Plein feux sur Cannes Soundtrack

Entretien avec Vincent Doerr, fondateur de l’événement

Interviews • Publié le 18/05/2017 par

Alors que vient de s’ouvrir la soixante-dixième édition du Festival de Cannes, il était sans aucun doute opportun de s’intéresser un peu plus en détail à Cannes Soundtrack, l’une des manifestations organisées en marge et qui, depuis 2012, remet notamment un prix de la meilleure musique, un « coup de cœur » élu parmi les partitions des films de la compétition officielle. Cette année, cette dernière réunit dix-neuf longs métrages et on y compte, entre autres, les contributions de compositeurs tels que Carter Burwell pour Wonderstruck de Todd Haynes, Jonny Greenwood pour You Were Never Really Here de Lynne Ramsay, Jed Kurzel pour Jupiter Holdja (La Lune de Jupiter) de Kornél Mandruczó, Randy Newman pour The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach, Philippe Rombi pour L’Amant Double de François Ozon ou encore Philippe Sarde pour Rodin de Jacques Doillon. Pour en savoir un peu plus, vous pouvez dès à présent suivre le quotidien de la manifestation sur les réseaux sociaux. De notre côté, nous n’avons pas résisté à l’opportunité qui nous a été offerte de poser quelques questions au créateur de Cannes Soundtrack, Vincent Doerr.

Vous avez d’abord fréquenté le festival de Cannes en tant qu’étudiant en cinéma : votre intérêt pour la musique de film date-t-il de cette époque ?

C’est la soixante-dixième édition cette année et c’est aussi mon vingt-cinquième festival de Cannes, un anniversaire. J’ai effectivement commencé lorsque j’étais étudiant en cinéma et surtout musicien, pianiste et guitariste. Je faisais des concerts en parallèle de mes études et j’avais un fort intérêt pour la musique de film.

 

C’est quoi, selon vous, une bonne musique de film ?

Il n’y a pas de bonne ou mauvaise musique de film. Il y a surtout différents types de musiques de film. Par exemple, celle qui se marie parfaitement et celle qui se dissocie si bien qu’elle réussit à porter le film, comme Bernard Herrmann avec Taxi Driver. Il y a également la synchronisation qui consiste à utiliser des morceaux existants.

 

Et quels sont aujourd’hui les compositeurs et/ou les partitions qui représentent pour vous la quintessence de la musique au cinéma ?

Dans les années 60-80, on était dans l’ère des mélodies qui sont devenues cultes depuis, de Morricone à Moroder. Aujourd’hui, avec des compositeurs oscarisés comme Alexandre Desplat ou Howard Shore, on se situe dans un registre où la musique doit se fondre dans le film et l’accompagner sans compromis. C’est souvent très réussi et ça fait le job, mais la musique a plus de mal à vivre sans le film. Elle est moins mémorisable. On a aussi beaucoup de morceaux préexistants et les music supervisors sont devenus parfois aussi connus que les compositeurs. C’est une autre époque. Mais je suis un grand fan de Cliff Martinez, récompensé en 2016 par le jury Cannes Soundtrack pour le score du film The Neon Demon.

 

En 2010 vous lancez Cannes Soundtrack : comment cette idée a-t-elle fait son chemin ?

Sans vous raconter les détails de mon parcours, cela s’est fait à partir de 2008 et pendant les deux années où j’ai collaboré avec le Festival et son équipe. Nous organisions des concerts dans un de ces lieux magiques qui existent toujours, Le Cinéma de la Plage, une scène sur pilotis face à la plage Macé sur la croisette, à 19h30 juste après la montée des marches. Les festivaliers avaient droit à une heure de live, une programmation éclectique musique et cinéma. C’est en organisant cet événement que, l’année suivante, j’ai décidé de créer Cannes Soundtrack. Je trouvais dommage qu’il n’y ait pas de focus sur ces deux industries qui travaillent tout le temps ensemble mais qui finalement se connaissent assez mal et qui n’ont pas forcément de moments pour se rencontrer. Les deux premières années de Cannes Soundtrack, en 2010 et 2011, ont fonctionné sans remise de prix. Nous souhaitions d’abord avoir un espace, un pavillon réservé avec quelques partenaires au Marché du Film, dont le père du directeur général était compositeur. Il nous a aidés au lancement. Nous avons ainsi pu interviewer des compositeurs présents et organiser des tables rondes avec le CNC et la SACEM. L’idée était avant tout de créer une plateforme internationale.

