Cul et Chemise / Attention les Dégâts (Rizzati / Micalizzi)

La main dans la gueule

Disques • Publié le 12/08/2016 par

Cul et ChemiseIO STO CON GLI IPPOPOTAMI / NON C’È DUE SENZA QUATTRO (1979 / 1984)
CUL ET CHEMISE / ATTENTION LES DÉGÄTS
Compositeurs :
Walter Rizzati / Franco Micalizzi
Durée : 52:21 | 23 pistes / 31:11 | 13 pistes
Éditeur : Beat Records

 

3 Stars / 2 Stars

Pas la peine de se raconter des billevesées, Carlo Pedersoli ne laissera jamais, dans les pages gavées de noms prestigieux des encyclopédies de cinéma, une empreinte indélébile. Mais où qu’il soit désormais, le défunt acteur, mieux connu sous le pseudonyme de bric et de broc de Bud Spencer, peut se flatter d’avoir emperlé d’un nostalgique attendrissement les yeux de ses légions d’admirateurs, inconsolables depuis l’annonce funèbre. Pour tous ceux qui, jeunes pousses encore, auraient préféré qu’on les amputât d’un bras plutôt que de rater une énième diffusion TV d’un de ses films, c’est une part d’enfance qu’ils ont vue portée en terre en même temps que le colosse soupe au lait. Leur bonheur, en ces temps naïfs, tenait à trois fois rien : aux gags potaches dont on riait sans arrière-pensée, aux horions d’anthologie que le gros Bud distribuait de concert avec son éternel compère Terence Hill, aux affiches hautes en couleurs invariablement peintes par Renato Casaro… Et puis aussi, parce qu’elles ne manquaient jamais d’exacerber le lourd parfum estival que dégageait chaque titre ou presque du tandem, aux musiques tartinées comme à coups joyeux de couteau à fromage.

 

Deux fois ne sont pas coutume, ce n’est pas dans l’escarcelle d’Oliver Onions (nom de guerre derrière lequel se cachent Guido et Maurizio De Angelis) que tombèrent Io Sto con gli Ippopotami et Non c’è Due Senza Quattro, mais entre les mains, respectivement, de Walter Rizzati et de Franco Micalizzi. C’est kif-kif bourricot, répliquera en haussant les épaules l’amateur averti, du moins dans le cas du premier cité. A l’instar des inénarrables frangins, Rizzati était abonné au bis transalpin et aux comédies de quinzième zone, qu’il parementait tant bien que mal de partitions low cost et d’aberrations pop chantées ou, devrait-on dire, braillées avec entrain. Plus surprenant est de retrouver le second, qui a surtout construit sa réputation autour des poliziottesco musclés du falot Maurizio Merli, superstar de la loi du talion. Evidemment, l’état de santé du cinéma italien, en pleine déconfiture dans les seventies finissantes, n’est pas pour rien dans la reconversion bariolée, façon chemise à fleurs hawaïenne, qu’effectuèrent en catastrophe pas mal de ses petites gloires musicales. Comme le dit la sagesse populaire, il faut bien manger !

 

Cul et Chemise

 

Et pour tous les morts-de-faim de Cinecittà, les films de torgnoles de Terence-et-Bud représentaient un domaine giboyeux. Les fainéants de l’accord mineur et autres partisans du moindre effort musical étaient à la fête tandis qu’aux antipodes, les compositeurs en quête de propositions un tant soit peu stimulantes pleuraient des larmes de sang à l’idée de devoir jeter aux orties leurs hautes ambitions. Passés à la moulinette par les duces de la baffe, tous se transformaient en clones dépenaillés du roi de la comédie, Vladimir Cosma, dont le faible certain pour les mélodies toutes rondes, bien en chair même, et surtout corvéables à merci, subissait entre les mains de ses épigones transalpins une spectaculaire cure d’épaississement. Eloquente démonstration, le générique de Io Sto con gli Ippopotami communie avec Bud Spencer, en vadrouille au milieu des broussailles africaines, en bondant la chanson Grau Grau Grau d’éructations rigolotes qui ricochent sur la cuirasse des rhinocéros. Il y a là un thème. Personne ne se risquerait à prétendre, au vu de ses allures de tube de l’été, qu’il est tiré à quatre épingles, mais son ossature élastique ouvre à Walter Rizzati toutes sortes de petites variations sur l’échelle du burlesque coloré.

