8 1/2 (Nino Rota)

Femmes au bord de la crise de nerfs

Décryptages Express • Publié le 30/10/2017 par

8 1/2 (1963)Otto e Mezzo
Réalisateur : Federico Fellini
Compositeur : Nino Rota
Séquence décryptée : L’Harem / Rivolta nell’Harem (1:33:17 – 1:44:51)
Éditeur : Disconforme Cristal Soundtrack Factory

 

Pas une ne manque à l’appel. Elles sont toutes là, la maman et la putain, l’épouse et les maîtresses, arborant des sourires d’indicible extase tandis qu’elles tournoient telle une nuée de pies bavardes autour de l’objet de leur adoration, crachant et sortant leurs griffes pour refroidir le feu de rivales tout aussi impétueuses. Pareil à un coq en pâte dans l’œil de ce cyclone poudré et parfumé, Guido sourit benoîtement. Quel homme ordinairement constitué n’a jamais rêvé de régner sur un tel harem ? La plus infime moue de dépit fripant son visage accable ses zélatrices consternées, la moindre invite reflétée par un geste négligent de sa main sonne avec la péremptoire netteté d’un clairon. Evidemment, hélas, tout n’est que fantasmagorie exubérante. Bon sang, nous sommes chez Federico Fellini! Le magicien épicurien et lubrique qui ensorcelait la pellicule comme, autrefois, Mandrake, enchanteur de papier et icône de son enfance, damasquinait les cases dessinées de ses troubles illusions.

 

Et puisque le cinéaste n’a guère d’affection pour les mécanismes sans fausse note ni pour les songes d’où pas un cheveu ne fait saillie (Dieu, qu’un film du genre d’Inception lui eût paru décourageant !), il fait bientôt perdre le contrôle de la situation à son pacha de héros. Lequel, inconscient de la sourde révolte qui grossit peu à peu parmi les femmes de sa vie, ne voit nul danger venir. La faute à Fellini, quelque part, qui aurait au moins pu se donner la peine de lui adresser via sa mise en scène un providentiel signal d’alarme. Quant à Nino Rota, il est peut-être à blâmer plus encore. A aucun moment, sa musique ne s’ombre de la méchante humeur dont les galantes de Guido tenteront d’estourbir leur maître. Bien au contraire, rien ne parvient à ébrécher ni son amène rondeur, ni la bonhomie joyeuse tombant de chacune des notes claires et vives qu’elle égrène en toute nonchalance. L’on pourrait croire, à dire vrai, que le compositeur, snobant la guerre des sexes qui ne tardera plus à faire rage, n’a d’autre ambition que de servir la soupe aux esprits étroits n’ayant jamais vu en lui qu’un sympathique faiseur de « musiques de cirque », saturées d’inoffensifs serpentins.

 

Marcello Mastroianni

 

Impression fâcheuse, erronée faut-il le préciser, mais nourrie par les familiarités nombreuses peuplant les recoins d’Otto e Mezzo. Ce sentiment de déjà-vu, toute l’atmosphère du film en porte le parfum musqué. Fellini est un homme de repères, de balises qu’il ne peut se résoudre à renverser d’un coup de pied après les avoir dépassées, et même ses œuvres les plus irracontables, mises par ses soins au ban du monde réel, font rarement l’économie d’un socle autobiographique à peine retouché. Drôle de paradoxe que celui de ce monument du septième art, qui ne s’avouait pour seules limites que les frontières de sa pantagruélique imagination, mais n’hésitait pas, tant qu’il pouvait, à se raccrocher aux branches rassurantes de son vécu. Et Rota fait incontestablement partie des meubles « felliniens » dont le cinéaste ne se lassa jamais d’inventorier, tiroir après tiroir, les ravissantes babioles — en l’occurrence, la trompette au déhanché cool, la flûte canaille, l’accordéon plein de sève et tous les instruments qui, dansant la farandole autour de Guido, déclinent chacun leur tour le thème primesautier d’Otto e Mezzo. Comme pour mieux conjurer les nuages d’orage qui s’amoncellent en leur opposant une humeur invinciblement joviale.

 

Mais ce n’est pas parce que l’on évolue en terrain on ne peut plus connu que l’hébétude artistique attend nécessairement au bout. Bien qu’il y aurait presque lieu de le penser, à voir Guido, le génie déifié du cinéma italien, poursuivi jusque dans son refuge thermal par son petit monde auquel il tente de cacher que sa muse a baissé le rideau. Ce personnage aux abois est bien entendu Fellini lui-même, dont le tournage de La Strada avait laissé la créativité exsangue. On doute qu’il ait essayé, à l’instar de son alter ego fictionnel, de stimuler son imagination en berne par des bains de boue. Non, de la musique et des femmes devaient avoir plus sûrement fait l’affaire. Dans Otto e Mezzo, Rota fournit la première, les fantasmes de Guido convoquent les secondes en meute. Voilà qui représente un peu trop de harpies déchaînées au mètre carré pour que l’édénique harem ne s’embrase pas. Tant pis pour Nino Rota, qui faisait décidément contre mauvaise fortune trop gai visage, et place à la chevauchée fantastique de Wagner ! Quelques coups de fouet plus tard, dont Guido a caressé amoureusement leur échine, les amazones en furie filent désormais doux. Comme quoi, il suffisait d’un peu de poigne. Juste assez pour que cette brève amourette avec les grandes pompes germaniques ne rompît pas l’amitié féconde entre Federico et Nino.

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse
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