La France Interdite (André Georget)

La monstrueuse parade

Disques • Publié le 02/11/2017 par

La France InterditeLA FRANCE INTERDITE (1984)
Compositeur : André Georget
Durée : 39:15 | 15 pistes
Éditeur : We Release Whatever The Fuck We Want

 

 

3.5 Stars

« We release wathever the fuck we want ! » Une appellation à rallonge pour se distinguer des kyrielles d’autres labels engorgeant la minuscule niche de la musique de film, sans doute, mais également et surtout un cri du cœur poussé d’une voix de stentor. Car le consensus mou et les sentiers battus par tout le monde ne sont pas l’affaire de l’éditeur genevois, qui préfère jeter ses filets dans les eaux putrides de l’underground d’où il a déjà remonté de l’électro biscornu, un Zombi 3 survolté mais poussé vers l’oubli par l’opus crucial de Fabio Frizzi, Le Réserviste, progéniture tardive de la « ramboïte » des eighties qui barde de cartouchières et de simili-Carpenter un ex-rédacteur (et ex-chevelu, les affidés l’identifieront sans mal) de Mad Movies… Et bien sûr l’album par lequel tout commença, La France Interdite, véritable freak musical dont l’improbable générique, mobilisant André Georget, auteur et arrangeur pour Hugues Aufray ou Alain Bashung, ainsi qu’un certain Gilbert Montagné, atteste que les cloisons traditionnellement édifiées entre mainstream et mauvais genre(s) connurent jadis, dans l’Hexagone, une bienheureuse porosité. Difficile d’imaginer aujourd’hui des noms prestigieux de la scène populaire s’encanailler ainsi à visage découvert, et patauger joyeusement dans les gluantes turpitudes d’une aussi crapoteuse discipline que le mondo.

 

Si ce dernier, terre d’asile du sensationnel qui crache, du zoom fondu de voyeurisme et de la poudre de perlimpinpin, avait été adoubé en place publique, alors Riz Ortolani, sans conteste, eût été reconnu pour son ultime chef d’orchestre. Il était de faction quand Mondo Cane, à l’orée des sixties, s’en vint parader sur le tapis rouge de Cannes, en quête d’un bien-fondé que la surexploitation tous azimuts de son juteux concept ne tarda de toute façon guère à réduire en lambeaux. Les bases inamovibles d’un genre jusqu’ici dilettante étaient néanmoins posées, évidemment éthiques (la particularité gagnante du mondo étant justement de ne s’encombrer d’aucune sorte de morale), mais aussi musicales. Au lieu d’envenimer par des accords poisseux « l’insoutenable vérité » des images « à caractère informatif » qui envahissent l’écran, Ortolani brandit la carte du contrepoint, et pigmente de couleurs chaudes le noir suiffeux d’un monde exhibé sous ses plus déliquescentes facettes. Tout du long des années 60, mélodies ciselées, pop de night-club, easy listening à tous les niveaux, jazz et même java de bal musette (!) enrubanneront joliment l’authenticité toc et la complaisance prétendue choc du mondo.

 

La France Interdite

 

Deux décennies plus tard, le genre s’achemine peu à peu vers son crépuscule. L’embellie engendrée en 1978 par la morbide série des Faces Of Death (Face à la Mort) s’étiole déjà, au grand dam des escrocs de grand chemin et des forains dont les monstres encagés n’attirent plus que quelques regards papillonnants. Mais nos gredins, âpres au gain par nature, n’ont pas l’intention d’abdiquer sans faire étalage une dernière fois d’infamie. En France, où il eut à essuyer sans répit l’ire purificatrice de la censure, le mondo tente encore de montrer les crocs en rameutant tout ce que les cénacles interlopes abritent de péripatéticiennes cyniques et d’adeptes du cuir laqué. Confit dans une vulgarité emblématique de son époque, maladif et cafardeux, La France Interdite fait évidemment sans remords une croix sur les musiques douces et fondantes comme le sucre glace pour laisser le kitsch eighties sonner l’hallali. Mais l’objectif demeure identique : chasser la sinistrose qui menace, à tout le moins la tenir à distance. Voilà apparemment la mission que s’est fixé France Off Limits, pseudo-tube de plateau télévisé qui déroule son très oubliable (mais paradoxalement obsédant) refrain chaque fois que nos souriants compatriotes se trémoussent sur la piste de danse ou tombent avec hardiesse le haut. C’est dire si ce bout de muzak gagne à une allure express ses galons de leitmotiv omniprésent.

 

Dans les temples de l’effeuillage aussi, on sait s’amuser. Les deux frères quasi siamois, Peep Show et Intro Peep Show, sont tout à leur aise au sein de ces sympathiques établissements dont la voix off, sacro-sainte ficelle du mondo, un tantinet moins pontifiante ici que de coutume mais toujours partante pour d’affables admonestations, nous apprend qu’ils ont poussé dans tout Paris comme des champignons. Boîtes à rythme, guitare électrique, synthés guillerets et ravis d’assister au spectacle, tapent du pied et branlent du chef au diapason des vigoureux exercices de gymnastique en tenue d’Eve. Les mateurs, abrités par des miroirs sans tain, ne boudent pas leur plaisir, les cinéphiles, s’ils froncent les sourcils en signe réprobateur, ne demandent pas mieux au fond que de les imiter, et les oreilles, frustrées par cette pop frugale, voudraient trouver au fruit défendu un goût plus capiteux. Ce n’est certes pas Muscles qui les exaucera. André Georget y entortille ses bonds de cabri aux cordes d’une simili-harpe, ces grammes de finesse adressant un sardonique pied-de-nez aux femelles bodybuildées qui, telle une Cindy Crawford métamorphosée en armoire normande, ont choisi de faire de leur corps un autel à la gloire du dieu Fitness.