 

Franco Micalizzi, de son côté, n’a pas trouvé prétexte à s’esbaudir autant sous le soleil du Brésil. Les choses s’annonçaient pourtant sous de favorables auspices, dans un petit bar où l’on découvrait Bud Spencer, saxophoniste de choc, et son jazz band, en train de cuisiner joyeusement le Double Trouble Theme. Pas de quoi bondir au plafond, entendons-nous, mais le refrain carnavalesque imaginé par le compositeur promettait pas mal d’autres amuse-bouches aux saveurs piquantes. Las ! Hormis une bossa nova paresseuse sur les bords, et les couinements folkloriques de la cuica qu’il n’y a pas d’autre choix que d’endurer à chaque distribution de mornifles, Micalizzi ne tente pour ainsi dire rien. Même l’étrange silhouette gainée de noir et coiffée d’un chapeau à large bord, qui a juré la perte de nos héros, n’attise qu’un Mysterious Man plus noceur qu’inquiétant, comme si la musique était chloroformée par l’humour taille poids lourd filtrant la moindre péripétie. Si seulement Micalizzi s’en était donné la peine, Non c’è Due Senza Quattro aurait pu jouer sur deux tableaux à la fois. Le film, qui s’amuse sans malice des ressorts immuables du tandem Hill-Spencer, flanque en effet dans leurs pattes leurs parfaits sosies, de richissimes aristocrates, aussi collet-montés (pour ne pas dire efféminés aux entournures) que les « originaux » sont ripailleurs et mal dégrossis. Hélas, l’affrontement pas piqué des vers entre le yin et le yang ne rencontre pas la plus infime répercussion dans le score. Walter Rizzati, à la place de son confrère, serait-il resté semblablement atone ? L’ironie innervant Io Sto con gli Ippopotami fait entendre un son de cloche tout autre. Il y a la pantagruélique scène du repas à la table du méchant, passage rien moins qu’obligé dans tout Terence-et-Bud qui se respecte, et que flatte Caviar And Lobster avec un sourire cauteleux au coin des lèvres. Vaille que vaille, le clavecin s’ingénie par son phrasé vieux jeu à rendre hommage à l’opulence raffinée des mets s’amoncelant. Mais la batterie, qui trépide au rythme glouton des maxillaires broyant et dévorant, ne l’entend pas de cette oreille…

 

Attention les Dégâts

 

Idem avec l’arrivée au casino des deux zigues, mis sur leur trente-et-un et résolus, pourraient croire les esprits naïfs, à montrer patte blanche. Un bref instant, le piano classieux réussit à donner le change, avant que le thème principal n’envoie ses ronflements lymphatiques tout chambouler. Et que dire de l’escarmouche finale, mettant aux prises notre gros plein de fayots préféré avec un adversaire presque aussi coriace que lui ? Dans cette pluie battante de mandales, qu’ils s’assènent à tour de rôle, chaque impact est dûment sonorisé par les flatulences rabelaisiennes de la trompette et du trombone. De l’art et la manière d’administrer à ses auditeurs l’équivalent instrumental d’un remède carminatif… Contrairement aux apparences, cependant, le premier degré n’est pas totalement banni de la feuille de route de Rizzati. Tendez donc l’oreille, vous en percevrez quelques bribes dans A Bus In The Wild, lors d’un duel moucheté des petits points rouges des cuivres entre le bahut rafistolé de Bud Spencer et un camion conduit par une bande d’affreux.

 

Mais c’est surtout l’émouvant Freedom qui rafle la mise, grâce à l’essor pas loin d’être lyrique des cordes et à la mélancolie de l’harmonica. Bien qu’ils aient passé l’essentiel du film à se toiser en chiens de faïence, les deux cousins fâchés remisent leurs différents de côtés pour rosser les vils trafiquants impérialistes et libérer les animaux sauvages qui, sans cela, auraient terminé dans la vitrine de quelque luxueuse maroquinerie. Et ceux-ci de recouvrer leur liberté en un galop solennellement salué par les choeurs, qui empanachent le thème principal d’une tendresse qu’on ne lui subodorait guère. Ceci étant, en termes de performance vocale, l’auteur de ces lignes doit avouer une affection particulière pour la version alternative de Grau Grau Grau, où le coffre de baryton-basse de Bud Spencer fait la joie des petits Africains grimpés dans son carrosse délabré. Soigneusement caché sous l’éternelle dégaine de l’ours mal léché, c’était un coeur gros comme ça qui battait. Il n’y a pas à dire, l’ami, tu vas nous manquer. Autant que les pages bariolées, jusqu’à être parfois pleines de pâtés, qu’ont écrites les artisans du cinéma populaire italien et les compositeurs assez cinglés pour leur avoir emboité le pas.

 

Cul et Chemise

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse