Festival Radio Classique

Est-ce bien sérieux ?

Actualité • Publié le 26/05/2010 par

« Radio Classique : la radio de la musique de film ». Quel béophile parcourant la bande FM et tentant de trouver son chemin parmi la jungle des fréquences disponibles n’a pas un jour été interpellé par ce slogan prometteur ? En effet, si un temps la station pouvait à raison se targuer de proposer l’une des rares émissions nationales consacrées au sujet (animée par un Gérard Pangon dont on pardonnait alors volontiers la méconnaissance flagrante des sélections présentées), celle-ci a depuis longtemps disparu des ondes, corps et biens. Et si on excepte les heureuses apparitions parmi les invités d’Olivier Bellamy (Passion Classique, tous les jours à 18h) de quelques-uns de nos compositeurs français préférés, Radio Classique n’honore guère depuis l’art musical au cinéma que par le biais d’un choix relativement limité de « tubes », souvent les mêmes d‘une semaine à l‘autre, enserrés au milieu de la programmation journalière des « Après-midis classiques » de Denisa Kerschova.

 

Certes, le concept très généraliste qui consiste à balancer, le plus souvent dans un joyeux désordre, des extraits d’œuvres fait sans doute l’âme (et pour certains le charme) de la station, mais il est tout de même parfois décontenançant de voir s’interposer, sans plus de cérémonie, comme jeté en pâture, le thème principal composé par Elmer Bernstein pour The Magnificent Seven (Les Sept Mercenaires) entre un mouvement d’une symphonie de Mahler et un lieder de Strauss ! Mais après tout pourquoi pas, la recette ayant au moins le mérite de gommer toute considération élitiste et de mettre chaque extrait sur un pied d’égalité : de cela on ne peut que se réjouir…

 

La chose se gâte tout de même quelque peu lorsqu’on constate qu’une mélomane aussi émérite et avertie qu’Eve Ruggieri, celle-là même qui, il y a près de 25 ans, faisait honneur au magnifique thème d’Interlude de Georges Delerue (choisi en guise de générique pour son émission Eve raconte), n’accorde guère plus qu’une indifférence polie aux musiques choisies pour illustrer fort à propos ses évocations cinématographiques. Ainsi, le 20 mai dernier au matin, exemple parmi d’autres, a-t-elle tout juste la présence d’esprit de lâcher en coup de vent le nom d’Howard Blake, auteur de « la très jolie musique » de The Duellists (Les Duellistes), avant d’omettre carrément de citer celui du compositeur de Steven Spielberg alors que retentissent encore derrière elle les deux notes caractéristiques de Jaws (Les Dents de la Mer). Seul notre Michel Legrand national a droit à quelques égards (et une anecdote), mais quoi d’étonnant lorsqu’on apprend dans la foulée que la dame a déjeuné avec lui peu de temps auparavant…

 

Oh, bien sûr, inutile de tomber dans l’excès et de crier au scandale, mais n’est-on pas en droit d’attendre que les compositeurs de cinéma soient traités avec le même égard que ceux du répertoire dit « classique » ? A-t-on jamais entendu Eve Ruggieri, dont les talents de conteuses ne sont plus à démontrer, oublier de mentionner en pareil cas les maîtres d’œuvre (compositeurs, interprètes) des extraits d’opéras, de concertos ou de symphonies proposés à l’antenne ? Reconnaissons que pour nous autres, passionnés qui oeuvrons presque chaque jour pour faire connaître (et défendre) le rôle artistique de la musique au cinéma, cela a le don d’agacer un brin…

 

 

