Dennis McCarthy : l’esprit Star Trek
Interviews • Publié le 27/05/2009 par

 

A l’heure où J.J. Abrams et Michael Giacchino ressuscitent la franchise Star Trek pour le grand écran, et même si aucune série n’en assure le pendant télévisuel après l’arrêt de Star Trek : Enterprise en 2005, difficile de résister à l’occasion de revenir sur la musique qui a accompagné les différentes séries développées depuis 1987 en parallèle de la saga cinématographique. Dennis McCarthy a été, pendant près de vingt ans, le garant de la continuité musicale de cet univers. Au cours de cet entretien réalisé en 2005 à l’occasion de la diffusion en France d’Enterprise, le compositeur revient sur sa carrière au sein de Starfleet et nous livre quelques clés sur les divers concepts, musicaux ou non, qui assurent encore aujourd’hui la longévité de Star Trek.

 

Puisque vous étiez un homme de télévision bien avant de collaborer à Star Trek, pouvez-vous évoquer votre carrière ?

Je ne vais vous faire qu’un résumé de mes années de formation, car le parcours fut plutôt tortueux entre ma naissance et mon arrivée devant un orchestre ! Mes parents ont toujours baigné dans la musique et la pratiquent encore du haut de leurs quatre-vingt-dix ans : mon père est ténor et joue de la guitare tandis que ma mère est alto et joue du piano. J’ai pris mes premières leçons de piano à l’âge de quatre ans, et de violon à sept ans. Mais j’étais si mauvais au violon que mon école de musique a créé une troisième section de violons rien que pour moi et quelques copains ! Le professeur nous demandait juste de nous asseoir correctement et de mettre du savon sur nos archets au lieu de la résine habituelle, afin qu’aucun son ne sorte de nos instruments ! Plus tard, j’ai rejoint un groupe de rock dont l’un des membres fera plus tard partie de The Hondells, un groupe qui surfait sur la vague des Beach Boys. J’ai commencé à participer à des sessions d’enregistrement avec Jimmy Haskell et Dick Rosmini en tant que pianiste. C’est là que j’ai rencontré Glen Campbell, qui était un fameux guitariste de sessions. En 1967, lorsque Glen Campbell a fait ses albums By The Time I Get To Phoenix et Gentle In My Mind, il m’a demandé de faire des tournées avec lui. J’ai immédiatement quitté l’école et suis parti pendant neuf ans pour jouer du piano, diriger des orchestres et faire des arrangements. J’ai également fait cela pour des séries de télévision sous la tutelle de Marty Paich, Nelson Riddle et d’autres grands noms de ce monde. Durant cette période, j’ai aussi travaillé en tant que principal orchestrateur d’Alex North pendant deux ans. En 1981, j’ai été sollicité pour travailler sur Enos, une série dérivée de The Dukes Of Hazzard (Shérif, fais-moi peur !). Vint ensuite Private Benjamin (la série dérivée du film La Bidasse avec Goldie Hawn – NDLR) et Goodnight, Beantown. J’ai alors reçu un appel au secours de la production pour refaire la musique de V : The Series (V : les Visiteurs). J’ai écrit au moins une heure de musique pour soixante musiciens en moins de neuf jours. Quand Star Trek : The Next Generation (Star Trek : la Nouvelle Génération) a débuté, j’ai reçu un coup de fil pour rencontrer Rick Berman : il avait entendu mes travaux pour MacGyver, The Twilight Zone (La Cinquième Dimension) et V et il m’a demandé de faire une démo avec une combinaison des thèmes d’Alexander Courage et de Jerry Goldsmith. C’est là-dessus que j’ai été engagé, et nous nous amusons toujours dix-sept ans après !

 

Jerry  Goldsmith a déclaré qu’il avait aimé travailler sur Star Trek : The Motion Picture parce qu’il pouvait avoir une approche romantique de l’espace. Qu’en pensez-vous ?

Je ne peux qu’être d’accord. En plus, Star Trek est une des seules séries où la musique prend une place aussi importante, tant qu’elle n’interfère pas avec les dialogues et les effets sonores. Il n’y a pas beaucoup d’occasions à la télévision de composer de la musique pour un orchestre de quarante ou cinquante musiciens ! Et puis il n’y a rien de tel que le son émanant de tous ces musiciens qui se sont appliqués sur les partitions depuis des heures !

