Entretien avec Roger Feigelson

Joyeux trentième anniversaire, Intrada !

Interviews • Publié le 09/10/2015 par

Le célèbre label basé à Oakland et dédié à la musique de film a fêté son 30ème anniversaire début septembre. A l’occasion de cet heureux événement, l’équipe d’Intrada avait convié les compositeurs, producteurs et autres professionnels collaborant avec eux depuis plusieurs décennies pour une soirée festive au Disney Concert Hall de Los Angeles. Roger Feigelson, directeur marketing et producteur, revient sur UnderScores pour évoquer avec nous le passé, le présent et le futur d’Intrada.

 

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Intrada célèbre son 30ème anniversaire. Vous souvenez-vous de ce que vous faisiez en 1985?

C’était l’été précédant mon année de terminale au lycée. Ce fut un été incroyable pour diverses raisons. La plus importante d’entre elles ne fut pas tant la sortie de Red Dawn, mais la rencontre avec ma première petite amie ! De plus, ce fut un été de films incroyables et de scores encore plus incroyables. 1985 fut une grande année pour moi.

 

Quel était votre score préféré cette année-là?

Mon score préféré en 1985 était sans doute celui de Back To The Future. Il m’a fallu deux décennies pour mettre au point la sortie de ce score. Oui, je suis engagé sur ce projet depuis un sacré moment ! Encore aujourd’hui, nous achevons notre nouvelle version en un seul disque. Je suppose qu’on peut dire que j’ai fait plus que simplement penser à ce score depuis 30 ans ! L’album de chansons qui était sorti à l’époque du film était une vraie déception pour moi et la petite portion de score représentait à peine un avant-goût. J’étais tellement frustré, je suis heureux que nous ayons pu éditer enfin cette version ! Beaucoup d’albums à l’époque se concentraient sur les chansons et non la musique originale. Mais au fil des ans, beaucoup de ces scores ont enfin été édités. Il en reste cependant encore quelques-uns sur lesquels je travaille toujours !

 

Trois décennies, c’est une durée de vie incroyablement longue pour un label de musique de film…

Je suis sûr que chaque label possède sa propre histoire sur les circonstances de sa création et sur les raisons de sa fermeture. Cela peut tenir aussi bien à des soucis économiques qu’à un épuisement professionnel. Produire toutes ces sorties représente beaucoup de travail, beaucoup de dépenses et autant de migraines. D’un côté vous devez convaincre les détenteurs des droits de consacrer du temps à ce marché de niche, et de l’autre, vous devez endurer les plaintes des collectionneurs qui font fi de tout le travail réalisé pour sortir la dernière merveille. Par ailleurs, il faut toujours rester vigilant en matière de coûts, garder un œil sur la courbe des ventes, et suivre la direction imposée par le marché. Sinon, on peut très vite crouler sous les droits d’auteurs, les taxes de l’AFM et tout ce qui est inhérent à toute édition discographique.

 

La boutique d'Intrada à San Francisco vers 1985

 

Comment définiriez-vous votre contribution personnelle au succès continu du label ?

Juste pour clarifier : Doug Fake produit la plupart des albums, ce qui représente la lourde tâche de mixer, monter et masteriser. Je m’occupe davantage de l’aspect commercial : obtenir les droits et trouver les éléments. Tout ceci doit être prêt avant que Doug puisse commencer à travailler. Je suis le gars de la paperasserie.

 

En 30 ans, bien des choses peuvent se passer. Avez-vous de mauvais souvenirs ?

Il n’y a pas eu de surprises. Quand l’économie vacille, les ventes s’en ressentent. Quand l’économie redémarre, les ventes repartent à la hausse. D’ordinaire, je peux évaluer le montant des ventes à venir, mais je peux parfois être surpris quand il y a beaucoup de demandes pour un titre et qu’ensuite les ventes ne suivent pas vraiment. Pour Stay Tuned, bien qu’il se soit plutôt bien vendu, j’ai été surpris qu’il ne se vende pas davantage, étant donné le nombre de demandes. Bien sûr, il y a peut-être eu 50 personnes qui l’ont réclamé… Ou un seul gars qui me l’a demandé 50 fois. La mise en place du tarif historique de l’AFM a ouvert la porte à des possibilités infinies. Mais, tout comme dans l’introduction de la série TV Get Smart (Max la Menace), avec toutes ces portes : une fois que vous en avez passé une, une autre apparait. Ainsi, excités de pouvoir mettre la main, par exemple, sur le 48 Hours de James Horner, nous devions passer la porte suivante chez Paramount, et celle-ci était fermée à double tour. Personne ne pouvait y entrer pour éditer une bande son de leur catalogue. Tout cela a changé maintenant, bien sûr. Et on a pu enfin passer cette porte. Donc l’AFM créé le tarif historique (porte 1), Sony Pictures, par exemple, accepte de donner son accord sur… Face Of A Fugitive (porte 2)… Et là vous arrivez face à la porte suivante, sur laquelle est écrit : « Éléments musicaux » (porte 3)… Et vous découvrez qu’ils ont disparu. C’est un sacré obstacle.

