip de Carambolage Fillette contre Dragon Non-Décortiqué, puis celui d’Epic Loon (que vous aurez le plaisir de découvrir – si vous l’osez chers lecteurs ! – à la fin de cet entretien passionnant, NDLR). C’est vraiment du bricolage car nous n’avions vraiment pas de moyens et pas de matos. En attendant de pouvoir un jour utiliser des fonds verts de 30 mètres de haut, des drones, des caméras HD, on continue notre petite tambouille. C’est très cheap et artisanal mais on rigole bien.

 

Est-ce que tous les animaux ont été bien traités ?

Tu peux être certain qu’avec nous, les animaux sont des rois ! C’est plutôt eux qui nous maltraitent. Nous sommes plusieurs dans le groupe à avoir des chats ou des chiens à la maison. Tu peux rassurer tes potes, on est vraiment des amis des animaux. Ma mère tient une chatterie familiale avec également de nombreux chats de gouttière – c’est là où le groupe a l’habitude de répéter – mais chez moi je n’ai que des chats venant de notre APA locale. J’y passe souvent juste pour faire des câlins aux chats abandonnés. Le nom du Plimptphlymst Studio (notre home-studio) vient d’un surnom d’un de mes chats qui a vécu 19 ans (je lui ai dédicacé l’album Diabolicus). Cocyte, un chat abandonné que j’ai adopté il y a deux ans est FIV+, avec un système immunitaire défaillant : il me bouffe toutes mes économies en soins vétos, chirurgies, médicaments, ostéopathie…  Entre mon salon et mon studio, il y a 4 arbres à chats, 8 panières moelleuses et un stock de jouet pour chats absolument indécent. 95 % des fichiers de mon téléphone sont des photos ou des vidéos de mes chats. C’est pareil pour Nico, un des guitaristes. Lui a une petite chienne qui a de l’arthrose, alors il a déménagé exprès pour lui offrir un jardin et ne plus avoir a lui faire prendre l’escalier. Tu nous mets tout les deux à discuter dans une pièce et on devient les personnes les plus relous du monde à parler de nos bêtes, pire qu’un couple qui vient d’avoir un môme. La personne qui pourra dire que nos animaux sont maltraités aura un sacré culot. Donc, je sais qu’en voyant nos clips, on peut avoir l’impression que les chats ont été malmenés, mais il faut savoir qu’on a plutôt adapté nos idées au fait qu’ils passent constamment dans le champ et qu’ils veulent toujours nous voler la vedette.

 

Chats. Humains.

 

Quand on voit vos tronches, on se demande si le port de la moustache est obligatoire chez vous…

Non, heureusement, le port de la moustache n’est pas du tout obligatoire. D’ailleurs en ce moment, il y en a plus qu’un seul qui la porte dans le groupe. Et je me dois de signaler qu’à part une fois où ces couillons se sont mis à 4 pour m’en dessiner une au feutre sur le museau, je n’en ai jamais porté !

 

De votre magnifique et épileptique site internet, j’ai retenu que vous cherchez le moyen d’écrire une bio correcte depuis l’an 2000. C’est donc ta dernière chance de me raconter de quelles formations musicales votre bande de joyeux lurons avez bénéficié et comment vos talents se sont téléscopés ?

Eléments de réponse avec notre envoyé spécial sur place. Concrètement, on est cinq aujourd’hui dans le groupe. Ben, le claviériste a passé sa tendre jeunesse à apprendre le piano classique à l’école de musique de Vichy, ce qui lui a permis, avant de trouver que les sons d’Eurodance early 90’s étaient super cools sur son synthé à 200 francs, de savoir jouer des sonates de Chopin avec un doigt. Tout ça lui a appris la technique, au service du mauvais goût certes mais quand même. Plus tard, il a étudié les techniques de clavier traditionnel de musique de l’est en allant en Turquie et en Bulgarie. 

 

Nico, le guitariste, a comme seule formation musicale le fait d’avoir acheté une guitare électrique quand il était ado et de travailler ses poignets en écoutant du Metallica, du Iron Maiden et autres Slayer dans sa chambre entre deux séances d’onanisme intense. Il a une formation d’ingé son par contre. Genre une vraie, reconnue par l’état et tout et tout. 

