Shôrin Shôjo (Yûgo Kanno)

Yûgo « Shaolin » Kanno enflamme le terrain

Disques • Publié le 16/09/2011 par

Shôrin ShôjoSHÔRIN SHÔJO (2008)
SHAOLIN GIRL
Compositeur :
Yûgo Kanno
Durée : 92:58 | 32 pistes | 2 CD
Éditeur : Universal Music Japan

 

4 Stars

Tout le monde se souvient du film Shaolin Soccer, sorti en 2001 sous la houlette du cinéaste hongkongais Stephen Chow. Par contre, peu de gens ont connaissance d’un remake japonais produit par Chow lui-même. Remake ou plutôt une adaptation puisque le héros en était… une héroïne, jouée par la chanteuse Kô Shibasaki, et que le football avait été remplacé par la crosse (crosse au champ ou lacrosse, en anglais), sport assez méconnu sous nos latitudes mais assez populaire dans l’archipel nippon. Si ce film n’a pas eu – loin s’en faut – une aura internationale aussi importante que son illustre prédécesseur, il n’en reste pas moins un objet cinématographique intéressant pour les béophiles. En effet, sa musique originale a été écrite par un compositeur talentueux, Yûgo Kanno, et ont bénéficié, fait rare pour un long métrage nippon, d’une édition sous la forme d’un double album particulièrement bien conçu que l’on peut encore trouver facilement sur les sites spécialisés dans les produits culturels asiatiques.

 

Peu connu des amateurs hexagonaux, Yûgo Kanno a, malgré son relatif jeune âge (il est né en 1977), un nombre impressionnant de compositions à son actif. Et même s’il est davantage un habitué des séries télévisées ou du monde de l’animation, il n’en a pas moins écrit la musique de plusieurs longs métrages dont par exemple le récent Magare! Spoon. Il est également le mentor d’un studio (ou cabinet ?) de musiciens pour l’image, FlagShip Music, qui regroupe une poignée de jeunes compositeurs brillants tels que Akio Izutsu ou Kôsuke Kamisaka. Toutes proportions gardées, on peut comparer la démarche à celle d’Hans Zimmer et son studio Remote Control. Du reste, il arrive que plusieurs membres du studio participent à la même série (ainsi pour Mr. Brain) et on a pu même voir apparaître dans les crédits de la récente série Shiawase Ni Narô Yo le nom générique Flagship, telle une proclamation d’unité entre les compositeurs du studio autour du projet.

 

Toutefois, Yûgo Kanno demeure la figure de proue indiscutable du groupe, l’aîné tant par l’âge que par le talent, et ce talent est, disons-le, magistralement démontré dans la partition qu’il a écrite pour Shaolin Shôjo. Ainsi que nous l’avons dit plus haut, l’album est divisé en deux parties bien distinctes : le «chapitre de la crosse» illustrant les moments où l’héroïne, Rin, pratique ce sport dans l’université où elle étudie, et le «chapitre du combat à mains nues» en rapport avec le dôjô de son grand-père dont elle a plus ou moins hérité. Ainsi, même si Kanno se permet quelques cross-overs thématiques entre les deux parties et que le style et l’instrumentation sont bien sûr identiques, unité oblige, les deux galettes sont assez différentes dans l’esprit qui les anime. Comme dans la majeure partie des œuvres de Kanno, la partition est interprétée par une formation symphonique de taille respectable à laquelle viennent s’adjoindre guitaristes, batteur, percussionniste ainsi qu’un chœur mixte pour l’occasion. Le compositeur, quant à lui, s’est chargé de l’environnement synthétique, depuis la programmation jusqu’à l’interprétation aux claviers. Quant aux tendances, elles sont plurielles, allant de l’orchestral le plus pur et le plus hollywoodien à la musique techno en passant par des sonorités ethniques à coloration asiatique.

 

La partie commence !

 

