Florencia Di Concilio, la femme de chevet
Interviews • Publié le 05/01/2010 par

Née en 1979, Florencia Di Concilio a étudié le piano et la composition en Uruguay, puis aux Etats-Unis, à la prestigieuse School Of The Arts du Collège de Charleston et au New England Conservatory de Boston, avant de parfaire son apprentissage de la composition et de l’orchestration au Conservatoire de Paris.


Hormis sa musique très remarquée pour L’Homme de Chevet, elle a déjà à son actif plusieurs partitions pour le cinéma, dont une collaboration  de longue date avec le réalisateur uruguayen Gonzalo Arijon, en particulier Stranded (Naufragés des Andes) et Ojos Bien Abiertos (Eyes Wide Open).

 

 

Quel a été ton parcours musical ?

Je suis née à Montevideo en Uruguay. Je viens d’une famille de musiciens, ma grand-mère était musicienne, mon oncle est contrebassiste et mon père est pianiste de jazz et de tango. J’ai baigné dans la musique très jeune. A 15 ans, je me suis tournée vers l’étude du piano et la composition, la tradition classique, j’ai beaucoup travaillé, beaucoup pratiqué. En deux ans, j’ai réussi à gagner tous les concours nationaux et j’ai pu partir aux Etats-Unis avec une bourse.

 

J’ai étudié avec de très bons professeurs là-bas, jusqu’à un niveau très respectable. J’ai donné beaucoup de concerts en tant que pianiste. Et à 23 ans, j’ai voulu partir. Je voulais découvrir d’autres horizons. J’ai choisi Paris mais ça aurait pu être Vienne ou une autre ville. Il est vrai que je connaissais assez bien le français après être allée au lycée français de Montevideo. A Paris, je souhaitais me perfectionner dans la pratique du piano, ce qui prend beaucoup de temps. Huit heures de piano par jour, cela ne donne pas assez de temps pour la composition. Et j’étais déterminée à composer !

 

Lors de ma première nuit a Paris, je marchais et je suis arrivée à la gare de Lyon. En regardant l’horloge, je me suis dit, tout en oubliant cette pression et ce total dévouement que tout bon pianiste a envers son instrument : « Personne ne me connaît ici, je peux faire ce que je veux… alors je voudrais bien reprendre la composition… et collaborer avec des réalisateurs ». Le destin a voulu que le lendemain, je rencontre par hasard Gonzalo Arijon qui me proposa alors de composer la musique pour son nouveau film pour ARTE. Ce fut le début d’une belle collaboration : six films, dont Stranded et Ojos Bien Abiertos, son dernier opus. Stranded, une co-production avec ARTE, a connu un très grand succès, il est passé à la télé mais n’est malheureusement pas sorti en salles en France. Il s’agit du témoignage des survivants du crash de 1972.

 

Le plus formidable pour moi en tant que musicienne est qu’il s’agissait certes d’un documentaire, mais d’un type très particulier. Avec des scènes de reconstitution filmées de manière très artistique, presque allégorique, avec une superbe photo de Cesar Charlone, où il n’y avait pas de dialogues ! La musique jouait le rôle d’un autre personnage, je pouvais interagir avec des images d’une grande beauté, expérimenter. J’ai appris énormément en travaillant sur ce film.

 

Durant tes études au conservatoire, des compositeurs avaient attiré ton attention ?

J’aime énormément de musiciens. Non seulement dans la tradition classique mais aussi dans le jazz… J’ai étudié au New England Conservatory, qui n’est pas seulement un des meilleurs conservatoires au monde pour la musique classique, mais LE lieu idéal pour étudier le jazz. Ainsi, même si ma discipline première était le piano classique, j’étais à tout moment entourée d’excellents musiciens de jazz ou de musiques populaires, venus d’horizons très divers. Par exemple, j’ai eu l’occasion d’étudier avec Stephen Drury, un pianiste qui a travaillé avec John Zorn. Mais au niveau de mes influences, je ne saurai répondre. Peut être que ma plus grande influence a été d’avoir écouté mon père jouer du piano quand j’étais petite, le fait d’avoir écouté de vieux enregistrements d’opéra avec la victrola (gramophone) de mes grands-parents.