 

Les séries Star Trek : The Next Generation, Star Trek : Deep Space Nine, Star Trek : Voyager et Star Trek : Enterprise vous ont-elles offert une telle liberté d’approche ?

Chaque série est spécifique. The Next Generation installait la saga et développait le concept de la première série en élargissant le contexte. La musique était donc plus nuancée, plus riche en émotions mais pas aussi tonitruante. Il fallait alors relever ce challenge en participant à une nouvelle création. Deep Space Nine était une série plus sombre dont l’ambiance autorisait plus d’atonalités, à quelques exceptions près. Voyager renvoyait à The Next Generation dans son concept et il y avait donc plus de romance et de positivisme dans la musique, même lors des séquences de combats. Enfin, Enterprise est en fait teintée d’espoir et d’un immense désir d’exploration, et inspire donc des musiques plus narratives et mélodiques, malgré tous les problèmes auxquels doivent faire face les personnages alors qu’ils découvrent le voyage spatial.

 

Toutes les séries Star Trek ont pour sujet l’exploration de l’univers. Comment avez-vous traduit ce thème en musique ?

C’était parfois difficile. Avec les règles établies par les trois premières séries, de larges passages mélodiques n’étaient pas souhaités et j’ai appris à fournir le plus gros son possible sans introduire beaucoup de moments mélodiques et percussifs. J’avais l’habitude de plaisanter là-dessus en disant que John Williams se serait probablement amusé à composer des scherzos alors que moi j’aurais voulu écrire des adagios ! Tout a changé avec Enterprise : à présent, le ciel lui-même est devenu une limite pour les personnages, mais la musique peut se détourner de l’action qui se déroule à l’écran.

 

En quoi consiste votre travail de directeur musical sur les séries ?

J’ai travaillé sur plus de deux-cent-cinquante épisodes pour Star Trek depuis dix-sept ans. C’est une saga inhabituelle dans le sens où nous disposions de dix jours minimum pour chaque épisode. A titre de comparaison, nous n’avions pour MacGyver que trois jours et devions travailler aussi la nuit ! Une fois qu’un épisode était monté, je le visionnais avec Peter Lauritson et Dawn Velasquez pour décider des moments où placer la musique, du style et du ton à employer. Steve Row, le monteur de la musique, déterminait le timing précis et me l’envoyait. J’ai changé quelque peu la procédure pour Enterprise. A ce stade du processus, je travaille sur l’orchestration de chaque morceau et j’envoie les partitions à Kevin Kiner qui laisse alors opérer sa magie synthétique. Les producteurs nous rencontrent ensuite dans le studio de Kevin Kiner et nous parcourons ensemble toutes les démos. Après leur approbation, j’envoie les partitions au studio Paramount où Bob Bornstein les recopie. Là, nous rassemblons les trente-cinq musiciens qui embelliront les démos synthétiques et leur donneront cette ampleur que nous aimons tant.

 

Utilisez-vous l’orchestre différemment selon la série ?

Chaque épisode est spécifique. Jusqu’à maintenant, j’ai toujours utilisé à peu près la même palette orchestrale, mais sur Enterprise, les producteurs nous ont demandé de sortir des sentiers battus et d’apporter plus d’énergie dans les sons utilisés, surtout cette année. C’est pour cela que j’ai demandé à Kevin Kiner de co-écrire la musique avec moi. Deux têtes valent mieux qu’une ! Je voulais inclure dans la musique de nouveaux éléments percussifs, samplés ou synthétiques, pour la rendre plus intense qu’elle ne l’était auparavant. Grâce au mixage de ces éléments avec l’orchestre, j’espère que nous avons ajouté une dimension supplémentaire à la musique.

 

Quelles sont vos directives habituelles et les différences intervenant en début et fin de saison ?

Ma première directive est de livrer la meilleure musique possible pour soutenir chacun des épisodes en ne répétant qu’un minimum d’éléments des musiques précédentes. Les producteurs ont tendance à rejeter des musiques constituées uniquement de motifs, ils veulent entendre de nouvelles choses à chaque épisode. C’est un challenge réjouissant ! Généralement, les épisodes de début et de fin de saison sont plus intenses que les autres. Les producteurs et David Grossman, le directeur musical de Paramount, sont alors très généreux et nous allouent soixante musiciens pour ces épisodes.

 

Combien de compositeurs travaillent avec vous et comment procédez-vous avec eux ?

Chaque compositeur est autonome. Jay Chattaway, Paul Baillargeon et Velton Ray Bunch composent régulièrement pour des épisodes indépendants. Nous nous réunissons parfois pour en parler mais chacun conserve sa liberté : nous échangeons des idées mais chacun fait son travail seul du début à la fin. Je pense que nos travaux possèdent une véritable unité  simplement parce que chacun écoute ce que font les autres, et parce que tout le monde partage la même vision de la manière dont doit sonner Star Trek.

 

Il y a un grand sens du merveilleux dans les musiques pour The Next Generation. Vouliez-vous préserver la continuité avec Star Trek : The Motion Picture ?

Mon intention de départ a toujours été de suivre l’idée de Jerry  Goldsmith : au fur et à mesure que se développait la série et que s’éclaircissait le concept selon lequel la musique se démarquerait des dialogues et des effets sonores, les compositions sont devenues plus réfléchies et moins «programmées».

 

Le thème écrit par Alexander  Courage était-il une référence pour vous ?

J’utilisais ce thème aussi souvent que possible tant qu’il ne devenait pas trop percutant : il devait être moins un thème prédominant qu’un motif sujet à des citations. Selon moi, ce thème définit vraiment Star Trek et revient dans chaque musique de la saga, sous une forme ou une autre. Je ne l’ai pas utilisé à chaque fois mais me l’approprier était la première chose à laquelle je pensais lorsque l’action s’intensifiait.


 

Vos conditions de travail ont-elles été différentes pour le septième film, Star Trek : Generations, pour lequel vous avez composé la partition ?

J’ai disposé d’un grand orchestre et de la Master Chorale de Los Angeles pour accompagner ces belles images. C’est un de mes moments préférés de ma carrière ! Rick Berman m’a donné cette opportunité et je lui serais éternellement reconnaissant. La plupart des producteurs considèrent que les musiques pour le cinéma et la télévision sont exclusives à leur support, mais ce thème pour Generations est encore interprété dans des concerts un peu partout à travers le monde.

 

Comment vous sentiez-vous en mettant en musique cette succession entre Kirk et Picard ?

C’était un moment historique qui a mis mes neurones à contribution ! Je me suis appliqué à donner aux deux personnages la même force dans les thèmes qui les accompagnent. Là encore, le thème d’Alexander  Courage m’a bien aidé et a de nouveau montré son grand intérêt.

 

 

Vous avez beaucoup participé à la thématique de la saga, notamment en composant le thème de Deep Space Nine

J’ai toujours aimé les thèmes musicaux de Star Trek, ils sont larges et très émotionnels. Pour Deep Space Nine, mon approche était de rendre compte de l’incroyable solitude et du mal du pays que peuvent ressentir les personnages à cause de l’endroit isolé où se trouve la station, d’où ce solo de trompette poignant qui garde néanmoins une certaine noblesse. Voyager revenant aux récits d’aventure, le thème se devait de retranscrire cela et Jerry Goldsmith a vraiment mis le doigt dessus.

 

Comment se fait-il qu’une chanson ait été choisie pour le générique d’Enterprise ?

L’utilisation de cette chanson était une volonté des producteurs de changer la tradition. Puisqu’il s’agissait de la première série, chronologiquement parlant (les faits de cette préquelle sont même antérieurs à ceux de la série originale – NDLR), la décision a été prise de faire un générique selon un nouveau concept. Cela fut une grande surprise pour beaucoup de fans et reste un sujet de discussion assez chaud ! Sur l’album du pilote d’Enterprise, on peut entendre le morceau Archer’s Theme, que j’ai synchronisé aux images du générique juste au cas où on aurait annulé la chanson,  et qui fait maintenant office de générique de fin ! Je suis curieux de savoir si Jerry Goldsmith n’avait pas également un thème en réserve au cas où ! J’ai composé ce thème relatif au personnage de Jonathan Archer lorsque j’ai vu pour la première fois les visuels utilisés pour le générique de début, juste parce que j’étais inspiré par les concepts de la découverte et de cette éternelle recherche de réponses menée par l’Homme. Rick Berman décida après quelques épisodes que la série avait besoin d’une musique instrumentale évocatrice pour la fin des épisodes et cette musique était déjà prête à prendre ses fonctions ! La mélodie m’est venue à la lecture du premier scénario et à la vision du générique, deux éléments qui stimulent l’inspiration ! J’ai toujours été optimiste au sujet de notre futur et je crois que c’est ce sentiment qui détermine la philosophie de la série.

