Au bon plaisir de Music Box Records
Interviews • Publié le 05/03/2012 par

 

Il faut une sacrée dose de courage et de passion pour lancer, de nos jours, un label consacré à la musique de film. Ces deux ingrédients, Laurent Lafarge et Cyril Durand-Roger en avaient suffisamment en poche pour créer Music Box Records et sortir leur premier disque il y a maintenant un an. Avec à ce jour une dizaine de titres au sein d’un catalogue comportant des noms aussi prestigieux que Georges Delerue, François de Roubaix, Eric Demarsan, Michel Magne, Serge Franklin et Alan Silvestri, les deux compères reviennent pour UnderScores sur la genèse de leur label, leurs débuts dans la profession et les choix qu’ils ont été amenés à faire pour satisfaire leurs envies comme celles des béophiles toujours aussi exigeants.

 

Quel est votre parcours ? Comment devient-on éditeur de musique de film ?

Cyril Durand-Roger : Mon parcours est assez atypique. J’ai d’abord été webmaster puis chef de projet web de sites consacrés au cinéma. J’ai toujours été passionné par le 7ème Art et la musique de film. D’ailleurs, lors de mes études supérieures à Toulouse, j’ai participé à la rédaction d’un fanzine : Music Box, Pellicule sur Écoute, dans lequel officiait déjà Laurent Lafarge.

 

Laurent Lafarge : Effectivement, nous nous sommes rencontrés dans les années 90. Une expérience enrichissante où le papier était encore roi ! Par la suite, j’ai travaillé dans le domaine scolaire pendant plus de dix ans. Et puis, un jour, dans un excès de lucidité (ou de folie ?), vous vous réveillez et vous vous dites : «Qu’est-ce que j’aimerais vraiment faire professionnellement qui vaille le coup de se lever tous les matins ?» (rires). C’est dans ce contexte de réflexion que Cyril et moi-même avons décidé chacun de notre coté de quitter nos métiers respectifs pour nous lancer dans cette aventure de passionnés : concevoir des albums de musique de film selon nos propres critères.

 

Justement, quels étaient ces critères ?

LL : En tant que passionnés de musique de film, nous regrettions qu’il n’y ait pas un vrai label indépendant français comme on en trouve aux États-Unis (Intrada, Varèse Sarabande, La-La Land…) ou en Europe (Quartet Records, MovieScore Media, Digitmovies…). Il y a bien évidemment le travail de Stéphane Lerouge dans la collection Écoutez le Cinéma chez Universal. Cependant, sa conception est légèrement différente de la nôtre car nous sommes plutôt complétistes. Nous avons pour objectif de rééditer intégralement une musique de film ou de série en proposant le plus de morceaux possibles, tout en gardant un confort d’écoute suffisant pour que l’album ne soit ni répétitif ni redondant. Nous espérons également être complémentaires dans nos approches.

 

 

Comment ont été choisies les musiques que vous avez éditées, en particulier la toute première, L’Incorrigible ?

CDR : Nous voulions démarrer la collection en fanfare avec un film et un compositeur populaires. Le thème énergique de L’Incorrigible était une bonne entrée en matière pour annoncer notre arrivée sur le marché de la musique de film.

 

LL : L’Incorrigible est un film que nous aimons tous les deux pour plusieurs raisons : Philippe de Broca, un réalisateur pour lequel nous avons beaucoup d’estime, Jean-Paul Belmondo, un acteur survolté et grandiose, Michel Audiard aux dialogues et Julien Guiomar dans un rôle sur mesure. Et à tout cela, vous rajoutez la musique de Georges Delerue… Un régal ! Comme nous avions la possibilité de rajouter un autre titre de Delerue issu du catalogue Pema Music, nous avons choisi Va Voir Maman, Papa Travaille, un film et une musique assez méconnus du répertoire de Delerue. De plus, pouvoir associer une certaine diversité musicale du compositeur sur un même album nous paraissait une excellente idée pour notre première édition.

 

Avez-vous rencontré beaucoup de difficultés pour faire aboutir cette première édition ?