 

Nils, l’autre guitariste, est un gros bosseur de Conservatoire. Il a bossé la guitare classique depuis qu’il est gosse (il est d’ailleurs prof), il a aussi étudié avec différents profs particuliers certaines spécialités. Par exemple, il a passé plusieurs mois en Inde en mode intensif pour apprendre la Mohan Veena avec un maître sur place. Il a beaucoup travaillé aussi la musique d’Amérique du sud (le choro).

 

Antony, en plus d’être bassiste avec nous, est à la base un guitariste. Mais également un chanteur et un percussionniste. Il joue aussi du clavier, des machines et un peu de flûte. Le genre de mec agaçant. Niveau formation, je ne suis pas sûr à vrai dire mais je crois qu’il a dû avoir quelques années d’école mais c’est le genre de mec a vouloir jouer n’importe quoi tant que ça lui plaît, simplement en écoutant et en repiquant. Je l’imagine aussi avoir écouté et travaillé le Fado avec tout sa famille au coin du feu en mangeant des grillades pendant toute sa jeunesse, mais c’est peut être un hoax.

 

Et en ce qui me concerne, je suis plutôt l’autodidacte de la bande. J’ai fait un poil de piano étant jeune, de la MAO depuis que j’ai un ordi chez moi (bien avant les tutos sur le net, il fallait lire les manuels), et de la batterie depuis mes 16 ans. J’ai juste fait un an de formation intensive en musique actuelle pour apprendre les bases de l’arrangement et surtout quelques bases de percussion latine. J’ai pris un an de cours de clarinette aussi mais ma plus grosse formation est d’avoir eu plein de groupes depuis tout gosse, dans plein de genres différents. 

 

En ce qui concerne le télescopage : Ben et moi avons commencé le groupe lors de notre rencontre au lycée. Nico nous a rejoint plus tard : on cherchait un nouveau gratteux, lui était le pote d’un pote. On est partis ensemble voir un concert de John Zorn, on a mis Disco Volante de Mr. Bungle à fond dans la caisse et quand on a vu que lui aussi chantait le disque par cœur, on s’est dit que c’était lui le bon ! Nils nous a rejoint bien plus tard. On jouait déjà ensemble dans un autre groupe (Senoys, une sorte de jazz/rock bizarroïde) et on s’est très bien entendus. Lui comme moi partageons à fond la passion de la musique à l’image. Antony, c’est juste le gars trop sympa que tout le monde veut dans son groupe à Clermont-Ferrand. Pour le coup, il était fan du groupe donc on a eu le cul bordé de nouilles qu’il veuille bien nous rejoindre. Je crois qu’on partage tous un certain amour de la musique au sens large, quelque soit le style ou l’esthétique.

 

Bontempi, Guitar Hero, Fingers of Steel, Don't Drop the Bass et Poum-Tchak

 

Mais alors, avec tous ces talents et inspirations différents assemblés en un tout cohérent, on ne se demande plus ce qui vous inspire musicalement mais plutôt ce qui ne vous inspire pas…

Dans l’absolu, je crois que tout les styles de musique ont quelque chose d’intéressant, même les trucs qu’on n’aime pas trop a priori. Alors non, je ne pense pas qu’il y a vraiment des choses qui ne nous influencent pas. Certains genres ne plairont pas à tout le monde dans le groupe mais ça influence quand même ceux qui les aiment d’une manière ou d’une autre. Parfois, on pastiche exprès des trucs un peu nulos (pour nous, très subjectivement) parce que ça nous fait rire ou parce qu’il y a quand même moyen d’obtenir quelque chose de sympa avec un truc a priori craignos. Je pars du principe qu’avec un peu d’arrangement, on peut tout transformer et se l’approprier. Soit on fait une bonne blague avec, soit on tord l’influence avec autre chose pour la rendre chouette à nos oreilles… Le fait d’aimer jouer entre le sérieux et l’absurde permet tout ça. Par exemple, Nico et moi détestons le reggae, on n’en écoute jamais, mais les autres kiffent un bon vieux Bob de temps en temps. Au final, on a des passages reggae dans certains nos titres. Il faut voir les disques qu’on écoute ensemble en soirée ou en tournée : il y a du métal, de l’électro, du classique, du jazz, du trad, du hip-hop, du funk, de la new wave… Et quel que soit le genre, ça va du gros mainstream à l’obscur groupe ukrainien avec 12 fans sur le net… Il y a bien sûr des artistes qu’on déteste plus ou moins tous les cinq, mais ce n’est jamais, je crois, un style dans sa globalité. En creusant, il y a du bon et de l’intéressant partout. Je dirais quand même que la chanson à texte est peut être le seul genre qui n’influence quasiment en rien directement notre musique. Même si on écoute tous aussi des musiques chantées, le groupe est quand même à 99% instrumental.

