Gunshi Kanbee (Yûgo Kanno)

Yûgo Kanno, l'atout stratégique de la NHK

Disques • Publié le 12/02/2014 par

Gunshi KanbeeGUNSHI KANBEE (2014)
GUNSHI KANBEE
Compositeur :
Yûgo Kanno
Durée : 75:42 | 29 pistes
Éditeur : Sony Music Japan

 

4 Stars

Ainsi qu’il a été expliqué dans la chronique d’Atsuhime publiée en 2011 sur UnderScores, chaque début d’année marque, pour la chaîne nationale japonaise NHK, le commencement d’une nouvelle série-fleuve historique consacrée à un personnage marquant de l’histoire du Japon. Cette série de prestige bénéficie toujours de ce qu’il y a de mieux en matière de moyens mis à sa disposition, et un soin tout particulier est chaque fois apporté au choix du compositeur qui participe à l’aventure. En retour, pour celui-ci, cette offre constitue une marque indéniable de reconnaissance de son talent, ainsi que la certitude de toucher un vaste public, car ces séries historiques sont extrêmement suivies. Pour ce qui nous intéresse nous, béophiles, cela signifie également une partition de haute qualité, répartie sur plusieurs CDs copieusement fournis (au moins deux ou trois soundtracks, plus parfois des coffrets expanded).

 

Depuis Atsuhime, quelques grands noms se sont succédés au pupitre, connus ou non des béophiles français : Michiru Ôshima (Gokusen) en 2009 pour Tenchijin, Naoki Satô en 2010 pour Ryômaden, Ryô Yoshimata (dont, fait rare, c’était la seconde participation puisqu’il avait justement écrit la partition d’Atsuhime) pour en 2011, Takashi Yoshimatsu en 2012 pour Taira No Kiyomori (à noter que ce dernier est, dans le monde de la musique au Japon, l’équivalent en renommée d’un Pascal Dusapin, même s’il a par ailleurs participé à quelques séries télévisées) et Nobuyuki Nakajima en 2013 pour Yae No Sakura, avec un générique écrit spécialement par l’illustre Ryuichi Sakamoto (Merry Christmas, Mr Lawrence).

 

Pour ce qui est de la saison 2014, c’est à Yûgo Kanno, figure incontournable du monde des séries télévisées japonaises (drama) ainsi que, dans une moindre mesure, des séries d’animation et des jeux vidéos, qu’a été confiée la lourde tâche de mettre en musique la vie mouvementée de Yoshitaka « Kanbee » Kuroda, un stratège fameux du XVIème siècle qui servit auprès du non moins célèbre shogun Hideyoshi Toyotomi. Gunshi Kanbee (Kanbee le stratège) marque ainsi, pourrait-on dire, une sorte de tournant dans la carrière de ce compositeur talentueux, ou à tout le moins en constitue une étape importante. Disons-le d’emblée, Yûgo Kanno n’a pas démérité : il livre en effet avec ce premier disque dédié à la série une riche palette de thèmes et une partition tout à fait élégante et majestueuse, parfaitement adaptée à la situation.

 

Gunshi Kanbee

 

Le choix des qualificatifs n’est pas anodin : élégante, cette musique l’est assurément. Kanno a compris ce que la NHK attendait d’un compositeur pour son taiga dorama annuel, et il le lui a donné sans ménager ses efforts et son talent, à savoir une musique d’inspiration très classique et, il faut bien l’avouer, totalement occidentale, orientée vers le pompier et le grandiloquent. Qu’on ne voie pas dans ces mots une réelle critique : le langage musical employé, même s’il est souvent totalement anachronique (il n’est que d’écouter la plage #11, Sokkin Buhee (Buhee le bras droit), aux accents Viennois, pour s’en convaincre), est néanmoins idéal – et récurrent – pour une série de ce type et fonctionne sur les images pour cette série-ci comme, du reste, pour chacune de celles qui l’ont précédée. La seule chose que l’on pourrait reprocher à Kanno sur le fond, c’est peut-être d’avoir trop suivi les directives de ses employeurs et de s’être ainsi privé d’une occasion d’introduire un petit grain de folie dans une mécanique aussi bien rodée (en un sens, Yoshimata avait, dans Atsuhime puis surtout dans , davantage osé bouleverser le carcan imposé par la NHK).