LL : Nous avons mis cinq mois entre la création du label et la sortie du premier CD. CAM, propriétaire de la musique, nous avait donné son accord. Mais en cours de négociation, nous avons appris que celle-ci allait être rachetée par le groupe Sugar Music. Par conséquent, cela a retardé la sortie de deux à trois mois. Heureusement, Colette Delerue, impliquée dans le projet dès le début, et Stéphane Lerouge sont intervenus auprès de Francesca Campi pour débloquer la situation.

 

CDR : C’est à ce moment-là que nous nous sommes aperçu de l’ampleur de la tâche !

 

Cela n’a pas été trop difficile de passer «de l’autre côté de la barrière» ?

CDR : Ce n’est jamais facile de changer de voie et de se lancer dans un nouveau métier. Être passionné de musique de film a été un avantage puisque pendant des années, nous avons tissé des liens avec des compositeurs, grâce au fanzine Music Box, ou des spécialistes du genre comme Stéphane Lerouge. De plus, nous connaissions bien les attentes du public béophile. Cependant, en tant qu’amateur, nous n’imaginions pas que l’édition phonographique de musique de film pouvait être aussi difficile, voire laborieuse par certains aspects.

 

LL : Et «faire un disque» allait nous donner bien des sueurs froides par moments ! Heureusement, il y a des aspects très positifs qui vous poussent à persévérer, comme par exemple de travailler en studio de mastering sur le montage de l’album ou de découvrir ce qu’il y a sur des bandes qui n’ont pas été lues depuis des années.

 

Concernant le travail en studio et la production d’un CD en général, travaillez-vous en collaboration avec le compositeur ?

CDR : Cela dépend du projet. Nous avions des appréhensions à travailler directement avec eux. Nous nous sommes finalement rendu compte que ces collaborations étaient plus enrichissantes que contraignantes. Sur Le Grand Pardon et Pigalle, la Nuit, Serge Franklin et Eric Demarsan nous ont laissé carte blanche tout en apportant leur regard critique sur les montages que nous leur avons soumis. Concernant les rééditions de Georges Delerue, nous travaillons toujours avec Colette Delerue, qui est très impliquée dans chaque projet. De plus, elle est monteuse de métier, d’où son écoute attentive et ses propositions pertinentes.

 

LL : Et nous avons également la chance de travailler avec Christophe Henault, l’ingénieur son du studio Art et Son. Grâce à sa grande culture musicale, il connait très bien la musique de film et apporte toujours des idées originales pour nous tirer d’affaire sur certains montages complexes.

 

 

Les amateurs de musique de film attachent souvent beaucoup d’importance aux pochettes des disques et au contenu des livrets. Quel objectif qualitatif vous étiez-vous fixés ?

CDR : Nous avons voulu une identité visuelle assez forte pour que les CD de notre collection soient immédiatement identifiables. À partir des quelques idées que nous avons soumises à David Marques, notre graphiste, il a tout de suite compris ce que nous voulions comme charte graphique. Par exemple, concernant les pochettes, nous voulions garder l’identité originale du film en adaptant l’affiche d’époque car nous avons beaucoup d’admiration pour ces affichistes que sont René Ferracci, Jean Mascii, Philippe Lemoine, Léo Kouper ou encore Yves Prince. Néanmoins, faute de matériel iconographique disponible sur certains projets, David Marques a été amené à créer des visuels originaux pour les deux CD consacrés à François de Roubaix. Cela s’est fait d’ailleurs en collaboration avec Patricia et Benjamin de Roubaix.

 

LL : Une façon de donner un coup de jeune à des films ou des séries plus classiques ! Quant au contenu des livrets, nous les préférons concis pour qu’ils remettent dans leur contexte le film et sa musique sans tomber dans l’étude morceau par morceau qui ne nous paraît pas toujours pertinente. Nous laissons d’ailleurs cette tâche ardue à des spécialistes ou des amoureux de la musique de film qui apportent, chacun à leur façon, un point de vue nouveau sur les partitions.

 

Vos CD sont édités en tirage limité. Est-ce une nécessité ? Que pensez-vous des labels qui essayent de s’en affranchir ?

