Entretien avec M.V. Gerhard

Retour à La-La (Never)Land

Interviews • Publié le 30/03/2012 par

 

  2012 sera une année importante pour le label américain La-La Land Records. Leur 200ème titre a été ajouté à leur catalogue le mois dernier et le label célèbrera son dixième anniversaire en octobre. Les festivités ont déjà commencé avec des sorties populaires comme le coffret dédié à la série de films Friday The 13th (Vendredi 13) et les rééditions de Batman Forever, Jennifer 8 ou encore The Robe (La Tunique). Tout récemment, le label a édité l’un des titres les plus réclamés, Hook de John Williams, déjà un succès avec 3300 exemplaires vendus en 24 heures. Nul doute que d’autres grosses surprises sont envisagées. UnderScores s’associe à l’évènement et s’est à nouveau adressé à Michael V. Gerhard, co-fondateur de La-La Land, pour notre second entretien au cours duquel qui dévoile avec humour ses analyses sur le marché et quelques titres à venir.

 

Vous attendiez-vous à un tel succès lorsque vous avez créé La-La Land Records il y a dix ans ?

Depuis 2002, notre objectif était d’amener aux amateurs des musiques de qualité et des produits de qualité. Comme avec la plupart des entreprises, il faut commencer petit.

 

La-La Land est-il encore un label complètement indépendant?

A 100%, entièrement détenu par Matt et moi-même. Le financement s’arrête à nous, pour ainsi dire.

 

La-La Land a sorti 38 albums en 2011. Quelles sont vos perspectives pour 2012 ?

Cette année, nous prévoyons 30 titres environ. On ne sait jamais comment ça va évoluer. Certains projets développent une forme de vie propre et refusent d’aboutir tant que toutes les pistes n’ont pas été explorées (rires). Actuellement, nous travaillons sur un projet avec Sony Music qui était le tout premier titre pour lequel nous avions signé un accord avec eux en 2008. A ce jour, nous avons enfin les pièces manquantes du puzzle, ou du moins, nous l’espérons (rires). En cela, je veux dire que nous avons les éléments, mais ne les avons pas encore entendus. Si tout est là, ledit projet vient de passer de génial à super génial !

 

En 2012, vous avez réédité 55 Days At Peking (Les 55 Jours de Pékin) et The Fall Of The Roman Empire (La Chute de l’Empire Romain). Prévoyez-vous d’autres ressorties de l’Âge d’Or ?

Autant nous adorons ces trésors du Golden Age, autant leur futur à La-La Land est pour le moins incertain. Très simplement, les ventes ne suivent pas. Alors que 55 Days At Peking a très bien marché, des titres comme A Certain Smile (Un Certain Sourire), Voyage To The Bottom Of The Sea (Voyage au Fond des Mers) et le récent The Fall Of The Roman Empire n’ont pas répondu à nos attentes. Aucun de ceux-là n’a fonctionné, ne serait-ce que pour rembourser les frais de production. Quand vous voyez partir mille exemplaires, voire moins, d’un titre qui a coûté une petite fortune à restaurer, à produire et à fabriquer, il devient nécessaire de reconsidérer la mise en œuvre d’autres projets du même genre. Cependant, nous avons encore cinq autres projets de rééditions de scores du Golden Age, des projets pour lesquels nous nous passionnons. Nous adorons les films de genre et certains compositeurs. Ce serait idiot de notre part de renoncer à des sorties de ce genre. J’espère simplement que nous pourrons vendre assez d’exemplaires pour rentrer dans nos frais. Après ça, on verra bien…

 

Après la sortie du Space: Above & Beyond (Space 2063) de Shirley Walker, les fans espèrent maintenant un second volume de Batman : The Animated Series et un album pour Superman : The Animated Series. Y a-t-il de l’espoir ?

 

Il y a toujours de l’espoir (sourire).

 

 

2012 a démarré très fort avec le coffret dédié à la série des Friday The 13th (Vendredi 13) de Harry Manfredini, très vite épuisé. Comment expliquez-vous ce succès ?

Ce coffret, c’est de l’histoire ancienne. Il a été conçu pour les fans inconditionnels. Peut-être qu’une autre édition, d’échelle moindre et davantage destinée au grand public, verra le jour. Cela dépend de M. Manfredini. Actuellement, une version de quarante minutes dédiée aux six films est toujours disponible sur iTunes grâce à Lionsgate Music.

 

Vous avez continué d’explorer l’œuvre de Danny Elfman avec Planet Of The Apes (La Planète des Singes). La sortie du coffret Burton/Elfman a-t-elle changé quelque chose ? Allez-vous continuer à produire des rééditions d’Elfman ?

Planet Of The Apes sera très probablement la dernière des expansions de la collaboration Burton/Elfman que nous sortirons. Le coffret a tellement apporté pour couvrir leur collaboration que je ne vois à l’avenir aucune raison de ressortir d’autres versions des scores restants. Batman Returns (Batman : le Défi) et Planet Of The Apes étaient tous deux en cours de production au moment de l’annonce du coffret, donc nous avons achevé le travail. Quant à ressortir d’autres titres d’Elfman, on ne sait jamais.

