La Frusta e il Corpo (Carlo Rustichelli)

Trois couleurs : bleu, vert, rouge

Décryptages Express • Publié le 26/09/2016 par

LA FRUSTA E IL CORPO (1963)La Frusta e il Corpo Cover
Réalisateur : Mario Bava
Compositeur : Carlo Rustichelli
Séquence décryptée : Windsor Concerto (Il Fantasma di Kurt) (49:35 – 53:00)
Éditeur : Digitmovies

 

Aux yeux de certains critiques, qui n’ont généralement pas réglé leurs comptes avec Freud, l’horreur et le fantastique, à l’écran ou bien couchés sur le papier, ne sont qu’un prétexte à discourir en abondance de sexe. Telles des éclaboussures de Rorschach, ils abritent dans leurs profondeurs les perversions charnelles les moins avouables. En France, cette école de pensée a été relayée dès les années 60 par la confrérie midi-minuiste, qui entendait prouver ainsi la force subversive d’un genre conspué de toutes parts. S’il est permis aujourd’hui de s’irriter d’un regard analytique ayant eu tendance à phagocyter tous les autres, on ne peut enlever aux défenseurs esseulés de la Hammer, des non-morts italiens et des friandises pop de l’époque le culot salutaire qu’ils mettaient à débusquer, sous les oripeaux familiers des créatures de la nuit, un vrai bouillonnement érotique. Voyez donc La Frusta e il Corpo (Le Corps et le Fouet) : sagement inféodé, en apparence, aux us et coutumes de l’épouvante semi-médiévale, il sacralise en réalité un sadomasochisme morbide avec une volupté si grande qu’il est inutile de lui opposer la moindre résistance.

 

Une constatation en forme d’évidence cruelle : à l’inverse du western ou du giallo, l’horreur gothique n’a guère su enflammer les ardeurs mélomanes des adeptes de Cinecittà. Il eût été besoin, pour ce faire, du brio d’un Ennio Morricone (qui se sera toutefois plongé dans les cryptes blafardes lors du beau Amanti d’Oltretomba [Les Amants d’Outre-Tombe]), là où le chef de file Carlo Savina, pourtant pas un perdreau de l’année, se cantonnait à distiller quelques frissons de pacotille. De prime abord, c’est très précisément ce que s’apprête à réaliser Carlo Rustichelli alors que la belle Nevenka, perdue dans la contemplation de son reflet, voit surgir des abîmes du miroir son redoutable soupirant, Kurt. L’impassible faciès étant celui du prince des ténèbres Christopher Lee, le fantasticophile endurci s’attend confusément à ce que l’ectoplasme de James Bernard, invoqué à la tête de son orchestre maison, lui prête une fois de plus allégeance éternelle.

 

Daliah Lavi dans La Frusta e il Corpo

 

Mais Rustichelli n’est pas là pour ressasser ses classiques. Une fois expédiés les fugaces jump scares provoqués par la menaçante apparition, il s’en revient aussitôt à ce qu’il n’a cessé de malaxer, d’adorner, avec moult préciosités harmoniques, depuis le générique tendu de velours rouge : le Windsor Concerto. De son propre aveu, l’une des fiertés majeures de sa carrière. Le titre de cette pièce pourrait servir d’ancrage géographique, pourquoi pas, à un récit qui en est dépourvu. Mais surtout, il témoigne de la noblesse d’une composition au romantisme capiteux, alliée de première catégorie pour un Mario Bava signant avec La Frusta e il Corpo la plus troublante des loves stories. Par-delà les lieux communs inhérents au train fantôme des sixties, château battu par les vents et jeune premier falot inclus, le film n’existe que pour magnifier son couple vedette. Rustichelli l’a compris admirablement. Et son piano délicat, pantelant de passion, d’envelopper les amants maudits d’un cocon qui les soustrait aux regards des simples mortels.

 

De l’art et la manière d’user du contrepoids. Le sadisme qu’une carrière vouée au Mal nous exhorte à voir dans le sourire de Christopher Lee, tandis qu’il cingle sa compagne de coups de fouet, est remodelé par la grâce des violons en l’expression d’un amour brûlant, celui d’un homme ne songeant qu’à combler de plaisir la dame de ses pensées. Cette dernière, qui se convulse en gémissant sous la morsure d’une lanière jamais au repos, semble au comble de l’effroi, désemparée face au prédateur qu’elle pensait, à tort, avoir expédié dans l’au-delà… Que nenni, rétorque la musique. Daliah Lavi, sylphide aveuglante de sensualité, ne saurait être comparée à la reine des airs et des ténèbres, Barbara Steele elle-même, moins femme de chair et de sang que spectre blême. Et c’est de pure jouissance, bel et bien, que se tord l’héroïne, aiguillonnée par le bras vigoureux de Kurt comme par une luxuriance mélodique frayant, à son acmé, avec les partitions les plus lascives du Golden Age hollywoodien (voire, osons donc ce crime de lèse-majesté, avec les concertos pour piano de Rachmaninov).

 

Oui, La Frusta e il Corpo, non content de nous guider par la main au royaume des ombres, parle d’amour — et de sexe. Lors d’un plan extraordinairement bariolé, promis aux affres du ridicule (Christopher Lee roule une galoche à la caméra !) et pourtant fascinant, Mario Bava, grand ordonnateur d’une orgie chromatique, et Carlo Rustichelli, qui laisse expirer via quelques fragiles notes pianotées le Windsor Concerto, scellent sur un baiser macabre l’union d’Eros et de Thanatos. Un mariage impie, n’en doutons point, de ceux capables d’ouvrir tout grands les vantaux noirs de l’enfer. Mais dans les brumes du cinéma gothique italien, il n’en existe nul autre qui vaille à ce point la peine d’y consumer son corps et son âme.

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse