Gerard Schurmann (1924-2020)

Le compositeur disparaît à l’âge de 96 ans

Portraits • Publié le 28/03/2020 par

Eduard Gerard Schurmann est né le 14 janvier 1924 à Kertosono, sur l’île indonésienne de Java, alors partie intégrante des Indes Orientales Néerlandaises. Enfant, il parcourt l’Europe avec sa mère, laquelle tente de relancer une carrière de pianiste après la mort de son mari en 1928. Un temps installés à Amsterdam, mère et fils sont de retour à Java en 1934 : c’est là que le jeune Gerard commence sérieusement à s’intéresser à la musique, subjugué par certaines œuvres entendues sur un gramophone (l’opérette La Chauve-Souris de Johan Strauss, la première symphonie de Chostakovitch ou encore les concertos pour piano de Mozart). Il prend donc ses premières véritables leçons de piano et tente bientôt de composer ses propres pièces en s’inspirant du gamelan javanais. Devenu adolescent, peu stimulé par l’environnement colonial, il souhaite étudier la musique aux Pays-Bas, mais l’invasion du pays par l’armée allemande en mai 1940 l’en empêche : il répond alors à une annonce de recrutement de l’aviation navale néerlandaise, provisoirement rattachée à la Royal Air Force britannique, s’entraîne comme opérateur télégraphe puis mitrailleur aérien avant de rejoindre l’Angleterre. Là, il effectue finalement son service avant tout en qualité de musicien pour des enregistrements à destination des forces armées.

 

A Londres il a donc tout loisir de se perfectionner, étudiant le piano avec Kathleen Long, la direction d’orchestre avec Franco Ferrara et surtout la composition auprès d’Alan Rawsthorne, lequel devient son mentor et l’un de ses plus proches amis. La Seconde Guerre Mondiale achevée, il est nommé attaché culturel par intérim à l’ambassade des Pays-Bas à Londres avant de rejoindre la ville de Hilversum où, sous l’impulsion d’Eduard van Beinum, du Concertgebouw d’Amsterdam, il prend poste comme chef d’orchestre résident à la radio néerlandaise jusqu’en 1949. De retour en Angleterre, il décide de se dévouer corps et âme à la composition avant toute autre considération et bien plus tard, en 1981, après un séjour de cinq mois à faire le tour des universités et orchestres américains, il part s’installer aux Etats-Unis, sur les hauteurs de Los Angeles. Au concert, Gerard Schurmann est en particulier l’auteur de plusieurs concertos et cycles de lieder, d’une cantate-opéra (Piers Plowman), d’études symphoniques inspirées de l’architecte catalan Gaudí (Gaudiana) ou dédiées au peintre Francis Bacon qui fut un temps son voisin, ainsi que de nombreuses musiques de chambre. Au milieu des années 90, il écrit également, à la demande du chef d’orchestre Lorin Maazel, un concerto pour orchestre destiné aux musiciens du Pittsburg Symphony Orchestra.

 

Gerard Schurmann

 

Au vu de cette importante production de concert, on pourrait facilement croire que les incursions du compositeur au cinéma n’ont constitué que d’insignifiantes parenthèses alimentaires. C’est sans nul doute le cas lorsqu’il prend pour la première fois contact avec le média en 1948, collaborant brièvement au Pays-Bas avec le réalisateur français Edmond T. Gréville pour Niet Tevergeefs et But Not In Vain en 1948. Peut-être accepte-t-il pour la même raison la proposition d’Alan Rawsthorne d’officier à ses côtés en tant qu’orchestrateur et compositeur additionnel, au début des années 50, sur des films tels que Pandora And The Flying Dutchman (Pandora) d’Albert Lewin et Where No Vultures Fly (Quand les Vautours ne Volent Plus) de Harry Watt, puis The Cruel Sea (La Mer Cruelle) et Lease Of Life, tous deux signés du réalisateur Charles Frend. Conséquence directe, c’est ce dernier qui offre à Schurmann en 1956 la charge de la partition de The Long Arm (SOS Scotland Yard), film policier mettant en scène l’acteur Jack Hawkins. Convaincus par le résultat, les cadres de Ealing Studios lui demande dans la foulée de mettre en musique les deux projets suivants de leur star-maison, The Man In The Sky (Flammes dans le Ciel) et The Two-Headed Spy (Chef de Réseau) respectivement mis en scène par Charles Crichton et André De Toth.