Si l’on voulait trouver une parenté entre le premier CD et quelque œuvre connue du public béophile, il faudrait assurément et en tout premier lieu chercher du côté d’autres films sportifs et de leurs compositeurs, tels que, par exemple, Rudy et Jerry Goldsmith, ou bien de celui d’œuvres typiquement américaines grand public, voire familiales, comme celles mises en musique par Bruce Broughton ou, plus récemment, Rolfe Kent ou Christopher Lennertz. Cela est particulièrement flagrant dans la plage 10, Un Accord pour s’unir, longue pièce de près de sept minutes où les cordes, bientôt rejointes par la section de cuivres, interprètent un hymne qui confine à l’americana, thème qui – chose classique chez Kanno – sera ensuite réexposé au piano de façon plus intimiste voire romantique, avant d’être à nouveau repris par l’orchestre tout entier, cette fois sur un mode résolument héroïque et victorieux, timbales et tambours compris, dans une ambiance qui, on l’imagine, conviendrait à un match de base-ball particulièrement important. La dernière partie de ce thème sera réentendue dans la plage 16, Pleine de courage!, sous une forme encore plus rythmique – façon marche – et brutale. La plage 2, Dans de Bonnes Dispositions, est elle aussi dans cette veine plus américaine qu’asiatique : après une introduction toute de cordes retenues vient un adorable thème intimiste qu’on imaginerait volontiers au début d’une comédie familiale US… si ce n’est que, après quelques mesures de mickey mousing discret, le morceau se fait soudain plus sombre, voire menaçant, et conduit à un finale plus grandiose que familial, auquel participent chœur et orchestre, rappelant un peu le Mr. Destiny de David Newman. Citons encore la plage 4, Université Seikan, marche triomphante magnifiquement ciselée dont on ne peut que regretter la brièveté, ou encore la plage 15, très typique du style Kanno avec son thème au piano et ses allers et retours entre celui-ci et les diverses parties de l’orchestre.

 

Dans le même temps, il convient de remarquer que l’ouverture du disque pourrait, elle, suffire à totalement discréditer cette filiation US évoquée plus haut. Le thème principal du film, intitulé simplement Shôrin Shôjo, s’apparente en effet, une fois passées les violentes premières mesures percussives – clin d’œil au thème de Raymond Wong pour le film original Shaolin Soccer – à une grandiose chevauchée comme les affectionnait Morricone au temps de ses westerns. Sa mélodie, que l’on retient en une écoute tant elle est à la fois simple et bien écrite, est interprétée par une voix de femme pleine d’entrain et de vigueur, sur un fond rythmique qui, lui, par contre, n’a rien d’américain mais doit tout à la Chine et aux films tels Crouching Tiger Hidden Dragon (Tigre & Dragon). Ce thème sera décliné un certain nombre de fois au cours du disque – ainsi que sur le second CD – dans des arrangements au piano, façon dance, et pour voix seule, et contribue à lui seul à donner à l’ensemble de la galette la coloration asiatique nécessaire. Il permet même de réévaluer les pièces dont il a été question plus haut : celles-ci, finalement, n’ont peut-être cette forme conventionnelle que pour des raisons pratiques liées au type de film et, disons-le, aux exigences d’un public nippon habitué aux productions américaines et à leur sémiotique musicale. Cela ne diminue en rien la qualité de la musique offerte à nos oreilles, car Kanno se tire avec les honneurs de cet exercice de style où d’autres n’ont fait qu’imiter les productions américaines – citons par exemple le Princess Nine de Masamichi Amano (série animée traitant de base-ball féminin) où l’influence, justement, du Rudy de Goldsmith est si manifeste qu’elle en devient dérangeante. Ici, point d’imitation, Kanno met son langage propre au service du film qu’il a été chargé d’illustrer musicalement.

 

Du reste, ce sont bien les formes musicales de prédilection du compositeur que l’on retrouve dans le reste du CD. Kanno, à ce titre, pourrait être qualifié de «compositeur de transition» en ceci que, de part sa formation et à cause de l’époque à laquelle il est né, il se retrouve aussi à l’aise avec l’écriture orchestrale qu’avec le jazz, le rock ou la techno, de sorte que toute son œuvre présente cette caractéristique, si rare en Occident, de total mélange des genres sans qu’aucun de ceux-ci ne soit dénaturé et (presque) sans jamais céder à la facilité. De fait, l’un des maîtres mots pour décrire Kanno est sans doute la rigueur – rigueur d’écriture, rigueur d’orchestration – et, dans la présente partition, cela ne se ressent pas seulement dans les pièces symphoniques. Les morceaux plus modernes bénéficient également de ce sérieux, comme en témoignent les courtes plages 6 et 8, ou encore la plage 14 qui, si l’on ne l’écoute pas attentivement, pourrait passer pour un banal morceau d’action façon techno bruyante mais qui, en réalité, fait montre d’une instrumentation et d’une composition minutieuses. De la même façon et à l’opposé du spectre, les pièces plus calmes, presque romantiques, comme les plages 7 et 9 où le piano règne sans partage, démontrent la capacité du compositeur à façonner des mélodies à la fois intelligentes et pleines de sensibilité. Capacité qui, du reste, est en réalité sa marque de fabrique et est sans doute la raison pour laquelle il est si souvent fait appel à lui – en moyenne une fois par saison (soit quatre fois par an !) pour mettre en musique les drama télévisés nippons.