 

Quelles sont vos références et inspirations inavouables, celles dont vous avez honte ?

Au niveau des références, il n’y a rien vraiment d’inavouable je crois. On a certaines références générationnelles par forcément de bon goût (les dessins animée des 80’s, l’Eurodance des 90’s, les films de série B ou Z….) mais il n’ y a aucune honte au final. On est aussi bien influencés par Tarkovski que par Jean-Claude Van Damne, mais on n’a aucun mal à l’assumer. On est sans doute aussi influencés par internet au sens large, sa multitude de contenus et son fourmillement d’absurdités. J’adore mater des vidéos de compilation de lolcats par exemple. C’est sans doute un peu honteux mais on ne le cache pas vraiment.

 

Comme c’est le matin j’ai très envie de savoir, là comme ça, ce que tu manges au petit déjeuner…

L’autre jour, exceptionnellement j’ai mangé des corn flakes, pour un petit déjeuner de champion. Mais en vrai, la plupart du temps, on ne mange principalement que du café.

 

Etes-vous adeptes des brainstormings à la bière ?

La bière est effectivement le genre de condiment qu’on a l’habitude d’apprécier avec une parcimonie toute relative, même si on n’est pas tous d’accord sur le détail : il y a le clan des IPA, le crew des Belges blanche de moines, la secte des Stouts à l’anglaise… ça peut être houleux en plus d’être houblonneux. On se pourlèche également volontiers les badigoinces au vin rouge de qualité. Mais pour être tout à fait honnête, pour les sessions brainstorming, notre conseiller référent est plutôt le café, souvent en la présence de son assistant personnel, le thé. C’est certes moyen rock’n’roll, mais Pryapisme, c’est ça aussi : un discours de vérité, pas de chichi, pas de langue de bois.

 

Chat. Panier.
 Concrètement, avez-vous des emplois ou attendez-vous que les droits d’auteurs vous sustentent ?

Je suis le genre de gars a avoir un emploi du temps qui change tout le temps, des horaires chelous qui parfois me font bosser jusqu’au milieu de la nuit et donc me lever plus tard aussi. Accessoirement, le fait de ne pas avoir d’horaires fixes chaque semaine permet de choisir quel jour sera un dimanche ou pas. Et des fois, le dimanche tombe un lundi, ou même un mercredi des fois, c’est fou !

 

Dans le civil, Nils est prof de guitare classique, en plus de plusieurs groupes et un peu de musique à l’image. Nico est ingé-son et monteur pour des vidéos internet (le Joueur du Grenier notamment) et il n’a que Pryap’ comme groupe. Ben et Tony ne font que de la musique dans plein de groupes différents, et donc beaucoup de scène ; et perso, même si j’ai plusieurs groupes de scène aussi, mon activité principale est la composition et l’arrangement (groupe 100% studio, ou musique à l’image).

 

Sur quoi as-tu travaillé, si ce n’est pas indiscret ?

Pour être parfaitement honnête, la plupart des tafs que j’ai en musique à l’image sont vraiment alimentaires (type jingle ou générique pour web TV ou petite chaîne régionale). C’est vraiment pas ouf mais ça permet de mettre du beurre dans les épinards. Il y a des fois quelques trucs cools quand même, comme des musiques et illustrations pour du court métrage et du docu, des installations musicales pour expos de peinture, un spectacle de danse une fois, et même un titre pour une animation de fête foraine ! Mais clairement, Epic Loon est le plus gros projet sur le lequel j’aie bossé : un jeu complet, plus d’heures de musique et carte blanche pour les compos, c’est le rêve ! J’adorerais pouvoir bosser sur du long métrage, du documentaire complet et d’autres jeux vidéo évidement. En tout cas plus de choses où je pourrai être créatif.

 

Qu’est-ce que vous apporte Apathia Records, ce label assez inconscient pour éditer de la musique de jeu vidéo composé par des dingues tels que vous ?

Eh bien un label, c’est vachement pratique pour pas mal de choses : ça fait plein de papier relou, ça permet de distribuer les albums un peu partout, ça fait causer du groupe, ça cherche des chroniqueurs, tout ça tout ça… Vu qu’ils signent à peu près tout ce qu’on leur propose pour l’instant, même si le dernier album était une BO de jeu, ça les a intéressé. Et puis, même si c’est un format particulier, cette BO reste de la musique de Pryapisme malgré tout. Ils ont cru en nous et nous ont suivi depuis le début alors c’est chouette.