 

Ainsi, peu à peu, Gerard Schurmann va tirer avantage de ces engagements pour l’image, y trouvant matière à enrichir son vocabulaire musical et à éprouver diverses techniques au travers, notamment, de quelques productions du cinéma fantastique et d’épouvante telles que Camp On Blood Island (L’Île du Camp Sans Retour) de Val Guest en 1958, Horrors Of The Black Museum (Crimes au Musée des Horreurs) d’Arthur Crabtree et The Headless Ghost de Peter Graham Scott en 1959, Konga de John Lemont en 1961 ou encore The Lost Continent (Le Peuple des Abîmes) de Michael Carreras en 1968, en remplacement de Benjamin Frankel. Il retrouve Charles Frend en 1960 pour Cone Of Silence et signe les partitions de The Ceremony (La Cérémonie) de Laurence Harvey en 1963, The Bedford Incident (Aux Postes de Combat) de James B. Harris en 1965, Attack On The Iron Coast (Attaque sur le Mur de l’Atlantique) de Paul Wendkos en 1968. Il travaille également pour une production Disney en trois épisodes, The Scarecrow Of Romney Marsh (L’Épouvantail : le Justicier des Campagnes), également diffusé sous la forme d’un long métrage sous le titre Dr. Syn, Alias The Scarecrow (Le Justicier aux Deux Visages).

 

Dans l’intervalle, et sur les conseils de son collègue Malcolm Arnold, il lui arrive même de prêter main forte à d’autres compositeurs pour quelques projets d’importance, orchestrant ainsi pour Mario Nascimbene sur The Vikings (Les Vikings) en 1958 et Ernest Gold sur Exodus en 1960 avant l’épisode fameux de Lawrence Of Arabia (Laurence d’Arabie) où il est d’abord engagé comme compositeur additionnel avant d’être officiellement relégué au simple poste d’orchestrateur auprès d’un Maurice Jarre qu’il juge par trop inexpérimenté, ce qui ne manquera pas d’alimenter la polémique quant à son rôle réel dans le résultat final. Toujours est-il que Schurmann jugera cette expérience suffisamment stressante pour refuser la proposition de David Lean de travailler à nouveau avec Jarre sur Doctor Zhivago (Le Docteur Jivago). Il retrouvera par contre Ernest Gold à deux reprises par la suite, pour Cross Of Iron (Croix de Fer) en 1977 puis Safari 3000 en 1982. Mais depuis 1968, Gerard Schurmann a en fait déjà délaissé les écrans et ne signe plus tard que deux partitions notables dans ce domaine, pour Claretta d’abord, film italien de Pasquale Squitieri en 1984, puis The Gambler (Le Joueur) de Károly Makk en 1997. Pour l’anecdote, lors d’une série de concerts aux Etats-Unis pendant la période 1980-1981, il rencontre Ron Miller, gendre de Walt Disney et alors l’un des directeurs du studio aux grandes oreilles. Celui-ci lui propose de succéder à Leopold Stokowski en incarnant le chef d’orchestre du film d’animation Musicana, suite officielle de Fantasia en préparation depuis environ cinq ans ; le projet sera malheureusement abandonné quelques semaines plus tard, faute de financement.

 

Gerard Schurmann est mort le 24 mars dernier, à son domicile d’Hollywood Hills. Il avait 96 ans.

 

Gerard Schurmann

Florent Groult

Florent Groult

Rédacteur en chef adjoint
Né en 1974, originaire de Normandie, Florent Groult grandit au contact de la musique classique et, par trois coups de baguette (le King Kong de 1933, Forbidden Planet et Jaws) assénées au travers d'un écran TV, est touché assez tôt par la magie du cinéma. Il était sans doute inévitable que les deux finissent un jour ou l'autre par se conjuguer en une seule et même passion. Ce sera chose faite en 1993, à l'occasion de la sortie française du Dracula de Francis Ford Coppola. Fasciné dès lors par l’interaction entre musique et image qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, il rejoint d'abord les membres de l’association caennaise CinéScores, contribuant modestement à leur fanzine et leur émission de radio sur une antenne locale (1994-1999), avant de participer à la création de l'association Colonne Sonore / L'Ecran Musical (1999-2002). En 2008, il co-fonde avec Olivier Desbrosses- UnderScores : le Magazine de la Musique de Film pour lequel il occupe depuis le poste de rédacteur en chef adjoint. En 2011, il contribue à l'ouvrage collectif intitulé John Williams : Un Alchimiste Musical (Editions L'Harmattan) et signe ses premières notes de livret pour le label spécialisé Music Box Records. Il devient par ailleurs cette même année membre de l'International Film Music Critics Association (IFMCA). La passion plus que jamais vivace, l'aventure continue aujourd'hui...
Florent Groult