Maurice Jaubert : une notice biographique
Portraits • Publié le 11/09/2010 par

Il apporte à la musique du cinéma français ses lettres de noblesse (une « noblesse populaire » pourrait-on dire…) et ouvre des horizons que d’autres après lui exploreront. Car pour Maurice Jaubert, la route s’arrête brutalement. « Si tu savais comme je leur en veux à tous, armée, gradés, de m’avoir volé ma belle vie. » Ces mots, écrits vingt ans plus tôt, vont résonner de la manière la plus tragique qui soit, un triste jour de juin 1940…

 

1936


Jaubert adhère dès sa création à la Fédération Musicale Populaire présidée par Albert Roussel puis par Charles Koechlin. Aux côtés d’une Sonata A Due et d’un Trio Italien pour violon, alto et violoncelle (en partie adapté et réorchestré en 1938 pour devenir un Capriccio Italien), il compose des Intermèdes pour orchestre à cordes. Ceux-ci sont à l’origine destinés à une nouvelle mise en scène par Jouvet de L’Ecole des Femmes de Molière, mais le décorateur Christian Bérard fait pression et obtient finalement que la musique de la pièce soit composée par Vittorio Rieti. En novembre, suite au suicide du ministre de l’Intérieur Roger Salengro (accusé sans preuve d’avoir déserté pendant la Grande Guerre), Jaubert signe à nouveau un appel « Pour l’Honneur » dans l’édition du 21 novembre du journal Le Populaire. Il part ensuite à Bruxelles enregistrer Regards sur la Belgique Ancienne d’Henri Storck, une partition qui lui permet, aidé par un musicologue, de revisiter des mélodies de plusieurs compositeurs anciens (Dufay, Lassus, Ockeghem…) et qui formera son Concert Flamand, créé deux ans plus tard.

 

Le lendemain de la première de Quartier Nègre, une pièce de Georges Simenon pour laquelle il a composé un negro spiritual, Jaubert rejoint Londres pour assurer, le 10 décembre, une conférence sur la musique de film restée fameuse : il y fustige sans doute trop violemment certaines pratiques en vigueur à Hollywood (le recours systématique à la grande formation symphonique, l’omniprésence de la musique, le synchronisme acharné …) mais pose de manière particulièrement constructive les bases d’une véritable réflexion autour du rôle de la musique au cinéma :

 

« Rappelons les musiciens à un peu plus d’humilité. Nous ne venons pas au cinéma pour entendre de la musique. Nous demandons à celle-ci d’approfondir en nous une impression visuelle. Nous ne lui demandons pas de nous expliquer les images, mais de leur rajouter une résonance de nature spécifiquement dissemblable. Nous ne lui demandons pas d’être expressive et d’ajouter son sentiment à celui des personnages ou du réalisateur, mais d’être décorative et de joindre sa propre arabesque à celle que nous propose l’écran. Qu’elle se débarrasse enfin de tous ses éléments subjectifs, qu’elle nous rende enfin physiquement sensible le rythme interne de l’image sans pour cela s’efforcer d’en traduire le contenu sentimental, dramatique ou poétique. C’est pourquoi je pense qu’il est essentiel pour la musique de film de se créer un style qui lui soit propre. Si elle se contente d’apporter à l’écran un souci traditionnel de composition ou d’expression, au lieu de pénétrer comme associée dans le monde des images, elle créera à l’écart un monde distinct du son, obéissant à ses lois propres (…). Libérée de toutes ces contingences académiques (développement symphonique, effets orchestraux…), la musique, grâce au film, nous révèlera un nouvel aspect d’elle-même. Elle a encore à explorer tout le domaine qui s’étend entre ses frontières et celles du son naturel. Elle redonnerait leur dignité, à travers les images de l’écran, aux formules les plus usées, en les présentant dans une lumière nouvelle : trois notes d’accordéon, si elles correspondent à ce que demande une image particulière, seront toujours plus émouvantes, en l’occurrence, que la musique du Vendredi Saint de Parsifal… »

 

En plus de cette conférence, Jaubert profite aussi de son séjour à Londres pour enregistrer là-bas la musique du dernier documentaire de Cavalcanti (qui travaille depuis 1933 pour la General Post Office Film Unit), We Live In Two Worlds.