 

Cependant, il n’est aucunement question de bouder notre plaisir : une fois ces restrictions posées (lesquelles s’apparentent davantage à l’expression du caprice d’un béophile qui attendait peut-être trop de cette œuvre qu’à une véritable critique négative), force est de constater que le travail de Kanno est tout simplement remarquable de richesse et de souffle. Pour l’occasion, le compositeur a eu la chance de bénéficier d’une session d’enregistrement avec le prestigieux Philarmonique de Varsovie (signalons que cette formation est très fréquemment utilisée par les Japonais pour l’interprétation de leurs musiques de séries ou de longs métrages) et voit ainsi une grande moitié de ses thèmes interprétés avec la puissance et la qualité sonore exceptionnelles propres à cet orchestre, qui donne à ceux-ci un relief et une majesté supplémentaires.

 

Comme c’est le cas à chaque saison de ce rendez-vous annuel avec l’histoire, le CD s’ouvre sur le générique de début interprété (c’est la seule plage qui l’est) par l’Orchestre Symphonique de la NHK, générique intitulé Main Theme même si, dans la plupart des taiga dorama, le thème en question n’est jamais réutilisé dans la partition. Ici, toutefois, le compositeur a choisi de faire le contraire, et c’est trois fois que l’on entendra cette mélodie aux accents de valse viennoise (assez étonnante pour une série se déroulant au milieu du XVIème siècle, autant dire à l’âge féodal), à savoir au piano dans la plage #16, Iwa No Omoi (Souvenir d’Iwa – référence à la mère du héros) et dans une version au violon solo et au piano, déchirante, dans la plage #19 puis la plage #29 qui clôt l’album, intitulées Kanbee Kikou I (Carnet de Voyage de Kanbee – Version 1 – il s’agit d’un morceau qu’on entendra à la fin de chaque épisode lorsqu’un narrateur, tel un guide touristique, nous fait visiter les lieux célèbres évoqués dans l’épisode en nous montrant à quoi ils ressemblent de nos jours. Cette façon de faire ne doit pas nous étonner, ce côté didactique est présent dans chaque taiga dorama et parfois dans d’autres séries historiques, comme pour ancrer dans le présent ce qui vient d’être vu de façon romanesque). Ce thème principal, s’il est structuré de façon très rigide, un peu comme si Kanno avait dû suivre un patron imposé par la chaîne (ouverture percussive tonitruante, exposition du thème sur un mode majestueux qui débouche sur une partie presque martiale avant une réexposition de la mélodie et la conclusion), n’en est pas moins magnifiquement écrit et orchestré, avec notamment ses volutes de notes de piano qui coulent autour des cordes et des cuivres tout au long de la mélodie. Ainsi, même pour une telle figure imposée, le compositeur a œuvré avec beaucoup de talent et a su tirer son épingle du jeu.

 

Gunshi Kanbee

 

Une fois passé le générique, on entre dans la série proprement dite avec la plage #2 Tensai Kanbee (Kanbee le Génie) qui introduit un thème tout en retenue et d’une grande simplicité mais également d’une impressionnante majesté, thème bien entendu associé au personnage principal. Ce thème sera repris d’une façon plus héroïque et flamboyante à la plage #7, Himejijô Jôshu (Le Seigneur du Château d’Himeji, c’est-à-dire Nobunaga Oda), plage où un pianoforte introduit des accents plus sombres que vient confirmer et renforcer le coup de cymbale final. Suit une courte plage, #3 Ransei No Tenka (Le Shogun d’une Epoque Troublée) avec une mélodie interprétée successivement à la flûte, à la clarinette puis en duo flûte-basson. Cette plage plutôt grave et, elle aussi, toute de retenue, accompagne de façon presque paradoxale la scène d’ouverture de la série, scène-choc puisqu’on y voit un petit garçon qui regarde un papillon sur une fleur et qui est soudain piétiné par des guerriers à cheval. Le ton est donné, tandis que la voix chevrotante d’une narratrice enfonce le clou : nous voici projetés en un temps difficile, dans un pays morcelé, accablé par la guerre et ses conséquences effroyables…

 

La plage #4, Tenkabito Hideyoshi, apporte pourtant dès les premières mesures un contraste marquant à ce qui précède, puisque le morceau, interprété par l’orchestre philarmonique de Varsovie, fait rapidement la part belle aux cuivres pour un thème à la fois majestueux et lyrique – aux accents parfois curieusement hispaniques – dédié au shogun Toyotomi. Ce morceau est celui qu’on entend lorsque Kanbee, blessé, vient hurler devant les portes du château d’Odawara qu’il est idiot de mourir et qu’on doit chérir la vie – l’une des phrases qui l’a rendu célèbre car elle précède la reddition du dit château. C’est également l’orchestre polonais qui est à l’œuvre pour la plage #5, Chûshin Kohee (Kohee le Loyal), très joli thème associé à l’un des fidèle vassaux du clan de Kanbee, Mori Kohee, qui a la charge de s’occuper du jeune Kanbee lorsqu’il s’appelle encore Mankichi et fait les quatre cents coups dans son fief. La ligne mélodique, si elle rappelle ce que Kanno fait ordinairement pour les séries télévisées tout au long de l’année, ressort cependant grandie par l’interprétation très pointilleuse qui en est faite et, évidemment, l’on ne peut que regretter la platitude des formations de studio qui jusqu’alors ont joué la quasi totalité des œuvres du compositeur.

 

La plage #6, Hatsukoi O-Tatsu (O-Tatsu, le Premier Amour) change radicalement d’atmosphère puisqu’elle constitue la première version d’un thème d’amour associé à O-Tatsu, amie d’enfance du jeune Kanbee à qui celui-ci, à l’âge de 10 ans, promet le mariage avec une solennité qui prêterait à sourire si l’on ne savait pas les épreuves qu’ils traverseront par la suite. Ce thème, très enlevé, presque dansant, s’apparente à une sorte de promenade musicale dont on ne peut s’empêcher d’en retenir la mélodie et qu’on fredonne ensuite sans même s’en rendre compte tant elle est agréable. On retrouvera ce thème plus loin dans le CD, à la plage #21, dans un arrangement plus lent et posé, joué par les sections de cordes.

 

Gunshi Kanbee

 

Changement brutal de ton avec la plage #8, Kanbee Hashiru (Kanbee Court), pour laquelle on retrouve avec délice les cuivres tonitruants de l’orchestre de Varsovie, au service d’une pièce épique qui fait furieusement, dans sa thématique, penser aux vieux péplums ou aux Ten Commandments (Les Dix Commandements). Les cors résonnent, les clochettes tintinnabulent, les timbales grondent avec jubilation, jamais Yûgo Kanno n’a écrit un morceau aussi étincelant de vivacité, et même si la tonalité est très typée, on reconnaît la patte particulière du compositeur, notamment dans la construction du morceau, avec un segment central plus calme, nimbé d’une nappe au piano légèrement fantomatique qui précède un retour brutal au thème et le dénouement puissant du morceau. Celui-ci est immédiatement suivi d’un autre thème d’action lui aussi très péplum, Kakumeiji Nobunaga (Nobunaga, un Homme au Tempérament Révolutionnaire), dédié au shogun Oda Nobunaga dont Kanbee admirera longtemps la volonté d’unification. La plage #10, Zôri Tokichirô (Tokichirô, l’Homme aux Sandales), donne, après les deux morceaux précédents, l’impression de changer d’époque (ou de partition). Pour cette pièce assez gaie et enlevée qui illustre musicalement la rencontre entre le jeune Oda Nobunaga et Tokichirô, celui qui deviendra plus tard Hideyoshi Toyotomi, on retrouve en effet tant le style de mélodie que l’orchestration ou la structure des œuvres habituelles de Kanno écrites pour la télévision telles que Galileo.

 

Après la plage #11 déjà évoquée plus haut, Kanno nous sert une pièce « villageoise » et, disons le, une fois n’est pas coutume, d’inspiration féodale. Ce moment de joie simple constitue une pause nécessaire avant la plage #13 Shishi No Otoshi, dramatique à souhait avec ses vibratos obstinés précédant un thème à la mélodie circulaire, inexorable, qui rappelle un peu ce que le compositeur avait écrit pour la série « sérieuse » précédente pour laquelle il avait travaillé, Fumo Chitai. Le titre de cette piste fait référence à une vieille légende qui raconte comment une lionne pousse ses petits au fond d’un ravin et n’accepte d’élever ensuite que ceux qui parviennent à remonter. Cette légende sert de parabole au père de Kanbee pour expliquer à celui-ci qu’il doit avoir l’âme d’un guerrier pour qu’il le reconnaisse comme son fils. Suit un thème magnifique, quoique très triste, comme Kanno sait si bien les façonner, interprété au violon par la (très jolie) soliste Mayuko Kamio, puis, sans transition, une pièce presque hermannienne qui, après un départ angoissant, débouche sur une sorte de gymnopédie dramatique, de plus en plus rapide.

 

Le thème de la plage #17, Ketsui No Mankichi (Mankichi, un Homme Décidé), est sans doute l’un des plus beaux de l’album, avec ses cordes très lentes et très sombres qui lui donnent des allures d’élégie ou de marche funèbre, et cette voix fantomatique et déchirante qui résonne au loin… Cette pièce est utilisée dans le premier épisode de la série juste après la scène d’ouverture évoquée plus haut, lorsque Kanbee, lors de la bataille d’Odawara, fait route à cheval pour retrouver le seigneur Toyotomi, puis une seconde fois lors de la mort de la mère de Kanbee.

 

Gunshi Kanbee

 

Les plages #20 et #22 voient le retour des thèmes héroïco-dramatiques que l’orchestre de Varsovie assaisonne avec une ferveur jubilatoire de flamboyants coups de cors, juste avant une pièce plus grave et plus sombre suivie d’un morceau extrêmement intense, très rare chez Kanno et qu’on pourrait aisément qualifier d’horrifique avec ses cordes jouant vibrato, ses percussions lancinantes et ses pizzicati dégoulinants, aussi terrifiants que ceux de la Map Room de Raiders Of The Lost Ark (Les Aventuriers de l’Arche Perdue). On retrouve par ailleurs ce genre d’ambiance dans la plage #27, dédiée au complot des daimyos et traversée de grincements de cordes plus qu’inquiétants. Fort heureusement, avec la plage #25, Gunshi Hanbee (jeu de mots sur le nom du héros, « han » signifiant « demi », ce qui constitue sans nul doute une sorte de moquerie), qui par son côté héroïque fait penser à une musique de western ou associée à quelque super-héros, apporte un réconfort certain à l’oreille et nous permet d’aborder la calme plage #26 Chakunan Shôjumaru (Shôjumaru, le Fils Aîné) avec la sérénité nécessaire pour en apprécier les superbes cordes et sa mélodie à la flûte.

 

La plage #28, Tenkafubu In, qui précède la clôture du CD par une reprise du thème « Carnet de voyages », renoue avec le classicisme martial puisque Kanno nous gratifie d’un thème qui rappelle un peu la musique d’Ifukube pour Godzilla ou encore la marche de Giant Robo écrite par Masamichi Amano. Ce thème est associé à l’installation de Nobunaga Oda à Inabayama en 1567, ville qu’il rebaptisera Gifu – nom qui est resté. Le titre de la plage fait référence au sceau Tenkafubu (mot signifiant « Couvrir avec l’épée ce qui est sous le ciel ») que Oda crée pour l’occasion et qu’il utilisera désormais.

 

Lorsque s’achève ce disque, force est de constater qu’on en redemande. Non pas qu’il nous laisse sur notre faim, bien au contraire : tout au long des 75 minutes de l’écoute, on a pu apprécier maintes facettes du talent de Yûgo Kanno et se régaler, comme souvent avec ce compositeur, d’un grand nombre de thèmes et de mélodies impeccablement écrites et orchestrées. Mais on sait, à peine le CD s’arrête-t-il de tourner, qu’il y aura un Volume 2 dans quelques mois, et savoir cela crée l’envie, voire l’impatience. Surtout lorsqu’on l’on sait qu’une vingtaine de plages sur la trentaine que comporte ce volume figurent dans le seul premier épisode de la série, laquelle en compte 50… A dans quelques mois, donc, pour une nouvelle dégustation, laquelle, à n’en pas douter, sera aussi probante que celle-ci.

 

Gunshi Kanbee