LL : Sauf pour Pigalle, la Nuit pour lequel nous n’avons pas indiqué la mention du tirage. Nous savons bien qu’en précisant le tirage limité, le CD prend une valeur pour le collectionneur et rend l’objet encore plus «collector». Et cela peut être aussi une façon de vendre plus rapidement. Mais au fond, c’est juste une manière de dire que nous ferons tel tirage et qu’il n’y en aura pas d’autre. Devons-nous nous en affranchir ? Je ne pense pas. Un label comme Intrada, qui a décidé de ne plus l’indiquer, peut se le permettre car ce sont d’une part des Américains et d’autre part, un éditeur qui a vingt-cinq ans d’existence. Et d’autres ont suivi, comme MovieScore Media. Donc nous verrons à l’avenir…

 

Êtes-vous attaché au CD ou avez-vous déjà envisagé de sortir certains de vos titres uniquement en numérique ?

LL : Nous sommes très attachés au support physique. Le téléchargement ne remplacera jamais le plaisir d’avoir entre les mains un CD, ou même un 33 tours, car nous concevons nos disques comme des objets de collection. Néanmoins, nous allons développer une offre de téléchargement légal en complément de notre catalogue CD. Et pour commencer, nous sortons le 21 mars la musique du film de Michel Muller, Hénaut Président, composée par Michel Korb.

 

CDR : Nous ne voulons pas passer à coté du numérique car ce format va bien évidemment prendre de plus en plus d’importance. Cela nous permettra de sortir des musiques de film qui n’auraient jamais pu être éditées en CD en raison de leur courte durée ou d’un coût de production physique trop élevé. Cependant, notre label reste avant tout dédié à l’édition de musique de film sur disque.

 

Vous avez édité un titre américain, Overboard. Est-ce que c’est plus difficile de traiter avec les studios hollywoodiens ?

LL : C’est presque plus facile qu’avec un éditeur français. Aux États-Unis, ils sont d’une redoutable efficacité puisque tout est géré par le studio. Quelques e-mails, un coup de fil et tout peut se faire très facilement avec comme seule contrainte la langue… et le montant de la redevance (rires). Il faut rappeler que nous avons travaillé uniquement avec la MGM, un des seuls studios à être plus ouverts aux labels étrangers.


CDR : Le gros avantage de travailler avec un studio américain, c’est d’être fixé rapidement sur un projet. Vous les contactez le lundi, et avant la fin de la semaine, vous avez une réponse sur la faisabilité du projet. Même si le film date des années 70, vous saurez très vite quel matériel est disponible, aussi bien les bandes master que les éléments iconographiques du film.

 

 

Comptez-vous éditer d’autres titres américains ? Souhaitez-vous explorer d’autres territoires ?

LL : Nous ne choisissons pas en fonction du territoire mais davantage en fonction de nos goûts et de nos envies respectifs. Pour l’instant, les titres américains seront plutôt anecdotiques. Nous préférons nous consacrer au patrimoine des musiques de films français car il y a énormément de musiques inédites ou incomplètes à éditer.

 

En marge de ce patrimoine, vous venez d’éditer un titre plus contemporain, Pigalle, la Nuit, d’Eric Demarsan. Bientôt vont suivre La Nouvelle Guerre des Boutons, de Philippe Rombi, et donc Hénaut Président de Michel Korb. Souhaitez-vous vous développer sur ce genre de titres ou allez-vous agir selon vos coups de cœur ou les opportunités qui se présenteront ?

LL : Pour l’instant, ce sont des opportunités qui se sont présentées. Dans le cas d’Eric Demarsan, c’est en travaillant avec lui sur des projets de rééditions qu’il nous a proposé d’éditer la musique de Pigalle, la Nuit. Il trouvait dommage que personne ne l’ait fait à l’époque. Nous avons donc sauté sur l’occasion et tout s’est fait assez rapidement, en moins de trois mois, avec la collaboration du réalisateur Hervé Hadmar et de Fidélité, le producteur de la musique.