 

1937


Rentré à Paris, il va consacrer l’essentiel de son temps à la préparation et la conduite des manifestations musicales de l’Exposition des Arts et Techniques de Paris (officiellement inaugurée le 24 mai) pour laquelle il est compositeur et chef d’orchestre. Dès le 2 mai, ce sera une œuvre collective intitulée Liberté !, soit une série de quinze tableaux inspirés de l’Histoire de France (Jaubert a composé le segment illustrant le « Serment du 14 juillet 1935 » ainsi que le choral final), puis jusque fin juin les créations de La Poule Noire de Manuel Rosenthal, Vénitienne de Jean Rivier, La Véridique Histoire du Docteur de Maurice Thiriet et Les Invités de Tibor Harsanyi, toutes dirigées par lui. Reprise le 27 août au Pavillon des Arts Féminins avec notamment un spectacle comportant le court ballet Normandie (illustrant la naissance du célèbre paquebot) qu’il a composé lorsqu’il était en Angleterre.

 

D’une manière générale, 1937 s’avèrera pour lui d’une extrême richesse : en plus de ses activités pour l’Exposition, il signe un ballet inspiré d’Andersen (L’Ombre) et la suite pour chœur et orchestre Géographies (aux éléments tirés des partitions de Au Pays du Scalp, En Crète sans les Dieux et Ile de Pâques), assure la création du Philippine de Marcel Delannoy, compose et enregistre les partitions des films Carnet de Bal de Julien Duvivier, Drôle de Drame de Marcel Carné, Maisons de la Misère de Henri Storck. et il prend même le temps de conseiller la compositrice Germaine Tailleferre qui ellemême s’atèle au métrage de Maurice Cloche, Ces Dames aux Chapeaux Verts. Mais sa grande satisfaction de l’année est encore ailleurs avec l’aboutissement d’un projet envisagé dès 1932 et concrétisé entre juin 1937 et janvier 1938 : le 8 juin voit la création au Théâtre des Champs-Elysées de sa propre Jeanne d’Arc, une « symphonie concertante » pour soprano et orchestre sur un texte de Charles Péguy, qu’il dirige à la tête de l’Orchestre Symphonique de Paris devant un public enthousiaste.

 

1938


Il compose Proses (pour chœur mixte et orgue) et L’Eau Vive, un cycle constitué de cinq chants de métiers (Le Marmitier, Le Berger, Le Potier, Le Rémouleur et Le Boucher) sur des textes de Jean Giono qui est créé dès le 2 mars lors d’une conférence du compositeur ayant pour thème « La Méditerranée et la musique contemporaine ». A la demande de la maison Le Chant du Monde, il arrange et orchestre également trois chansons de folklore français (une dizaine d’années auparavant, il harmonisait des chants populaires de Provence et du Comté de Nice dans un recueil intitulé Les Chants de la Côte).

 

Côté cinéma, Maurice Jaubert complète les partitions de Les Filles du Rhône de Jean-Pierre Paulin, Altitude 3.200 de Jean Benoît-Levy, Lumières de Paris de Richard Pottier, Eaux-vives de Jean Epstein et collabore avec Paul Dessau pour Esclave Blanche de Mark Sorkin ; il retrouve également par deux fois Marcel Carné pour Le Quai des Brumes et Hôtel du Nord, projetés respectivement en juillet et décembre. Entretemps, les velléités interventionnistes d’Adolf Hitler en Tchécoslovaquie provoquent en France le rappel de 100.000 réservistes. Jaubert, qui a ainsi rejoint son unité à Epinal, compose la Ballade sur la Paix (pour chœur mixte a capella) ainsi que Ô mes Frères Perdus (pour chœur d’hommes et piano) d’après deux poèmes de Paul Eluard.

 

1939


A l’occasion de la visite du Président Lebrun à Londres, il compose la musique pour l’émission The Voice Of Paris, diffusée à la radio britannique le 21 mars. Mais de janvier à juillet s’enchaînent surtout les projets de films : La Fin du Jour du Julien Duvivier, Le Jour Se Lève de Marcel Carné, Solutions Françaises de Jean Painlevé, Village dans Paris de René Clair ainsi que Violons d’Ingres de Jacques-Bernard Brunius, une musique dont il pense tirer plus tard un grand concerto pour violon et orchestre. Il dirige également l’enregistrement de la partition que Marcel Delannoy a conçu pour le film de Kurt Bernhardt, Nuit de Décembre (il y fait même une apparition).