 

Vous avez augmenté le nombre de sorties après l’accord avec l’AFM. Est-ce que c’était un choix naturel pour vous, ou avez-vous simplement décidé de prendre des risques ?

Une fois que l’AFM a créé son tarif historique, il n’a jamais été question de faire autre chose que de foncer dans tous les projets qui n’étaient pas possibles jusqu’alors. Tant que nous gardons un œil sur les coûts engagés et que nous avons une projection des ventes correcte, il est difficile de faire de mauvais choix. Même si parfois nous sortons un titre pour la gloire : nous savons qu’il ne rapportera sans doute pas d’argent, mais il faut tout de même qu’il sorte. Je pense que cela vaut pour la plupart de nos réenregistrements.

 

Douglass Fake à la soirée d'anniversaire organisée au Walt Disney Concert Hall le 5 septembre dernier

 

Intrada a très vite commercialisé des éditions limitées, comme Poltergeist 2. Comment choisissiez-vous d’en faire un tirage limité plutôt qu’une sortie classique ?

Nous évaluons la cible pour chaque titre. Nous savons qu’un titre comme The Great Escape se vendra sur le long terme. Je sais que nous ne les avons pas sortis, mais comparons deux titres comme Jaws et Jaws 2. Jaws se vendra sur le long terme, Jaws 2 probablement pas. Nous décidons donc si nous voulons qu’un titre reste disponible pour un moment et qu’il se vende en continu, et il entre dans notre catalogue. Si en revanche nous estimons qu’un titre ne parviendra à susciter l’intérêt que sur une courte période, il va dans notre série de titres limités. Ceux-ci sont limités seulement par la demande, pas par un volume décidé en amont.

 

Attendez une minute… Voulez-vous dire que bientôt, « il va nous falloir un plus gros bateau » ?

Tout est possible de nos jours! Mais pour ceux qui étaient présents à la fête de nos 30 ans, il y eu une sorte d’annonce sur le fait qu’il n’était pas prudent de retourner dans l’eau.

 

Au début des années 2000, Intrada a lancé deux séries : la Special Collection et la Signature Edition. L’ISC est toujours très populaire, mais pouvez-vous nous dire pourquoi la SE a disparu ?

Entre ces deux séries et INT (anciennement MAF), les collections commençaient à prêter à confusion. En plus, autant l’ISC était très active, autant la SE n’était plus très active. Nous avons décidé de fusionner les deux séries. ISC est pour les titres à audience limitée et INT pour les titres vendeurs au long terme et les titres contemporains. Donc oui, il y a eu Shiver chez INT parce que c’était un nouveau film, pas parce que ce titre possède la longévité de The Great Escape. Je ne veux pas rendre les choses trop simples pour les gens. Si vous avez été capable de suivre ce que je viens de dire, vous êtes définitivement un geek, ce qui chez moi est un compliment.

 

Chouette collection, non ?

 

Vous avez réévalué en 2011 votre politique pour les éditions limitées. L’année suivante, vous nous aviez confié que cela avait pas eu d’impact sur les ventes. Restez-vous sur vos positions ?

A vrai dire, après plusieurs années de recul, je pense que cela a été très positif globalement. Si nous étions restés campés sur nos positions, nous aurions raté l’opportunité d’Explorers. La même chose serait arrivée avec bien des titres dont nous aurions sous-estimé la demande et qui se seraient vendus trop vite. Avec des titres plus confidentiels comme Baytown Outlaws, je ne vois pas trop la différence. Nous avions déjà constaté que la motivation du « limité à 1000 exemplaires » faiblissait parmi les collectionneurs. Et franchement, j’en avais assez de les voir frustrés d’avoir raté un titre vendu en 24h, pour ensuite voir les prix flamber sur Ebay.

 

En 1987, Intrada a innové avec une série de réenregistrements. Après un sérieux ralenti, vous avez récemment sorti davantage de titres. Comment réussissez-vous à en produire encore ?

Tout le mérite va à Paul Talkington, et à son esprit entrepreneurial, puisque c’est lui qui a produit les derniers réenregistrements de Rozsa. A ce jour, il est très difficile de gagner de l’argent avec les réenregistrements. Nous les faisons pour la gloire ! Mais oui, il y en aura quelques-uns, de loin en loin à cause des coûts. Je suis ravi que des labels comme Tadlow et Prometheus continuent à en sortir aussi, mais je sais qu’ils luttent comme nous avec les coûts. Si le marché comptait seulement quelques milliers de personnes en plus, la situation serait totalement différente.

 

Il y a une crise économique globale. Comment cela impacte-t-il votre façon de travailler ?

Les gens deviennent plus sélectifs sur ce qu’ils achètent, alors nous réduisons les plus petits titres qui ne seraient de toute façon pas sur leur liste de souhaits. De fait, même hors période de crise, avec le nombre de sorties qui ont lieu, les gens priorisent davantage de toute façon. J’adore le fait que chaque label réussisse à sortir plein de trucs. J’adore voir tous ces titres sauvés de l’oubli et donnés à entendre pour tous. Il nous appartient de modifier notre offre de produits afin de s’assurer qu’elle soit attirante.

 

L'annonce du programme de fidélité d'Intrada

 

Vous venez de lancer un programme de fidélité pour vos clients…

Nous avons tellement de clients qui ont acheté beaucoup chez nous au fil des années que nous voulions créer quelque chose qui récompenserait leur fidélité. Au moment d’une promo, nous avons des clients qui viennent à nous alors qu’ils commandent habituellement ailleurs. Une fois la promo terminée, ils repartent commander là où ils ont leurs habitudes. Je ne dis pas que nous n’organiserons plus jamais de promo, mais nous préférerions faire quelque chose pour les clients réguliers et les supporters d’Intrada. Un cadeau qui récompense leur fidélité.

 

Il y a également des 33 tours en projet… Comment sélectionnez-vous les titres à venir en vinyle ?

Actuellement, nous faisons un essai avec six titres, donc nous n’avons pas encore de méthodologie. Les premiers titres relèvent de l’horreur, puisque c’est un genre qui semble en vogue actuellement sur le marché du 33 tours, et quelques autres titres plus grand public. Nous verrons si c’est viable ! Je ne suis pas encore totalement convaincu, en dépit de la résurgence des sorties en LP. Nous nous lançons avec probablement plus de titres qu’il ne le faudrait, mais si ça marche, nous allons certainement intensifier les choses.

 

Et ces 33 tours à venir, font-ils déjà partie de votre catalogue ?

Les six à venir sont tous issus de notre catalogue. Il y a un nouveau titre qui n’est jamais sorti sous aucune forme, que nous pourrions éditer d’abord en 33 tours puis en CD. Mais obtenir les droits d’exploitation s’avère un peu délicat, donc je ne suis pas sûr que ça se fasse.

 

Partez-vous des sources analogiques, en faveur chez les fans de vinyle, ou des sources digitales ?

Nous retournons toujours aux sources originales. Mais si le score a été enregistré sur support digital, il n’y aura pas de support analogique sur lequel retourner !

 

Troll, premier vinyle édité par Intrada depuis 25 ans !

 

En 2014, Disney a lancé la Legacy Collection. Est-ce plus difficile pour vous de travailler sur certaines sorties Disney maintenant qu’ils ont leur propre collection ?

Pas particulièrement. Ils ont toujours eu leur propre collection, d’une façon ou d’une autre. Ce qui est réservé à la Legacy Collection, ce sont les joyaux de la couronne. Il n’y a pas beaucoup de bénéfice pour Disney de co-éditer ces titres avec Intrada de toute façon. Même si nous adorerions ça, bien sûr.

 

Est-ce que cette collection vous empêche de sortir un titre qui était prévu avant sa création ?

Il y avait un titre dont nous discutions pour une co-édition et qu’ils ont élevé au rang de Legacy Collection, bien que ce titre ne soit pas encore sorti (pour autant que je sache). Donc qui sait comment ça finira. Mais du moment que c’est édité, Legacy, co-édition, Intrada… Je veux juste voir ce titre sortir. C’est du tout bon !

 

Comment voyez-vous votre futur avec Disney, qu’il s’agisse ou non d’animation ?

Nous avons essayé d’étaler nos sorties avec Disney, à raison d’un titre par mois. C’est un peu délicat, car beaucoup de pièces doivent alors se mettre en place pour obtenir une telle régularité. Mais il y a tellement de musique, et heureusement, Randy Thornton, qui est le champion de la musique chez Disney, est héroïque quand il s’agit de localiser les éléments et d’aider à faire en sorte que tout cela sorte.

 

Quelles sorties peut-on attendre d’Intrada/Disney à l’avenir ?

Comme je dis toujours, tout reste possible. Des scores de films live de n’importe quelle décennie sont possibles. Avec de la chance, des scores d’animation également. J’ai une très longue  liste !

 

Est-ce que le fait que Disney ait acheté Lucasfilm peut permettre d’espérer quelque chose du côté de Star Wars, Indiana Jones ou encore Willow ?

Je ne suis pas encore sûr de ça. J’adorerais faire une intégrale de The Young Indiana Jones Chronicles (Les Aventures du Jeune Indiana Jones). J’adore la musique de Laurence Rosenthal et de Joel McNeely, qui ont fait la majorité des épisodes et des téléfilms. Et il y a quelques scores de Frédéric Talgorn également, et j’adore sa musique. Ce serait un coffret incroyable.

 

Intrada/Disney

 

Vous aviez bâti un très fort lien avec James Horner. C’est en dessous de la vérité que de dire que sa mort soudaine et tragique a constitué un choc pour nous tous…

Un choc, c’est un euphémisme. C’est encore inimaginable. Nous avons activement soutenu son œuvre depuis des décennies, et il était très impliqué dans ce que nous avons édité. Ce n’était pas simplement nous qui soutenions son héritage musical, mais aussi lui qui était d’un grand soutien dans notre travail également. Je ne l’ai toujours pas realisé, en fait.

 

Universal a permis des sorties historiques chez Intrada. Après Jaws 3 et 4, que peut-on espérer ?

Universal a toujours été d’un grand soutien, mais ils sont super occupés, donc il s’agit toujours de trouver le bon moment pour eux lorsqu’ils ont du temps pour faire les recherches nécessaires à une sortie.

 

Qu’en est-il de certains projets en développement, comme Volunteers ou Conan The Destroyer ?

Conan progresse, mais nous avons un peu de retard avec UMG en ce moment, donc nous l’avons mis de côté le temps d’éclaircir un peu les choses. Je veux désespérément sortir Volunteers et nous avons localisé tout le matériau nécessaire. Nous avons juste besoin du feu vert.

 

Merci beaucoup ! Joyeux anniversaire à toute l’équipe d’Intrada. 30 ans, et ça continue !

 

Intrada 30th Anniversary

 

Propos recueillis par Olivier Soudé le 28 septembre 2015.

Olivier Soude

Olivier Soude

Contributeur (2008-2018)
Jamais la conscience du rôle de la musique pour l’écran n’aurait jailli si tôt sans les repiquages (avec les bruits ambiants de la pièce !) de génériques de dessins animés et de génériques de fin de (télé)films dès le début des années 80. A force d’écouter en boucle, forcément, l’intérêt grandit. En 1984, quand sort Indiana Jones And The Temple Of Doom, c’est le choc musical! La K7 de la bande originale du film constitue la toute première pièce de sa collection. Ceci explique sans doute pourquoi pour lui, aujourd’hui encore, l’œuvre de John Williams reste inégalée. Au début des années 90, à la faculté d’Amiens, sa rencontre avec d’autres mordus de béos enracine définitivement sa passion et sa curiosité pour cet art particulier. En 1996, au Barbican Center de Londres, après un concert, il échange quelques mots avec John Williams. Peu de temps avant de débuter la carrière d’enseignant à laquelle il se destine, en 1998, il commence à participer au fanzine Dreams To Dreams. Il s’entretient alors avec certains des compositeurs anglo-saxons qui le fascinent. Sa rencontre à Lunéville en 1999 avec Michael Kamen restera le point culminant des années passées en tant que rédacteur de Dreams Magazine.
Olivier Soude