 

CDR : Pour La Nouvelle Guerre des Boutons, c’est un peu différent. C’est nous qui avons contacté la production du film pour leur proposer de le sortir sur notre label. Un CD avait pourtant été annoncé à la sortie du film. Mais ce dernier ne voyant pas le jour, nous avons pris les devants. Même si cela a été un long processus, nous sommes très heureux de pouvoir sortir notre premier CD consacré à une musique de Philippe Rombi, avec qui nous avons d’autres projets. Concernant Hénaut Président, c’est Michel Korb, le compositeur, qui nous a fait la proposition d’éditer son score. Nous pensions depuis quelques temps au téléchargement. Nous avons donc saisi cette opportunité pour nous lancer dans ce nouveau format.

 

Concernant vos goûts et envies respectifs, quelles seraient les trois éditions rêvées que vous aimeriez pouvoir sortir ?

LL : Je rêverai d’un coffret regroupant l’intégralité des musiques de la saga Rocky composées par Bill Conti, le score de Sugarland Express de John Williams et la musique du film de John Houston The List Of Adrian Messenger de Jerry Goldsmith.


CDR : Je n’ai plus vraiment de graals car la plupart sont déjà sortis. Cependant, une version complète du Clan des Siciliens de Morricone ou de Baby Boom de Bill Conti me combleraient totalement.

 

L’Incorrigible est sorti il y a un an. Quel regard portez-vous sur cette année ? Que nous réservent les prochains mois ?

LL : La première année a été l’année test à tous les niveaux. Nous sommes à présent plus à l’aise pour mener de front plusieurs projets. Bref, nous avançons plus sereinement dans ce parcours semé d’embûches. De plus, il n’a pas été facile d’intéresser les journalistes de la presse généraliste ou culturelle à la musique de film. Ceci étant dit, nous sommes très reconnaissants envers Emmanuel Cirodde (Studio CinéLive), Arnaud Alix (Les Années Laser) Thierry Jousse (France Musique) et Frédéric Goaty (Jazz Magazine) d’avoir soutenu notre label dès le début. Je pense que certains passionnés se félicitent de notre existence, mais nous devons nous imposer face à une hégémonie de la musique de film américaine, la plupart des collectionneurs se désintéressant des bandes originales françaises.


CDR : En même temps, nous sommes étonnés d’avoir pu, dès la première année, inclure des œuvres de tant de grands compositeurs. Si l’on m’avait dit il y a un an que nous éditerions trois musiques totalement inédites de François de Roubaix, ou encore un score d’Alan Silvestri, je ne l’aurais pas cru.


LL : J’espère de tout cœur que nous pourrons continuer à faire ce que nous aimons : faire découvrir ou redécouvrir des musiques de film. Très bientôt, nous allons célébrer l’anniversaire d’un compositeur en éditant une de ses musiques totalement inédites. C’est pour nous un grand honneur et une grande joie que de lui rendre hommage de cette façon.

 


Entretien réalisé en février 2012 par Olivier Rouyer

Transcription : Olivier Rouyer

Illustrations : © Music Box Records

Remerciements à Laurent & Cyril pour leur disponibilité, leur enthousiasme et leur persévérance.

 

Olivier Rouyer

Olivier Rouyer

Contributeur (2010-2019)
« It’s a long road… » Pour Olivier, tout a commencé par ces mots avec l’achat de sa première béo, la K7 de Rambo. Cinéphage et téléphage ne pouvant vivre sans musique, il se mit à fréquenter assidument les magasins de disques, parcourant inlassablement les bacs de CDs afin d’assouvir sa passion grandissante. Ses préférences vont à Goldsmith, De Roubaix, Schifrin, Sarde, Elfman, Mancini, Bernstein, Isham pour n’en citer que quelques-uns et, s’il ne devait en citer qu’un seul, à Barry Gray, indissociable de son amour pour les séries de Gerry Anderson. La découverte en 2001 du site de Traxzone lui fit prendre conscience qu’il n’était pas le seul à rester jusqu’à la fin des génériques pour lire les crédits de la musique originale. Promu modérateur du forum de Traxzone puis de celui d’UnderScores, il eut l’idée entre-temps de partager ses recherches quotidiennes de la dernière béo éditée et mit en ligne, en 2006, le blog BEOcd, qui fut quelques années après intégré à UnderScores. Olivier est père de deux enfants et partage sa vie entre Paris et la Haute-Normandie, mais il ne désespère pas de trouver un jour l’emplacement de l’île des Tracy.
Olivier Rouyer