Le Roi et l’Oiseau (Wojciech Kilar)

Le géant de fer

Décryptages Express • Publié le 07/08/2017 par

LE ROI ET L’OISEAU (1980)Le Roi et l'Oiseau
Réalisateur : Paul Grimault
Compositeur : Wojciech Kilar
Séquence décryptée : Épilogue (1:16:03 – 1:17:51)
Éditeur : PlayTime

 

C’est une silhouette colossale qui trône parmi les ruines. Elle eût pu être l’œuvre d’Auguste Rodin si le père du célèbre Penseur s’était pris de passion pour la métallurgie. Au sortir de la rage cathartique qui l’a vu dévaster la capitale inhumaine du royaume de Takicardie, le robot apparaît abîmé dans une introspection muette. Lui, créature de fer soumise aux caprices d’un monarque sans cœur, ne doit toujours pas en revenir d’avoir puisé dans ses tréfonds mécaniques la volonté de se dresser contre son maître. Au lieu de rebondir sur sa carapace grise, les appels à l’aide du petit ramoneur « de rien du tout » et de sa bergère bien-aimée, traqués tous deux aux confins de la cité-labyrinthe, l’ont inexplicablement ému. La comptine triste de l’aveugle muni d’une boîte à musique, qui n’aurait dû lever qu’un écho mort-né sous son crâne vide, s’est répandue en lui tel un hymne à la révolte. Et si des larmes avaient pu sourdre de ses orbites creuses, nul doute que les pépiements de l’oiseau emprisonné l’auraient enjoint à en verser des ruisseaux scintillants.

 

Vous avez dit niais ? Nous voilà pourtant aux antipodes de l’idéologie rampante ayant asphyxié les pires heures de l’empire Disney. Paul Grimault et son indéfectible complice Jacques Prévert ont porté en leur sein Le Roi et l’Oiseau durant toute leur vie. Ils ne se sont jamais senti investis de quelque capucinade à seriner d’un ton pontifiant, ni d’un cahier des charges à honorer chapitre par chapitre auprès de nos délicates têtes blondes. Tant d’années furent nécessaires aux apprêts de cette singulière mariée que Wojciech Kilar, pourtant investi par Grimault d’une confiance et d’une liberté de ton absolues, pensa d’abord à lui refuser son bras. Si le tralala péristaltique du mickey mousing n’était pas une figure imposée, à son grand soulagement, il lui restait cependant à jauger le legs de son confrère Joseph Kosma, qui conçut une musique à l’élégant éclat près de vingt-cinq ans auparavant, alors que le film s’intitulait, comme le conte d’Andersen dont il s’inspire, La Bergère et le Ramoneur. Que faire ? Emboîter religieusement le pas à son honorable aîné, le col raide d’amidon et les velléités créatrices jetées aux orties ? Ou faire table rase d’un passé dont peu avaient conservé le souvenir ?

 

Le Roi et l'Oiseau

 

D’emblée, Kilar se montra catégorique : hors de question d’attenter à la petite poignée de chansons qui lui semblaient cristalliser à ravir la poésie libertaire du récit. Il savait néanmoins inéluctable le processus de réécriture. Le dénouement du film, plus que tout, l’exigeait. En 1953, la plèbe de Takicardie festoyait et ramageait à proximité des décombres du palais honni, le tout serti par Kosma des accents récréatifs de circonstance. En 1980, le happy end gonflé de sourires cède sa place à un océan de mélancolie, où nulle âme qui vive ne se distingue plus. Le robot géant est seul, condamné par le lent écoulement du temps à disparaître sous la rouille et la poussière qu’amasse l’oubli. Quelques minutes auparavant, il se déchaînait pourtant au milieu des prétentieux donjons, pulvérisés l’un après l’autre comme un vulgaire échafaudage de cartes. Les cuivres barrissaient alors, les percussions résonnaient avec des bruits mats de forge. Mais cette furia digne d’un cataclysme enfin apaisée, les cordes sont devenues l’ultime instrumentarium de Kilar avant le mot « fin », et s’émeuvent avec une indicible compassion de la solitude sans remède accablant l’automate.

 

Or, voici tout à coup qu’un peu de vie se manifeste dans le no man’s land. Une présence qui ne nous est pas inconnue : l’oisillon, ce garnement trop curieux, s’est encore laissé piéger à l’intérieur d’une petite cage. Et cette fois, malgré la bonté attendrie dont s’est coloré le thème principal, propriété exclusive jusqu’à présent du couple d’amoureux, il n’y a plus personne alentour qui puisse voler à son secours — excepté le titan qu’on pensait pétrifié pour toujours. Faisant montre d’une précaution aussi délicate que ses débordements de colère sont destructeurs, il soulève les barreaux derrière lesquels le minuscule captif se lamente, et rend celui-ci à sa liberté. La liberté ! Le mot-clef pour lequel Paul Grimault et Jacques Prévert se sont battus au cours de longues années, contre des producteurs pusillanimes, contre des droits d’exploitation leur ayant échappé, contre les langues bifides qui ne leur prédisaient que l’échec.

 

Selon Wojciech Kilar, Le Roi et l’Oiseau est l’un des plus beaux films fustigeant la tyrannie. Il l’a dit, à maintes reprises, avec des mots embués. Il l’a surtout mis en musique, dans un élan artistique sublime, virevoltant des belliqueuses sonneries de chasse à une marche nuptiale enrobée, des réminiscences glacées de The Modern Times à un chant d’amour gracile, puis, enfin, ouvrant le pupitre des cordes à une merveilleuse coda lorsque le poing immense du robot réduit à néant la cage vide, et ce faisant la dictature dont elle est le sinistre emblème. « Niaiserie ! » entendra-t-on derechef exulter d’un ton narquois. Un noble songe, plutôt, objectera-t-on. Non point une chimère n’ayant que la consistance de la poussière, mais l’un de ces rêves en lesquels on se permet d’avoir passionnément foi, parce que l’on sait au plus profond qu’un jour, le monde, qui a fourni tellement de motifs au désespoir, réussira en dépit de tout à leur insuffler vie.

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse

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