 

Avant de passer les vacances d’été à Nice, il signe une chanson intitulée Le Bon Mari, destinée à un film sur Manon Lescaut qui ne verra finalement jamais le jour, tout comme la nouvelle réalisation de Marcel Carné, Ecole Communale, à laquelle le compositeur doit participer mais dont le tournage est annulé. Le 2 septembre en effet, l’invasion de la Pologne par les troupes allemandes provoque l’entrée en guerre de la France : Jaubert est aussitôt mobilisé comme capitaine du Génie à Epinal et est envoyé à Sarreguemines pour assurer la construction d’un pont sur la Blies. Il réitèrera l’opération à Reinheim avant de s’occuper, entre autres, d’une passerelle pour piétons à Gersheim, du bétonnage d’un barrage à Loupershouse et de l’installation de dispositifs de destruction à Hambach. Le 29 octobre, il croise la route d’un pionnier au 620ème Régiment, le compositeur et organiste Olivier Messiaen qui, à plusieurs reprises, accompagnera la messe pour les soldats.

 

1940


Après une première permission à Nice du 3 au 18 janvier qui lui donne sans doute la liberté de finir le cycle de mélodies intitulé Saisir (sur cinq poèmes de Supervielle) qu’il avait commencé l’année précédente, il rejoint le Front de la Sarre où il trouve malgré tout le temps d’écrire les Trois Psaumes pour le temps de guerre et de poursuivre les esquisses (amorcées en 1938) d’un drame lyrique inspiré d’Euripide, Hécube. Une nouvelle permission au début du mois d’avril, à Paris cette fois, lui permet d’envisager le projet de mettre en musique une nouvelle pièce de Claude-André Puget, Le Grand Poucet. Il assiste également à une représentation de l’Orchestre de la Société des Concerts dont le programme comporte sa Sonata A Due pour violon, violoncelle et cordes. A cette l’occasion, le chef d’orchestre Charles Munch lui cède la baguette et c’est donc un Jaubert en uniforme de l’armée française qui monte sur le podium et dirige lui-même son œuvre : ce sera malheureusement sa dernière apparition publique.

 

Retourné au Front, il rencontrera à nouveau Messiaen le 18 juin aux environs de Baccarat, en pleine panique d’une retraite générale prononcée quatre jours auparavant. Le lendemain, mercredi 19 juin 1940, à quelques heures du cessez-le-feu, Maurice Jaubert est à la tête de sa compagnie quelque part dans les bois d’Azerailles : vers midi, il est mortellement blessé par une rafale de mitrailleuse ennemie ; transporté à l’hôpital de Nancy, il décède de ses blessures sur la table d’opération.

 

Annoncée peu après sur les ondes britanniques, la nouvelle de sa mort ne parvient néanmoins à sa femme qu’en septembre et les journaux français ne relaieront l’information qu’en octobre. Claude-André Puget écrit alors : « Sa musique naissait des profondeurs de l’âme. Musique qui ne se soucie que de chanter, que d’être poésie sans parole. Jamais vous n’y trouverez rien qui ressemble à l’illustration d’une esthétique partisane, à la démonstration d’un problème théorique. Il s’agit de savoir monter haut, d’élever jusqu’à soi, d’émouvoir, de bouleverser ou d’enchanter. Il s’agit de rester jeune, de rendre à la musique sa jeunesse et leur jeunesse à ceux qui l’écoutent. ». Le compositeur Maurice Thiriet, alors prisonnier de guerre, dédie à Jaubert les Trois Motets pour chœur d’hommes qu’il vient d’achever au stalag : le troisième, l’Agnus Dei, est créé le 2 novembre 1940 lors d’une messe célébrée à la mémoire du compositeur disparu.