 

Je ne sais pas si ce sont mes origines italiennes mais j’ai un sens lyrique qui vient très naturellement. Pas dans Stranded car là le travail était très différent, mais c’était le cas sur L’Homme de Chevet. Pas forcément le lyrisme italien d’ailleurs, mais aussi le lyrisme russe, qui m’a toujours passionnée et que j’ai beaucoup étudié. En tant que pianiste, j’ai étudié très profondément les œuvres de compositeurs tels que Rachmaninoff. J’aime autant son génie pour la mélodie que son sens harmonique. Sa manière d’écrire pour le piano est très « orchestrale », il y a énormément de choses. Donc je ne peux pas citer d’influences précises. Ce qui m’a formé, c’est l’étude des partitions, des musiques et des compositeurs que j’admire, que ce soit Rachmaninov, Scriabine que j’aime également beaucoup, Bach bien sûr, ou le jazz !

 

Le passage de l’étude et de la pratique musicale au contact avec l’image a éveillé de nouvelles choses en toi ?

Non, c’est quelque chose qui est venu très naturellement. Je ne pourrai pas l’expliquer, mais quand je jouais des œuvres du répertoire classique, des images me venaient toujours à l’esprit. J’ai du mal à dissocier musique et images, mêmes imaginaires. Je ne pense pas forcément à une histoire mais toujours à un petit scénario, des couleurs, des scènes ou des tableaux. Et la musique pour un film, c’est la même chose mais à l’envers !

 

Ton travail sur L’Homme de Chevet représentait quelque chose de nouveau pour toi ?

Oui, car il s’agissait d’une fiction. Cependant, je ne conçois pas du tout le travail comme différent entre documentaire et fiction. Ni dans la conception, ni dans la difficulté. Ce travail a la même importance. Quand je pense à des réalisateurs comme Arijon ou Werner Herzog, c’est la preuve qu’il n’y a aucune échelle de valeur entre les deux. Mais ce qui était émouvant pour moi dans L’Homme de Chevet, c’est la place que pouvait prendre la musique. Il y a une certaine liberté dramatique qui permet cela, le récit n’est pas forcément tenu par le réalisme que demande le documentaire.

 

Je suis intervenue sur le film alors que tout était déjà monté. Personne ne semblait pouvoir se mettre d’accord sur un compositeur. C’est un ami réalisateur, Olivier Girard, qui connaissait Alain Monne, qui m’a suggérée car il avait vu Stranded. Je n’avais pas beaucoup de temps, j’ai fait le travail en une semaine ! J’avais le réalisateur et les producteurs qui venaient tous les matins chez moi pour écouter la musique ! Tout s’est passé dans une très bonne ambiance, autant avec les cinéastes qu’avec les musiciens.

 

Comment le réalisateur a-t-il abordé le problème de la musique ?

Alain Monne est un réalisateur formidable. Il sait qu’il n’est pas musicien, mais il des idées très claires. Il m’a fait comprendre, à sa manière, exactement ce qu’il voulait. Nous avons certainement pu nous entendre grâce à une sensibilité commune, mais il avait l’intelligence, tout en me donnant une certaine marge de liberté, de me mener dans des directions très claires. Il me laissait suggérer les idées sans rien me dire, et après nous pouvions entrer dans les détails. Comme dans la scène du Jardin Botanique, il était a l’affût du moindre détail, le jeu des acteurs, les dialogues, les sonorités, pour guider mon approche. Tout cela pour produire une vraie musique de film, issue d’une vraie collaboration.

 

Le plus étonnant, sur un sujet aussi risqué, est que le film ne tombe pas du tout dans la sensiblerie…

Pas du tout, c’est très fin et sobre. Alain aurait pu très facilement tomber dans ces travers, ce ne fut pas du tout le cas. Ce qui est très satisfaisant du point de vue de la musique, c’est que les thèmes sont là, bien présents, il y a les violons, mais tout reste fin. C’est très lyrique sans être mièvre.