 

Prête au combat

 

A l’écoute de ses premières mesures, le deuxième chapitre donne l’impression déroutante d’être la bande originale d’un second film très différent du premier. L’introduction de la première plage, L’élève Shaolin, n’a en effet rien à voir avec ce qui la précède, tant du point de vue de l’ambiance que de celui du thème. Point de rythmique puissante ni de voix éthérée, juste une harpe qui interprète, lentement et en boucle, une mélodie toute simple dans un silence que l’on peut presque entendre – un silence qui, immédiatement, évoque un dojo vide ou un monastère endormi. Le calme ne sera pourtant que de courte durée : soudain, un coup de tambour, puis un autre viennent l’interrompre, avant que ne surgissent les trilles mécaniques d’un piano désaccordé puis la section de cuivres, toutes voiles dehors, en contrepoint de flûtes asiatiques affolées et de percussions ethniques. On songe à une attaque surprise, le ton est donné, avec vigueur et sans ambigüité : oubliez l’Occident et ses sports collectifs, nous sommes désormais chez les moines Shaolin, à la veille d’une bataille. Bientôt, les cordes viennent présenter le thème lui-même, puissant et majestueux, digne d’un film d’action «à la chinoise», et l’on comprend au fur et à mesure des développements et réexpositions que le morceau s’articule, de façon paradoxale, à la manière d’une pièce écrite non pour l’écran mais pour le concert, jusque dans son finale particulièrement soigné. Cela n’a toutefois rien de vraiment étonnant dans la mesure où c’est une façon de procéder courante chez Kanno que d’écrire et d’enregistrer un thème principal sous forme de longue suite qui, dans le cas d’une série télévisée, sera découpée et éditée en parties plus petites, selon les besoins.

 

Une fois ce départ pris tambour battant, le mouvement et la violence ne cessent plus et cette impression de nouveau film ne quitte pas l’auditeur. Après une brève pièce de textures synthétiques et une autre interprétée à la flûte traditionnelle chinoise, viennent de vraies plages d’action intitulées (très à propos pour la première) Une Situation Explosive et Le Royaume d’Asura, où l’orchestre donne toute sa voix… «à l’ancienne» pourrait-on dire, c’est-à-dire sans ajout électronique et en faisant participer toutes les sections. Ambiance martiale encore pour la plage 6, reprise du thème principal du premier chapitre sous forme de marche forcée presque désespérée, qui se termine par un chœur a capella laissant entrevoir une issue tragique. Quant à la plage suivante, on s’attendrait à la trouver sous la plume d’un Murray Gold, tant à cause de sa rythmique méticuleuse que par son orchestration et même sa construction presque lancinante.

 

Une pause chorale de toute beauté avec la plage 8, Inflexibilité – autre reprise a capella du thème principal – et l’on retourne au combat de manières diverses et variées dans les plages 9 à 12. Cette dernière, signalons-le, est un des moments forts de ce second chapitre. Elle débute par une sorte de requiem fantastique interprété par un chœur de femmes éthéré sur une rythmique synthétique qui lui donne un cachet moderne amusant et une vigueur assez originale sans pour autant lui faire perdre son sérieux. Puis lorsque disparaît la rythmique quelques mesures plus loin, entre un piano qui, sans crier gare, nous joue un thème magnifique de mélancolie qui va servir de partie centrale au morceau, juste avant que ne reviennent les chœurs, mixtes cette fois-ci, et la rythmique, comme si la musique ne cessait d’osciller entre la détermination et le désespoir. Ce thème sera repris sous forme d’un remix techno très intéressant à la fin de l’album – bien plus intéressant, disons-le, que celui du thème principal du deuxième chapitre qui clôt le disque. Le morceau #13, Baroud d’Honneur, est sans doute la vraie conclusion de l’histoire racontée par cette musique, avec son thème au piano ensuite repris par les cordes pour un ensemble très majestueux qui enfle jusqu’à un climax très émouvant, juste avant que le piano ne reprenne une dernière fois sa mélodie, comme pour un dernier adieu.

 

Au moment de sortir cette seconde galette du lecteur, une constatation s’impose : ce qui nous a été donné d’écouter était un vrai moment de musique, riche et complexe, original et varié, issu du talent d’un véritable artiste polymorphe. Et même si le film lui-même n’est sans doute pas un chef d’œuvre, sa partition originale, elle, est à tout le moins une œuvre à part entière dont on ne peut que conseiller l’achat à ceux qui veulent découvrir la palette de talents de son compositeur, Yûgo Kanno.

 

Des acolytes... encombrants ?