 

Speed a été votre 200ème sortie. Pourquoi avoir choisi ce score ?

Pour être tout à fait honnête, ce n’était pas notre premier choix, ni même le second. Notre second choix, c’était Hook. Notre premier choix sortira plus tard cette année, probablement cet été. En le produisant, je me suis senti comme John Hammond (le milliardaire joué par Richard Attenborough dans Jurassic Park – NDLR), disant sans arrêt «j’ai dépensé sans compter» en signant chèque sur chèque (rires). Pour Speed, on a eu de la chance : c’est un score qui m’est très cher, que j’ai écouté en boucle lorsque j’écrivais mon premier scénario, quelques mois après être sorti diplômé du secondaire. C’était le scénario d’un film d’action qui commençait comme une suite de Speed (et qui aurait été bien meilleure que Speed 2 [rires]). Je n’écoutais que ce score en boucle alors que je rédigeais furieusement. Cela m’a beaucoup inspiré. Lorsque Matt et moi avons réalisé que ni Hook ni l’autre projet ne pourraient être notre 200ème titre, Speed s’est présenté comme un choix tout naturel.

 

Lors de notre précédent entretien, vous disiez ne plus vouloir sortir des scores de jeux vidéo. Vous y êtes revenu l’an dernier avec le coffret Medal Of Honor, Socom 4 et Uncharted 3. Pourquoi avoir changé d’avis ?

C’est comme aller dans un bar et voir une bombe qui vous fait de l’œil depuis l’autre bout de la salle. Par le passé, vous avez été rincé plusieurs fois par des expériences infructueuses, mais vous vous dites «Donne-toi une autre chance. Ça pourrait marcher.» Nous travaillons actuellement avec Sony sur deux titres appelés Sorcery (de Mark Mancina) et Starhawk (de Christopher Lennertz). Tous deux seront disponibles en mai/juin. Nous espérons également en sortir d’autres.

 

Finalement, l’œuvre de Michael Kamen s’apprête à recevoir toute l’attention qu’elle mérite. La-La Land a ouvert le bal avec la réédition, épuisée en quelques jours, de Die Hard

Nous adorons l’œuvre de Kamen. Il a créé un son dans les années 80 et 90 qui était vraiment le sien et il a défini une génération de films d’action avec son style unique. Vous pouvez vous attendre à davantage de sorties de Kamen dans un proche avenir. Nous en faisons notre mission.

 

 

Dans le cas de sorties limitées, comme Star Trek V, rapidement épuisé, avez-vous la possibilité d’en presser davantage ?

90% de nos titres ne se sont pas épuisés rapidement… et dans de nombreux cas, ne sont pas épuisés du tout (à moins d’abaisser les prix à presque rien). Presser Star Trek V à 5 000 exemplaires fut un bon calcul de notre part. Il a fallu quatre mois pour qu’il s’épuise, et il a fallu de grosses commandes de la part de distributeurs pour y arriver. Si nous avions limité ces commandes, nous aurions eu le titre sur les bras pendant un an. Il est arrivé la même chose avec Batman : les ventes furent énormes au début, mais nous avons en stock depuis deux ans les dernières centaines d’exemplaires. On ne peut jamais prévoir… Et, avec un projet comme Star Trek V, le coût était énorme et j’avais des factures à payer. Peut-être que nous aurions vendu une autre fournée de 1000 ou 2000 exemplaires au cours de l’année passée… Qui sait. Je suis sûr qu’un autre label le rééditera un jour.

 

Au cours des deux dernières années, avez-vous échoué à sortir un titre ?

Sur les 200 projets, seulement deux n’ont pas abouti : Bubba Ho-Tep et Jim Henson’s The Story Teller.

 

Que pouvez-vous nous dire au sujet de Hook, que certains considèrent déjà comme une des sorties majeures de 2012 ?

Hook s’est révélé être un très long projet, ponctué de désespoir et d’excitation pure. Vous seriez surpris de savoir le nombre de projets que nous avons prévus sur des films des années 90 et pour lesquels les éléments ont été perdus. C’est choquant ! C’était une période transitoire pour les studios où ces choses-là se sont simplement perdues. Avoir eu la chance de travailler avec M. Williams et son entourage a été une expérience très enrichissante pour moi. Nous lui sommes très reconnaissants pour sa perspicacité et ses suggestions pour faire de cet album un véritable délice pour ses fans. Et savoir que Steven Spielberg lui-même donnait l’approbation finale de ce projet est vraiment un rêve de geek ! J’espère vraiment que les fans apprécient cette sortie. Bien des litres de sueur, de sang et de larmes ont coulé lors de la réalisation de ce projet. Les producteurs Didier Deutsch et Mark Wilder ont effectué un travail incroyable. La direction artistique de Jim Titus est magnifique. Les notes du livret signées par Daniel Schweiger sont de premier ordre. Les recherches approfondies de John Takis et Frank K. DeWald sur le projet ont permis d’ajouter la cerise sur le gâteau de ce projet très ambitieux et complexe. Sans eux, nous n’aurions pas eu cette édition miraculeuse. Matt et moi-même sommes reconnaissants à jamais envers toutes ces personnes pour avoir permis à ce rêve de se réaliser.

 

En 2011, Intrada a décidé de ne plus limiter leurs éditions, et MovieScore Media suit le même chemin avec la mention «première édition de 1000 exemplaires». Comment réagissez-vous à cette nouvelle mode ?

Un jour, une jolie femme journaliste vient interviewer un fermier. Comme l’interview progresse, il est de plus en plus attiré par elle. Il devient un peu frustré au cours de l’entretien parce qu’il ne sait pas si elle aussi ressent les choses de la même manière. Ils en viennent à son taureau primé à plusieurs reprises. Le taureau monte une de ses vaches et fait ce que les taureaux font de mieux. Ne voulant pas laisser passer l’occasion, le fermier se tourne sournoisement vers la journaliste, désigne le taureau d’un mouvement de tête et dit : «Je ne sais pas pour vous, mais moi, ça ne me dérangerait pas de faire la même chose.» Ce à quoi la journaliste répond : «Allez-y… c’est votre vache.» En d’autres termes, c’est leur vache.

 

Après des années passées à faire ce métier, vous avez une idée de ce qui va se vendre. Parfois, vous êtes surpris de manière positive (Commando) et parfois vous êtes choqué par les ventes, ou par la quasi-absence de celles-ci (Independence Day). On ne sait jamais. Vous vous engagez à un certain nombre, fixez le prix en conséquence, retenez votre souffle et faites une prière le jour de la sortie.

 

Lukas Kendall a aussi décidé d’arrêter son propre label, Film Score Monthly. Cette décision pourrait-elle apporter quelque chose de positif à La-La Land Records ?

C’est déjà un point positif pour nous : nous allons travailler avec l’un des pionniers dans la communauté de la musique de film. Le fait que Lukas se joigne à notre équipe hétéroclite a été une aubaine et l’une des raisons pour lesquelles nous avons eu tant de succès récents.

 

Quel est l’avenir du support physique pour les musiques de films ? Y a-t-il trop de labels, trop de sorties ?

Il s’agit d’une époque glorieuse pour les passionnés de musique de film. En tant que fan moi-même, je suis ravi de tous ces choix qui me sont proposés : il y a certains titres que je veux, d’autres sur lesquels je passe. Faîtes le bon choix, achetez ce que vous voulez… achetez ce que vous aimez.

 

Quel est le dernier score que vous ayez entendu et que vous avez vraiment aimé ?

Quasiment tout Michael Giacchino ou de Doctor Who est génial, mais les deux scores qui m’ont vraiment bluffé ces dernières années doivent être Percy Jackson de Christophe Beck et Soul Surfer de Marco Beltrami, ainsi qu’une mention honorable pour How To Train Your Dragon (Dragons) de John Powell et X-Men: First Class (X-Men : le Commencement) d’Henry Jackman. Entendre les premières notes du thème de Magneto signifie que quelques nazis sont condamnés (rires). C’est le meilleur thème pour un personnage que j’ai entendu depuis des lustres.

 

Le 10ème anniversaire de La-La Land aura lieu en octobre prochain. Peut-on s’attendre à quelques surprises ?

Nous l’espérons. On ne sait jamais. Comme l’a dit un grand homme : «La vie est ce qui vous arrive pendant que vous êtes occupé à faire d’autres projets.» (Citation de John Lennon – NDLR).

 

 


Entretien réalisé en mars 2012 par Olivier Soudé

Traduction : Olivier Soudé

Illustrations : © DR / La-La Land Records

Olivier Soude

Olivier Soude

Contributeur
Jamais la conscience du rôle de la musique pour l’écran n’aurait jailli si tôt sans les repiquages (avec les bruits ambiants de la pièce !) de génériques de dessins animés et de génériques de fin de (télé)films dès le début des années 80. A force d’écouter en boucle, forcément, l’intérêt grandit. En 1984, quand sort Indiana Jones And The Temple Of Doom, c’est le choc musical! La K7 de la bande originale du film constitue la toute première pièce de sa collection. Ceci explique sans doute pourquoi pour lui, aujourd’hui encore, l’œuvre de John Williams reste inégalée. Au début des années 90, à la faculté d’Amiens, sa rencontre avec d’autres mordus de béos enracine définitivement sa passion et sa curiosité pour cet art particulier. En 1996, au Barbican Center de Londres, après un concert, il échange quelques mots avec John Williams. Peu de temps avant de débuter la carrière d’enseignant à laquelle il se destine, en 1998, il commence à participer au fanzine Dreams To Dreams. Il s’entretient alors avec certains des compositeurs anglo-saxons qui le fascinent. Sa rencontre à Lunéville en 1999 avec Michael Kamen restera le point culminant des années passées en tant que rédacteur de Dreams Magazine.
Olivier Soude