 

La musique exprime une sensibilité mais n’écrase jamais l’image…

Ayant fait le choix de passer d’une carrière de soliste, où l’on est un peu le « centre de l’univers », à la musique pour l’image, je sais que c’est l’image qui compte avant tout. La musique qui l’accompagne est un élément parmi d’autres comme le montage (avec qui elle partage ce travail sur le temps d’ailleurs). Il ne peut pas y avoir de compétition pour savoir qui, entre le directeur photo ou moi, aura le plus grand talent. Tu ajoutes une autre dimension, mais ce qui compte c’est l’image. Je suis complètement maniaque sur la sobriété, ne jamais en faire trop. Avec L’Homme de Chevet, ce fut passionnant car j’ai pu être très lyrique, sans déborder. Car il suffit de passer un cran et tout est gâché, comme si on mettait trop de sucre dans le café, alors il devient imbuvable !

 

Es-tu accaparée par tes activités de compositrice ou permettent-elles toujours de découvrir encore d’autres horizons culturels, d’étudier d’autres partitions ?

Cette année, pas tant que ça, car j’étais prise par le travail sur les bandes-son. Il y un mois, je bossais sur trois choses en même temps sans pratiquement avoir le temps de manger ! Après Noël je travaille encore sur autre chose. Mais j’ai repris tous mes abonnements aux musées, donc j’ai envie de me donner le temps et j’espère pouvoir le faire !

 

Vas-tu au concert ?

Parfois. Mais ça ne fait que cinq ou six ans que j’ai vraiment redécouvert la musique, que je me remets à en écouter après une véritable overdose pendant les études. A la fin de mes années au Conservatoire aux Etats-Unis, j’en avais un peu marre !

 

Les musiciens n’ont, finalement, pas le même rapport avec la musique que ceux qui l’écoutent uniquement pour le plaisir…

C’est drôle, je ne connais pas tant de gens qui ne sont pas musiciens. Alain Monne, par exemple, même s’il dit ne pas avoir l’oreille musicale, a l’oreille pour savoir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Il a une sensibilité très aiguë. Il peut comprendre ce qui est juste à l’image.

 

L’Homme de Chevet va-t-il te servir de tremplin pour d’autres projets ?

Pourquoi pas ? Tout en ne me limitant pas à un seul style ou un seul genre. Je veux explorer le plus possible. Tu peux faire une très bonne bande-son et un travail passionnant sans avoir un très gros budget. Si ça marche, grâce à l’écho de L’Homme de Chevet, c’est très bien ! Et si un jour cela ne m’intéresse plus, je passerai à autre chose ! Mais j’aime trop ce que je fais, j’adore le dialogue, l’échange d’idées avec des artistes, des artistes qui sont également techniciens. Mais aussi le dialogue avec les images, les notes qui peuvent en surgir, travailler le problème fondamental de la structure musicale, c’est très enrichissant !

 

 

Pour en savoir plus : Florencia Di Concilio sur MySpace Music

 


Entretien réalisé le 13 décembre 2009 par David Hocquet.

Transcription : David Hocquet.

Photographies : DR

David Hocquet

David Hocquet

Contributeur (2009-2010)
Employé du Ministère des Affaires Étrangères et du Développement International, David entretient une passion pour la musique de film, la musique classique et contemporaine depuis 25 ans. Cinéphage plus que cinéphile, il a contribué depuis à certaines publications dédiées à la musique de film : Dreams to Dream, Colonne Sonore ou les sites Underscores et James Horner Film Music. Un de ses articles sur la partition de James Horner pour le film Willow de Ron Howard a été publié dans l'ouvrage collectif consacré à la musique pour l'image « Analyser la musique de film : méthodes, pratiques, pédagogie » publié en 2010 chez Books on Demand sous la direction de Frédéric Gimello-Mesplomb. Il a aussi participé à la rédaction d'un dossier sur la musique de film dans Positif, sous la direction de Pierre Berthomieu.
David Hocquet