 

Chats. Table de salon.

 

Epic Loon est un platformer couch game. Veux-tu nous expliquer que veut dire ce terme de geek ?

C’est un terme très saugrenu pour designer tout simplement un jeu de plateformes qui se joue entre potes sur un canapé. Pendant longtemps, beaucoup d’éditeurs ont misé sur l’aspect réseaux, le fait de pouvoir jouer derrière son ordi avec un mec à l’autre bout de la planète. Mais finalement, ce n’est pas ce qu’il y a de plus humanisant. Alors que ce genre de jeu multijoueurs en local, donc entre copains autour d’une bière fraîche, revient aux fondamentaux de ce qui se faisait dans les années 80/90 avec les premières consoles de salons : des jeux simples et funs pour rigoler en soirée avec ses potes, ses frères et sœurs ou ses voisins.

 

Quelle a été la genèse du jeu ? Quels liens pernicieux entretenez-vous avec Macrales Studio, une bande de grands gosses à l’humour douteux selon leurs propres dires ?

Il me semble qu’à la base, le directeur technique du jeu connaissait notre musique. Il aimait beaucoup notre EP Futurologie, qui est assez cinématographique, et il s’est dit sans trop y croire qu’il allait nous proposer de bosser ensemble. Il pensait qu’on allait refuser, mais quand on a reçu la proposition, on était super heureux !  C’était un rêve pour nous, d’autant plus que le jeu est vraiment cool et pas seulement une opportunité pour nous de faire mumuse. C’était un gros taf. Macrales avait déjà bien avancé, ils avaient une première version bêta du gameplay et les grandes lignes de ce qu’ils voulaient en faire. On s’est rencontré une première fois pour étudier le projet, voir si c’était réalisable, et on a fait un petit test sur un niveau assez rapidement. On voulait à la base proposer un test très illustratif, plus consensuel peut être, ou en tout cas moins libre que ce qu’on avait l’habitude de faire dans ce groupe. Mais ils nous ont vraiment donné carte blanche, alors on a balancé un titre assez extrême dès le début. Du quitte ou double, mais ils ont kiffé, et c’était parti pour des mois d’aventures ! 

 

Futurologie me semble d’inspiration « (musique) classique » et est également assez « imagé »…

Futurologie est un titre qui a été écrit sur une longue période. Je suis parti d’une suite d’accords qui me plaisait et j’ai essayé d’en presser le jus au maximum. Plus j’écrivais, plus de nouvelles idées d’arrangements me venaient, plus le titre s’est étoffé et il s’est mis à raconter une histoire complète sur une vingtaine de minutes. A la base, il était censé être écrit pour notre troisième album, Diabolicus Felinae Pandemonium, mais il était trop long et trop différent des autres morceaux. Comme il avait son propre récit, sa propre identité, notre label nous a proposé de le sortir à part. Il y avait un aspect cinématographique dans mes inspirations pour ce titre, et je l’ai ré-arrangé entièrement à la fin pour orchestre symphonique, histoire d’aller à fond dans cet esprit de musique de film et de proposer un bonus un peu singulier sur le disque. Et puis c’était un exercice de style qui me titillait depuis un moment. C’est un morceau qui contient je crois beaucoup d’images. Je le voulais vraiment comme une sorte de B.O. imaginaire, et même si le film n’existe pas, chacun pouvait projeter ses propres images et y voir ses propres genres cinématographiques.

 

Pryapinterview

 

Qu’est-ce que vous utilisez comme équipement et logiciels pour reproduire l’orchestre ?

A part une petite partie des instruments dont on se sert en live (en gros, guitares/basse/claviers/batterie) et quelques bricoles ici et là (percussions diverses, clarinettes, cithare, scie musicale, mohan veena…), la plupart des instruments qu’on utilise sont programmés, pour l’orchestre symphonique comme pour les instruments trad. Il y a aussi de temps en temps des vrais invités (pour du saxo, de la contrebasse ou du basson par exemple) mais c’est un tout petit pourcentage. On utilise donc des banques de sons dans lesquelles des vrais instruments ont été enregistrés note à note et avec une multitude de vélocités et d’intentions différentes. On programme tout en ça en midi sur ordinateur en espérant arriver au son le plus réaliste possible. En ce qui concerne les logiciels, on en utilise une multitude mais basiquement, on se sert d’Ableton Live comme outil principal pour écrire, programmer, éditer et mixer notre travail. Pour les plugins de son, c’est essentiellement Kontakt et Reaktor de Native Instruments et Play de East West, dans lesquels on va rajouter des banques d’instruments spécialisées d’autres éditeurs. Pour nos instruments d’orchestres symphoniques, on a le choix et on picore à gauche et à droite. Souvent, notre piano vient de l’éditeur Soniccouture, le premier violon de 8Dio, les bois de Sonokinetic, les cuivres et les cordes de Native, East West ou Spitfire Audio. Bon c’est un peu technique pour le coup, mais la plupart des compositeurs de musique à l’image utilisent ce type d’outils que ce soit pour livrer un travail fini ou juste pour maquetter avant de passer en studio avec un orchestre. Nous, on n’a pas encore le budget pour se payer un philharmonique.

 

Y en-t-il parmi vous qui écoutent de la musique de film ? De vieux trucs, ou des plus récents ?

Oui, on en écoute tous plus ou moins, même si certains sont davantage fans de musiques de jeu vidéo. Personnellement, je suis très friand de musique de film ou même de série, ça correspond même à une grande partie du plaisir d’un film. Je crois être autant fasciné par les bonnes musiques originales spécialement composées pour un film que par une utilisation futée de musique externe en synchronisation. Tu fous la Neuvième sur une séquence un peu ratée, et bien, même si ça peut être assez lourdaud, il y a pas à tortiller du cul, ça a quand même de la gueule et ça fait son petit effet. J’adore aussi le décalage produit par une musique qui contraste avec ce qu’il se passe à l’écran. Utiliser une musique mineure sur une séquence positive par exemple, ou l’inverse, produit un effet de mise en tension super intéressant. Que ce soit pour coller complètement à l’action ou pour créer une distorsion, la musique dans un film est primordiale. 

 

Pour une référence d’un vieux film :  alors c’est quoi un vieux film d’abord ? Quand j’étais ado, ça voulait dire du noir et blanc, mais maintenant j’ai l’impression qu’un film de 1995 est considéré comme vieux… C’est sans doute moi qui suis vieux. Bref, je ne vais pas être original pour un clou, je vais être obligé de citer du Herrmann ou du Morricone, parce que bon, on aura beau dire, ça reste du nectar. Alors Le Bon, la Brute et le Truand.  

 

Il y a beaucoup de musique de film que j’adore sur ces dernières années, mais si je ne devais en citer qu’une, même si le film a déjà presque 10 ans, ça serait la B.O. de La Grotte des Rêves Perdus de Werner Herzog, écrite par Ernst Reijseger. C’est juste une merveille qui illustre à 100 % le propos et les émotions du film.

 

Nosferacula

 

Avez-vous eu l’occasion de jouer à Epic Loon avant de composer ?

Pour la composition, bien sûr, on avait régulièrement des versions de travail mises à jour. On a avancé en parallèle avec le développement du jeu, presque niveau par niveau, en se basant principalement sur le storyboard. On avait donc une idée a peu près claire du cadre de chaque niveau avec l’univers, les graphismes et le gameplay.  On était aussi en contact régulier avec le directeur technique et le directeur de prod car il y a eu pas mal d’évolutions en cours de route (sur le nombre de niveau, la durée des loops, ce genre de chose…). On a surtout beaucoup causé en amont pour avoir les grandes lignes esthétiques. Malgré le fait qu’on avait carte blanche, il fallait quand même être raccord et ne pas faire n’importe quoi. Chaque niveau se passe dans un cadre différent, avec des références de films précises. Il a fallut donc décider quelles esthétiques on voulait pour chaque ambiance, quelles instrumentariums, quels tempos, quelles dynamiques… On a beaucoup travaillé avec des musiques de films en tête pour choisir tout ça, ainsi qu’avec des références de musique traditionnelle, selon le pays ou le cadre dans lequel le jeu se passe. Tout ça a été notre vraie base de travail.

 

On avait prévu de sortir la BO en même temps que le jeu, qui n’est pas encore sortie, mais les délais de sortie entre un disque et un jeu ne sont pas les mêmes et ça aurait été impossible de se synchroniser entre les différentes plateformes de jeu et le label. Les délais de mise en ligne et de fabrications sont trop différents. On a été malheureusement obligés de sortir ça en décalé.