 

On n’entend dans aucune des séries le célèbre thème des Klingons de Jerry  Goldsmith…

C’est une décision qui a été prise il y a dix-sept ans pour The Next Generation. J’avais mis les Klingons en musique en utilisant le concept de Goldsmith, mais les producteurs souhaitaient une toute nouvelle approche. Encore une fois, ils ne voulaient pas que la musique soit constituée uniquement de motifs. Au final, on en vient souvent à composer d’après une vue d’ensemble, pas d’après les personnages.

 

Jerry  Goldsmith a dit à propos de la musique relative aux Vulcains qu’il a fait jouer les cordes sans vibrato pour souligner leur absence d’émotion, mais que c’était très ennuyeux à enregistrer ! Qu’en pensez-vous ? Les synthétiseurs seraient-ils plus intéressants que des cordes sans vibrato ?

Le concept de Jerry Goldsmith était brillant. Je comprends pourquoi il était ravi de pouvoir innover même s’il aime cerner les éléments émotionnels dans sa musique, le vibrato est l’essence vitale de l’expression musicale. Les samples et les sons synthétiques utilisés à l’heure actuelle sont parfois effrayants dans le sens où la programmation peut leur permettre d’exprimer assez d’émotion pour leurrer l’auditeur, mais le recours à de véritables musiciens est tout de même indispensable à la puissance et au contenu émotionnel.

 

Il a été dit que la chaîne UPN arrêtait la diffusion d’Enterprise.

Les décisions n’ont été entérinées que lors de ces derniers mois. C’est la dure réalité qui régit parfois la vie des séries télévisées. Nous commencerons à travailler sur la quatrième saison en juillet et ne pouvons qu’espérer que cela continuera encore pendant quelque temps, jusqu’à ce qu’une nouvelle série succède à Enterprise. J’espère être de la partie car il n’y a eu aucun mauvais moment lors de ces dix-sept dernières années !

 

Pouvons-nous nous attendre à d’autres albums relatifs à Enterprise ?

Je l’espère : j’aimerais beaucoup que les travaux de mes amis compositeurs puissent être écoutés épurés de leur contexte. Tout dépend de l’avenir dont bénéficiera la série.

 

Pensez-vous être allé là où aucun homme n’est jamais allé ? Et où irez-vous désormais ?

Il y a dix-sept ans, mes agents de l’époque me conseillaient de ne pas travailler sur une série pour la télévision et donc de décliner la proposition de The Next Generation. Quelque chose en moi me disait qu’ils ne pouvaient pas se tromper plus : comment aurais-je pu refuser un concept basé sur l’espoir et l’exploration ? Et cela n’aurait pas pu mieux se passer, non seulement en ce qui concerne la poursuite de ma muse musicale mais aussi pour ma vie entière. Je n’ai jamais eu et n’aurai jamais plus une telle opportunité, aussi ambitieuse. J’ai trois enfants et six petits enfants (bientôt huit !) et la vie fut formidable pour moi et pleine de richesses musicales. J’en serai éternellement reconnaissant.

 

 


Entretien réalisé en juin 2005 par Sébastien Faelens

Transcription & traduction : Sébastien Faelens

Remerciements à Dennis McCarthy pour sa gentillesse et sa passion et à Axel Cléman pour son dévouement

Sebastien Faelens

Sebastien Faelens

Rédacteur
Cinéphile depuis sa plus tendre enfance, ce n’est qu’à ses dix-huit ans que Sébastien commence réellement à écouter la musique de film en dehors de son support. Effectivement, il s'écoulera de nombreuses années d’errements dans les vidéo-clubs de Beauvais à la recherche de films bien trop violents pour son âge, avant sa rencontre pendant ses études avec Vivien Lejeune, qui deviendra rapidement un ami et un premier guide passionné dans l’univers de la B.O. Puis c’est l’escalade : la rencontre avec Olivier Soudé, puis la participation aux magazines Dreams to Dreams et Cinéfonia finiront de rendre le jeune métalleux complètement accroc aux trames sonores, ce qui a longtemps conforté ses parents dans l’idée qu’il avait probablement des fréquentations peu recommandables malgré son apparente tranquillité. Mais le célèbre magazine périclite en 2006 et c’est après trois ans d’une retraite bien méritée qu’il reprend du service comme rédacteur puis secrétaire de rédaction d’UnderScores : les années ont passé mais la passion est restée intacte !
Sebastien Faelens