Mais la vraie déception est ailleurs. Alors qu’on se rappelle encore qu’en novembre 2007, elle avait organisé un concert placé sous le signe exclusif du cinéma (avec l’Orchestre Philharmonique de Prague), Radio Classique présente pour la deuxième année consécutive son festival (à l’Olympia les 12 et 13 juin prochain). Dès le mois de février, le blog qui lui est consacré annonce ainsi quatre grands concerts. Un rapide coup d’œil laisse déjà dubitatif : outre un prometteur « duo exceptionnel entre la soprano Natalie Dessay et Michel Legrand » avec des mélodies pour piano et voix et le thème de The Thomas Crown Affair (L’Affaire Thomas Crown) au sein d’un concert dit « Stars » avec l’Orchestre de Paris, on s’aperçoit vite que la musique de film sera bien présente, mais cantonnée à un rendez-vous d’après-midi, un concert « Famille » où il sera question d’entrer « dans l’univers féerique des contes musicaux et des films de légende pour enfants ». Et de nous promettre ainsi « un spectacle unique à partager avec (n)os enfants et petits-enfants » afin de « retrouver (n)otre âme d’enfant avec : Pierre et le Loup de Prokofiev raconté par Eve Ruggieri, Guillaume Tell de Rossini, mais aussi les plus grandes musiques de films, de Hello Dolly à la Guerre des Étoiles… » Et oui, Hello Dolly et Star Wars classés de facto parmi les « films de légende pour enfants », voilà qui en fera sourire (ou grimacer) quelques-uns…

 

Et lorsqu’il est officiellement dévoilé fin avril, le programme ne fait que confirmer ce qu’on soupçonnait : vont ainsi se côtoyer, entre autres, la bacchanale du Samson et Dalila de Saint-Saëns, Les Chemises de l’Archiduchesse de Ray Ventura, l’Hallelujah écrit par Leonard Cohen, l’Ave Maria de Caccini, le célèbre I Got Rythm de Gershwin et… le Moon River du Breakfast At Tiffany’s (Diamants sur Canapé) d’Henry Mancini, la marche d’Indiana Jones de John Williams (qui remplace finalement Star Wars) et le thème du Mépris de Georges Delerue (autre film féérique pour enfants, sans aucun doute…).

 

Sans pour autant préjuger de la qualité du spectacle familial qui sera donné cet après-midi-là du 12 juin (la présence de l’orchestre Divertimento et du chœur Sotto Vocce en est le garant), on ne peut malheureusement que regretter que la musique de film soit une fois de plus reléguée à un statut accessoire au sein d’une sélection particulièrement hétéroclite de « souvenirs d’enfance de 7 à 77 ans » (la dénomination qui lui conviendrait peut-être le mieux).

 

Mais, à s’interroger ainsi sur la nature réelle du sérieux tout relatif avec lequel la musique de film est traitée par Radio Classique, il sera sans doute rétorqué qu’il est facile de stigmatiser cette station sur ce qui n’apparaîtra que comme des détails aux yeux de beaucoup. Il faut bien reconnaître que face à l’élitisme savamment entretenu chez la concurrente France Musique (et Radio France en général) où la bienveillance envers la musique de film ne s’exerce pleinement qu’une fois minuit passé (Le Chant des Toiles chaque jeudi, émission pertinente mais réservée aux somnambules), Radio Classique a au moins le mérite de la faire figurer dans ses programmes à des heures accessibles au plus grand nombre. Après tout, peut-être est-ce là le principal ?

 

Florent Groult

Florent Groult

Rédacteur en chef adjoint
Né en 1974, originaire de Normandie, Florent Groult grandit au contact de la musique classique et, par trois coups de baguette (le King Kong de 1933, Forbidden Planet et Jaws) assénées au travers d'un écran TV, est touché assez tôt par la magie du cinéma. Il était sans doute inévitable que les deux finissent un jour ou l'autre par se conjuguer en une seule et même passion. Ce sera chose faite en 1993, à l'occasion de la sortie française du Dracula de Francis Ford Coppola. Fasciné dès lors par l’interaction entre musique et image qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, il rejoint d'abord les membres de l’association caennaise CinéScores, contribuant modestement à leur fanzine et leur émission de radio sur une antenne locale (1994-1999), avant de participer à la création de l'association Colonne Sonore / L'Ecran Musical (1999-2002). En 2008, il co-fonde avec Olivier Desbrosses- UnderScores : le Magazine de la Musique de Film pour lequel il occupe depuis le poste de rédacteur en chef adjoint. En 2011, il contribue à l'ouvrage collectif intitulé John Williams : Un Alchimiste Musical (Editions L'Harmattan) et signe ses premières notes de livret pour le label spécialisé Music Box Records. Il devient par ailleurs cette même année membre de l'International Film Music Critics Association (IFMCA). La passion plus que jamais vivace, l'aventure continue aujourd'hui...
Florent Groult