 

Il paraitrait qu’il y a une centaine de niveaux dans le jeu. Et, euh, aussi, c’est quoi une loop ?

Je vais répondre à ces deux questions en fait car elles sont liées. Une loop, c’est le terme anglais pour une boucle. Vu qu’on est sur un jeu vidéo, la musique doit pouvoir continuer indéfiniment jusqu’à ce que le joueur termine le niveau, donc notre travail était d’écrire des titres pouvant boucler sur eux-mêmes sans coupure. Tout le procédé d’écriture a été régi par ça. Il fallait que la fin de chaque morceau puisse reprendre au début, ce qui est très différent d’une structure de titre « normal » avec son intro et sa conclusion. Chaque boucle dans le jeu dure environ 1 minute, 1 minute 30 et correspond à un niveau. D’ailleurs, pour être exact, les musiques changent à chaque changement de scène, un peu comme dans un film. Certaines séquences dans le jeu comportent plusieurs petits niveaux séparés seulement par un mouvement de camera, et dans ces cas là, la musique reste la même. Concrètement, on a écrit environ 70 boucles. Je ne me souviens plus exactement le nombre total de niveaux, mais il me semble que ça doit tourner autour de 350. Il y a également deux modes de jeu, le mode Story, qui correspond à un scénario de film, et le mode Battle, qui est juste une succession de niveaux aléatoires supplémentaires pour faire du score entre amis. Les musiques sont identiques pour les deux modes car, même si le gameplay et le design des niveaux changent, on reste tout de même dans les même univers graphiques. Pour un petit jeu indépendant, environ 1h20 de musique originale, ça reste une durée assez longue.

 

Et tout ça nous amène à l’album et à ses 29 pistes : on ne voulait pas faire une sortie CD avec 70 boucles musicales, les unes à la suite des autres, qui se terminent en fade out comme ça se fait souvent sur certaines B.O. de jeux. Donc on a repris chaque boucle, on en a collé certaines, on a raccourci ou allongé certaines parties, et on a retravaillé des intros et des fins pour aboutir à de vrais titres cohérents, et pas juste un assemblage mal foutu. La B.O. de Pryapisme est une sorte de version director’s cut des musiques présentes dans le jeu. Basiquement, la majorité des titres du disque correspond à plusieurs boucles / niveaux issus d’une même unité de lieu dans le jeu. Chaque acte ou groupe de niveaux étant écrit avec une même cohésion harmonique et rythmique, on ne repère pas forcement les boucles sur le disque sans avoir joué au jeu.

 

Grozilla

 

Raconte-moi la génèse de Epic Loon Theme, musicalement assez riche et « profusionnel »…

Epic Loon Theme est le thème principal présent sur l’écran titre du jeu. L’idée était d’écrire un thème très nerveux pour dynamiser directement le début de partie et introduire musicalement le gameplay rapide, fun et un peu bordélique du jeu. A la différence des scènes jouables, nous n’avions pas ici de référence de lieu ou d’ambiance précise à illustrer, on a donc fait un gros fourre-tout bien indigeste de tout ce qu’on peut trouver dans le jeu : des cordes symphoniques, des sons de jeu des 80’s, des ambiances plus orientées world music qu’on réutilisera dans le jeu de manière plus illustrative, et bien sûr le coté électro et métal qui apporte la modernité, la nervosité et le fil rouge de la musique du groupe. C’est Nils, notre guitariste, qui a écrit la ligne mélodique en voulant quelque chose d’assez introductif et le plus efficace possible, comme un thème principal de film. Et j’ai réarrangé le tout pour apporter la profusion dont tu parles, avec les différents timbres qu’on retrouvera dans le jeu. L’idée de ce titre, pour résumer, c’est « Salut à toi qui a lancé la partie ! Si t’appuies sur start, tu vas avoir droit à un jeu catchy où tu vas voyager aux 4 coins du monde, ça va être bien nerveux mais fun, viens donc te payer une bonne tranche de rigolade ! ». C’est en tout cas comme ça que nous l’avons pensé.

 

Pour élaborer le level design, les développeurs se se basés sur des plans et scènes cultes des films Godzilla, Jurassik Park, Nosferatu et Alien. Comment avez-vous différencié ces différents mondes ?