 

Il commence à y avoir en France de plus en plus de manifestations autour de la musique de film : avez-vous le sentiment que votre projet soit arrivé au bon moment ?

Oui c’est vrai que depuis quelques années, on parle de plus en plus de musique de film et il y a de plus en plus de ciné-concerts dans le monde. Le cinéma est devenu une valeur patrimoine, il sort des salles et s’exprime au travers d’expositions et aussi de spectacles musicaux. C’est une bonne chose. Cannes Soundtrack s’inscrit dans ce moment où, effectivement, on a besoin d’expliquer que la musique est une œuvre au côté de la matière filmique.

 

A-t-il été difficile pour votre projet de trouver sa place au sein d’un paysage déjà bien fourni ?

Le festival de Cannes existe depuis tellement d’années et il est devenu tellement incontournable qu’est apparu un grand nombre d’événements dit « off », certains plus intéressants que d’autres d’ailleurs. Il y a les sélections parallèles intégrées au festival, la Semaine de la Critique, la Quinzaine et même la programmation de l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion – NDLR). Récemment, on a également vu arriver la Queer Palm, une récompense LGBT, et même la Dog Palm ! Il y aussi une multitude de rendez-vous de charité sans grand intérêt. Cannes Soundtrack a en fait très vite trouvé sa place et l’idéal serait qu’elle obtienne la même reconnaissance que les sélections parallèles qui sont aujourd’hui devenues incontournables.

 

Votre manifestation est directement liée à la sélection de films en compétition officielle qui est dévoilée un mois avant environ : ce doit être un véritable défi d’organiser si vite les choses, non ?

C’est très compliqué car, effectivement, la conférence de presse annonce la sélection définitive du festival mi-avril. Une fois celle-ci annoncée, il faut trouver les compositeurs liés à chaque film. C’est un travail complexe car alors certains films viennent à peine d’être montés, finalisés, et certains sont parfois même encore en post-production. C’est un vrai casse-tête !

 

On suppose également que votre budget doit être tout de même assez serré ?

Notre événement n’est pas subventionné et il n’y a pas de concert avec billetterie, donc les seules ressources sont les partenaires privés. Cette année c’est la marque, SONOS qui nous accompagne dans cette aventure et d’autres marques peuvent être sponsors de concert ou de rencontres. Le manque de financement est toujours un obstacle à la réalisation d’un tel projet.

 

Y a-t-il beaucoup compositeurs qui accompagnent les équipes des films à Cannes ?

Les compositeurs ne sont pas toujours invités sur le festival. Certains y descendent par leurs propres moyens, sauf si ce sont des stars ou si la musique a un rôle particulier dans le film. C’est un rêve et un objectif que de réussir à trouver une solution pour financer la venue des compositeurs systématiquement pour la compétition et même les autres sélections.

 

Malgré de nombreux efforts il subsiste une réticence en France à considérer la musique comme autre chose qu’une discipline « technique ». Comment l’expliquez-vous ?

 Je ne sais pas s’il y a une réticence, mais il est vrai que la musique de film a du mal à être reconnue comme une œuvre au côté du film. Elle est souvent un sujet qui arrive à la fin de la fabrication du film. C’est dommage et c’est aussi un combat que d’arriver à la replacer au cœur de la création.

 

A partir de 2012, vous décidez de procéder à une remise de prix : cela s’est-il imposé comme un acte militant, alors que le Festival ne propose aucun prix dans cette catégorie ?

Ce n’était pas une évidence ni un acte militant, mais je dirais plutôt une envie de mettre en lumière la musique de film. Le Festival de Cannes a son histoire. En 1946, il y eu un prix dédié pour la Sélection officielle, le Prix SACEM, mais il a été abandonné tout de suite après. J’en ignore les raisons exactes, il faudrait revenir aux sources et comprendre pourquoi ils ont arrêté dès la première édition. Mais aujourd’hui, le Festival ne veut pas récompenser la musique. Pour les organisateurs, il s’agit d’une récompense technique au même titre que les décors, les costumes… Avec une nuance, bien sûr, car les opposants à cette version précisent que la musique est également une œuvre et qu’il n’y a pas de raison de ne pas la récompenser. La réponse de Gilles Jacob fut toujours de dire que le Festival de Cannes se concentrait sur le cinéma et les films. Ils ne sont pas fermés à l’idée, car ce débat ressort chaque année, mais cela traîne. L’idée de Cannes Soundtrack n’est pas non plus de faire un affront au Festival mais d’être complémentaire. Et si ce prix existe un jour en sélection officielle, il ne fera pas d’ombre à l’événement.

 

Vous aviez jusqu’ici pris soin de distinguer musique originale (prix « Coup de Cœur ») et utilisation de musiques préexistantes (prix de la meilleure musique synchronisée)…

Pour cette nouvelle édition nous avons recentré le Coup de Cœur sur la musique originale uniquement et supprimé le second prix. Nous avons prévu de créer simplement une mention spéciale pour la synchronisation d’une musique existante. Le plus important à nos yeux est de récompenser la création originale.

 

A l’exception notable de Hubert Charrier que les passionnés connaissent bien, votre jury est constitué de journalistes issus d’une presse cinéma qui, d’une manière générale en France, n’accorde elle-même à la musique de film qu’une place assez marginale, et ne l’évoque d’ailleurs quasiment jamais lorsqu’il s’agit de chroniquer un film…

Nous avons pris la décision de créer un jury composé uniquement de journalistes cinéma parmi les principaux supports, dans un premier temps, pour plus de simplicité. Ils sont accrédités pour voir les films de la compétition officielle et ils ont tous un fort intérêt pour la musique de film.

 

Quelles sont vos ambitions pour les prochaines années ?

Elles sont multiples, mais il s’agit tout d’abord de consolider Cannes Soundtrack et l’inscrire comme un temps fort du Festival de Cannes permettant de mettre en lumière la musique de film et le travail des compositeurs. Nous travaillons également à la création du Paris Soundtrack Award, un événement qui va récompenser les musiques de films sur une année avec différentes catégories : classique, jazz, pop-rock, électro, world, urban… Cela aurait lieu vraisemblablement quelque part dans la capitale dès janvier 2018.

 

Vincent Doerr

Pour en savoir plus :  Cannes Soundtrack

Entretien réalisé en mai 2017 par Florent Groult.

Chaleureux remerciements à Ophélie Surelle et Vincent Doerr.

Florent Groult

Florent Groult

Rédacteur en chef adjoint
Né en 1974, originaire de Normandie, Florent Groult grandit au contact de la musique classique et, par trois coups de baguette (le King Kong de 1933, Forbidden Planet et Jaws) assénées au travers d'un écran TV, est touché assez tôt par la magie du cinéma. Il était sans doute inévitable que les deux finissent un jour ou l'autre par se conjuguer en une seule et même passion. Ce sera chose faite en 1993, à l'occasion de la sortie française du Dracula de Francis Ford Coppola. Fasciné dès lors par l’interaction entre musique et image qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, il rejoint d'abord les membres de l’association caennaise CinéScores, contribuant modestement à leur fanzine et leur émission de radio sur une antenne locale (1994-1999), avant de participer à la création de l'association Colonne Sonore / L'Ecran Musical (1999-2002). En 2008, il co-fonde avec Olivier Desbrosses- UnderScores : le Magazine de la Musique de Film pour lequel il occupe depuis le poste de rédacteur en chef adjoint. En 2011, il contribue à l'ouvrage collectif intitulé John Williams : Un Alchimiste Musical (Editions L'Harmattan) et signe ses premières notes de livret pour le label spécialisé Music Box Records. Il devient par ailleurs cette même année membre de l'International Film Music Critics Association (IFMCA). La passion plus que jamais intacte et vivace, l'aventure continue aujourd'hui...
Florent Groult
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