 

La France Interdite

 

Il était écrit que le salut musical viendrait du cuir. Moulantes, luisantes, émettant toutes sortes de doux craquements sous les caresses de doigts fiévreux, les plaques noires dont se sont cuirassés des libertins dévergondés sont comme un voltage crépitant pour l’inspiration du compositeur. Tant et si bien qu’il s’enhardit  à taquiner le blasphème dans Girls, où des lesbiennes grimées en SS de pacotille s’abandonnent à gentils coups de cravache à la liturgie même pas déguisée d’un orgue cérémoniel. Très métallique tandis que cette houle saphique la ballotte, la musique laisse saillir tout à coup des paquets de chair blême lorsque le film pousse la porte d’une tanière gay. L’homosexualité s’exhibe cette fois sous un jour plus musclé, pareille à une rêvasserie arrosée d’absinthe des Village People. Elle n’est pas flanquée cependant de trémulations discos, mais d’un Sad Homo rendu écarlate par ses bourgeons de fièvre. Halètements rauques ou soufflet de forge, les synthés miment la respiration saccadée des mirmidons à moustaches s’affairant à mortifier un souffre-douleur pantelant. C’est l’apologie de l’amour vache, aux antipodes du saxophone moelleux de Mode Sexe qui charrie des roucoulades de roman-photo… ou les soupirs mouillés de préliminaires battant leur plein dans un film éducatif.

 

Cap sur le royaume sylvestre de Boulogne, haut-lieu mythique du frotti-frotta où l’automobiliste innocent (rires) a tout loisir de contempler, le soir venu, une faune excentrique. Il est bien des vocables pour désigner ces silhouettes spectrales que d’innombrables recoins sombres dévoilent pétrifiées dans des poses diversement suggestives, mais le tracklisting, du genre qui ne mâche pas ses mots, parle de Trav avec une élégance suprême. André Georget, pense-t-on à cet instant, va probablement faire chorus en lâchant un couplet mal embouché. Au lieu de quoi, il livre deux morceaux tirés à quatre épingles, dans lesquels chaque instrument ménage à grand soin ses effets. Côte à côte, le piano, non dépourvu de chic, la batterie, assénant d’autoritaires ponctuations, et la guitare un peu plus loin, qu’on céderait volontiers à l’envie de qualifier de flamenca, sillonnent gaillardement le monde de la nuit. De quoi accorder un peu de crédit au compositeur lorsqu’il prétend avoir travaillé à l’aveugle sur La France Interdite, qu’il n’aurait découvert que trente ans après sa sortie. Pas sûr, dans le cas contraire, qu’il eût résisté au désir de fureter du bout de ses synthés glauques tout au fond des fameux bois.

 

La France Interdite

 

Lecteur friand de fétide fumet, sèche au plus vite tes larmes de dépit ! Car la tentation des ténèbres est là, et pas qu’à moitié, dans les entrailles médiévales de Carcassonne. Sous les remparts, si pittoresques quand ils agrémentent les cartes postales de leurs touristiques appâts, de bien étranges rituels réunissent des initiés généralement masqués, dont les relations masochistes dessinent sans détour le schéma du maître sévère et de l’esclave docile. Parler de messe noire au sujet de tels simulacres de dolorisme païen équivaudrait à un flagrant délit d’hyperbole, mais la partition, qui a ici adopté pour titre les deux mots sulfureux, ne va pas commencer maintenant à se mettre martel en tête. Raturant le papier à musique comme il l’eût fait d’un pentacle à coups de craie cérémonieux, Georget s’octroie une petite séance de démonologie rythmée par la litanie des tambourins et par les vibrations primitives d’un gong. Que le geste eut été prémédité ou non, il prend clairement ses distances avec les poncifs sonores du mondo, poussant même ce semblant d’insurrection jusqu’à fourrer Collection Voitures dans la mélasse de l’atonalité-mais-pas-trop. Ici, le xylophone, très rond, presque touchant avec les faux airs de berceuse dont il s’est paré, semble hors de son élément alors qu’autour de lui grincent et claquent, à la manière de petits fagots de bois maltraités, toutes sortes de percussions suspectes.

 

Le passage qu’illustre cette musique, aussi, n’est pas banal, saugrenu presque au milieu des bassesses racoleuses du mondo. Des cadavres plantés en rang d’oignons défilent certes devant la caméra, mais ils n’ont à offrir aux yeux indiscrets que leurs vitres étoilées, leurs pneus affaissés et lacérés, leur calandre où prolifère en plaques informes le vert-de-gris. Arraché à sa routine sordide, le film fait tout à coup œuvre de poésie surréaliste en même temps qu’il taille des croupières au sceau « documentaire » dont le genre auquel il appartient tire un orgueil de filou. Un peu plus tard, comme pour un second pied de nez, la scène finale récidive. Sauf que la carrosserie qui s’y dévoile a cessé d’intriguer, pour éblouir carrément : à califourchon sur une fière monture, sa blonde crinière ondulant sous la caresse du vent et le pot de colle France Off Limits ne la quittant pas d’une semelle, Brigitte Lahaie fait offrande de sa terrassante nudité au relief déchiqueté du Mont-Saint-Michel ! Y a-t-il encore un nicodème dans la salle obscure pour croire au sacerdoce délateur du mondo ?

 

La France Interdite

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse
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