Pour chaque VHS, nous avons pris le parti d’écrire la musique en accentuant les références aux contextes visuels, aux musiques originales des films pastichés ainsi qu’à leur genre cinématographique respectif. Mis à part les cotés électroniques, rock ou métal qui sont là plutôt pour souligner la dynamique du gameplay, on a aussi glissé quelques sonorités de vieux jeux vidéo de l’époque pour rappeler le contexte de l’action : on joue dans une VHS, dans les années 80/90.

 

Pour Nosferacula, une partie de l’action se passe dans un train en Transylvanie, donc on s’est servi de beaucoup d’instruments des Balkans. Lorsqu’on est dans le château, c’est plutôt un orchestre symphonique de film d’horreur avec des lignes de piano très sombres… Sur un bateau qui vogue vers l’Angleterre, on a utilisé des instruments celtiques sur une écriture inspirée des chansons de marins. A chaque fois, l’écriture et les instruments utilisés soulignent l’univers visuel dans lequel se passe l’action. Pour Alien The Hitchhiker, c’est essentiellement un mélange de musique électronique, de sound design d’ambiance spatiale et toujours de musique de film d’horreur et de science-fiction.

 

Grozilla a beaucoup de lieu différents : pour un village de pécheurs, on s’est servi d’instruments et de musiques traditionnelles du Japon. Certains films de Kurosawa ou Mizoguchi qui se passent dans le Japon médiéval ont d’ailleurs influencé directement l’écriture. Certains niveaux dans des décors en carton-pâte nous ont évoqués les génériques de séries nipponnes type Spectroman ou Bioman, alors on a voulu rappeler ça dans les compositions. Pour les séquences qui se passent dans un Tokyo en feu, j’ai tout de suite pensé à Akira (la version film de 1988) et j’ai voulu rappeler ça par les instruments utilisés. Techniquement, il s’agit d’instruments traditionnels de Bali, donc plutôt loin du Japon, mais notre imaginaire musical de cette ville a tellement été influencé par cette B.O. qu’on a trouvé intéressant de le rappeler ici. Le Tokyo d’Epic Loon est donc une illustration détournée du Tokyo d’Akira, même si la référence n’est pas directement présente dans le jeu. Cela a permis surtout de marquer une grosse différence entre les niveaux de la VHS sans avoir systématiquement recours aux flûtes ou aux cordes japonaises.

 

Jurassic Land

 

Jurassic Land a été le plus dur : le cadre est une jungle au Costa Rica ! C’est moins évident de trouver comment l’illustrer sans tourner autours des percussions seules. Du coup, on a fait un petit détour du coté des musiques typiques d’Amérique Centrale et du Sud au sens large. C’était un peu par confort d’écriture pour être honnête, mais surtout pour quand même avoir une différenciation claire avec les autres VHS et entre les niveaux eux-mêmes. Il y avait aussi de quoi s’amuser avec des parties orchestrales plus proches de musiques de films d’aventure. On a d’ailleurs un peu caricaturé le thème original de Jean Guillaumes.

 

Vous n’avez pas voulu vous inspirer précisément de la musique de la saga Alien ?

On voulait emprunter des références de la SF au sens large. Par exemple, les synthés analogiques de Blade Runner ou les sons de théremine et d’onde Martenot des vieux films SF des 50’s. On s’est permis de piocher dans plein d’éléments typiques vu qu’ici, on pouvait se permettre de diversifier les instruments sans trahir le genre cinématographique dans lequel se passe l’action. Mais le coté symphonique et sound design bruitiste de la musique originale reste présent ici et là.

 

Alors au-delà de l’appréciation de la musique en elle-même, ce sont les titres des pistes qui feront kiffer tout le monde. Quel est le cerveau génial (ou malade) responsable de ces mini barres de rire ?

En fait, les titres de travail correspondaient à la base aux différents niveaux du jeu (Nosferacula-Acte02-Scene 03 par exemple) et on avait prévu de les garder comme ça pour rester dans l’optique « Bande Originale », pour ne pas perdre le joueur qui voudrait retrouver un passage en particulier et surtout pour ne pas embarrasser l’éditeur avec des titres un peu hors propos. Mais c’est eux qui nous ont dit à la fin « Bon les gars, vous allez quand même trouver des titres un peu rigolos comme vous faites d’habitude ! ». Du coup, ça s’est fait un peu à la dernière minute, et je m’y suis collé. J’avais quelques idées en stock à recycler, et pour le gros des titres, c’est juste un peu de beerstorming en jouant sur des références audiovisuelles. Je ne suis pas peu fier d’avoir enfin pu placer dans un titre Chester Copperpot – qui est juste un nom retrouvé sur un cadavre dans une petite scène des Goonies. Seuls les gens qui ont vu comme moi le film 70 fois étant gosses comprendront la référence. Mullet Haircut Grand Finale est un hommage à Bernard Minet et à ces fameux génériques français de séries nippones. Chaque titre a sa petite histoire ! Bref, je me suis un peu amusé pendant un week end… J’ai soumis les propositions aux autres loustics du groupe qui ont validé ça (traduction : ils m’ont dit : « Oui oui c’est bien, nous on s’en fout complètement mais tu as l’air tellement content de tes conneries… ») et hop, c’était parti pour l’impression. En tout cas, si ça fait au moins sourire quelques personnes, ça valait le coup !

 

Alien The Hitchhiker

 

Comment enjoindre les cinémélomanes à découvrir votre univers musical, sachant qu’ils sont pourvus d’oreilles délicates et que les cheveux longs et la guitare saturée leur font peur ?

D’habitude je dis un truc du genre :  « Venez nous écouter, on a des cookies ! » mais ça risque de ne pas marcher ici. En plus on est vraiment nuls pour vendre notre travail. Mais je vais faire un effort : Pryapisme est d’abord un groupe instrumental très influencé par les éléments visuels, donc je pense qu’un cinéphile n’aura pas de mal à trouver ses marques ou au moins certains repères ou références immédiates. On a d’ailleurs déjà samplés des extraits de films dans nos albums, alors ça peut valoir le coup d’organiser une soirée blindtest entre ami(e)s pour tenter de découvrir de quels films il s’agit ? Attention, il n’y a pas que du bon non plus hein ! On passe de Pialat à Vin Diesel alors ça peut piquer. Si vous n’aimez pas les guitares électriques, n’ayez crainte, il n’y en a pas tout le temps, certains titres n’en contiennent même pas du tout. Pour les cheveux longs, c’est pas grave non plus, on a de tout : du moustachu, du barbu, du bien rasé et même un chauve. En live, on a aussi fait par le passé quelques reprises de musique de film (dont le légendaire Gremlins 2 dont on était pas peu fiers) et nous jouons encore régulièrement un morceau de Fantasia (bon c’est plutôt à la base un morceau de Moussorgski, mais un peu de malhonnêteté intellectuelle pour appâter le chaland n’a jamais fait de mal… enfin si, des fois… mais pas là).

 

Quand se déroulera votre prochain concert en région parisienne ? Avec du Epic Loon dedans ?

Alors le prochain concert à Paris devrait être le 25 octobre, mais on n’est pas sûrs de la salle pour l’instant. Notre prochaine setlist, on y travaille encore pour être honnête. Il y aura normalement tous nos albums représentés, et donc mathématiquement, on devrait jouer aussi des bouts d’Epic Loon. Ça va être l’occasion de tester ça en live, probablement sous forme de medley. Venez nous voir, on est plutôt sympas. 

 

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Entretien réalisé en juin 2018 par Sébastien Faelens et Hélène Krpan
Transcription : Sébastien Faelens
Remerciements à LN pour le coup de main et à Aymeric Thomas pour sa disponibilité et son humour

Sebastien Faelens

Sebastien Faelens

Rédacteur
Cinéphile depuis sa plus tendre enfance, ce n’est qu’à ses dix-huit ans que Sébastien commence réellement à écouter la musique de film en dehors de son support. Effectivement, il s'écoulera de nombreuses années d’errements dans les vidéo-clubs de Beauvais à la recherche de films bien trop violents pour son âge, avant sa rencontre pendant ses études avec Vivien Lejeune, qui deviendra rapidement un ami et un premier guide passionné dans l’univers de la B.O. Puis c’est l’escalade : la rencontre avec Olivier Soudé, puis la participation aux magazines Dreams to Dreams et Cinéfonia finiront de rendre le jeune métalleux complètement accroc aux trames sonores, ce qui a longtemps conforté ses parents dans l’idée qu’il avait probablement des fréquentations peu recommandables malgré son apparente tranquillité. Mais le célèbre magazine périclite en 2006 et c’est après trois ans d’une retraite bien méritée qu’il reprend du service comme rédacteur puis secrétaire de rédaction d’UnderScores : les années ont passé mais la passion est restée intacte !
Sebastien Faelens
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