 

1952


La dépouille du compositeur quitte le cimetière de Baccarat pour celui de Nice : le 18 octobre se tient enfin une cérémonie officielle sous la forme d’obsèques nationales. La mémoire et l’œuvre de Jaubert n’aura jamais été plus célébrée que cette année-là. Outre les diffusions de l’enregistrement original de La Guerre de Troie n’aura pas lieu et d’un récital de musique de chambre (les 21 et 22 juin), un Festival Maurice Jaubert permet à Jean Martinon, le 27 novembre, de diriger à la tête de l’Orchestre National de France la Ballade de Tessa, les Trois Psaumes pour le Temps de Guerre, Jeanne d’Arc, Géographies et la Cantate pour le Temps Pascal. Mais peut-on imaginer plus beaux hommages que ceux de Julien Duvivier, Jean Painlevé, Jacques Prévert et René Clair qui, chacun, témoignent dans une émission radiophonique diffusée le 22 juin et intitulée « Hommage à Maurice Jaubert, Musicien de Film ».

 

« A l’époque où le cinéma jouissait encore du splendide privilège d’être totalement méprisé de l’élite » explique Prévert, « Maurice Jaubert écrivait déjà, exprès pour le cinéma, une musique tendre et heureuse, triste et gaie, simple et belle, une véritable musique populaire. Populaire, c’est-à-dire une musique pour tout le monde, une musique pour tous ceux qui aiment la musique ». Et René Clair d’ajouter : « Il avait compris que le cinéma pouvait ouvrir un champ nouveau à l’art du compositeur. Quel que fût son amour de la musique pure, s’il travaillait à un film, il s’y donnait sans réserve et acceptait de subordonner son inspiration personnelle à l’œuvre collective sur laquelle il se penchait avec l’enthousiasme d’un créateur et le soin d’un artisan. »

 

1971


Après que Claude Chamfray ait esquissé en 1965 un premier catalogue des différentes partitions du compositeur (paru dans le numéro 9 du Courrier Musical de France), François Porcile, ardent défenseur de la musique au cinéma et passionné par l’œuvre de Jaubert, établit dans un livre qu’il lui consacre une nomenclature complète, de l’Opus 1 (Mort ta Servante…, première partition présentée en public) à l’Opus 89 (les Trois Psaumes pour le Temps de Guerre) comprenant également les trente-huit partitions composées pour le 7ème Art entre 1929 et 1939.

 

1975


François Truffaut décide d’utiliser certaines partitions de Maurice Jaubert (dont l’adaptation est confiée au compositeur Patrice Mestral) pour mettre en musique son Histoire d’Adèle H. Il réitèrera ce choix pour ses trois films suivants, L’Argent de Poche en 1976, L’Homme Qui Aimait les Femmes en 1977 et La Chambre Verte en 1978. Georges Delerue, compositeur attitré de Truffaut et lui-même admiratif de l’œuvre de Jaubert fera ce commentaire : « Quand j’ai fait la musique de La Peau Douce, après l’enregistrement avec l’orchestre, (Truffaut) m’a parlé de la musique de Maurice Jaubert, regrettant qu’on ne puisse plus l’entendre. Il désirait la réhabiliter. Quand il a utilisé la musique de Jaubert, j’ai soupçonné qu’en fait c’était un moyen pour lui de la faire revivre sur disque, d’en refaire des enregistrements dignes de ce nom. »

 

1982


Le compositeur Raymond Alessandrini collabore avec le cinéaste Henri Colpi pour le film muet (et inachevé) d’André Antoine, L’Hirondelle et la Mésange (1920), nouvellement monté à partir de rushes découverts à la Cinémathèque française. Cconjointement, ils décident que la partition se basera sur plusieurs thèmes écrits par Maurice Jaubert.

 

Vingt ans plus tôt, Colpi écrivait : « Musicien tout de nuance et de délicatesse, (Jaubert) comprenait le film dès la première vision, il le sentait avant les prises de vues. Sa disparition a constitué une perte irréparable pour la musique de film. »

 

 


Cette notice a été essentiellement élaborée d’après François Porcile, Maurice Jaubert, musicien populaire ou maudit ? (Les Editeurs Français Réunis, Paris, 1971). Certains documents iconographiques sont également extraits de Henri Colpi, Défense et Illustration de la Musique dans le Film (Serdoc, Lyon, 1963).

 

Florent Groult

Florent Groult

Rédacteur en chef adjoint
Né en 1974, originaire de Normandie, Florent Groult grandit au contact de la musique classique et, par trois coups de baguette (le King Kong de 1933, Forbidden Planet et Jaws) assénées au travers d'un écran TV, est touché assez tôt par la magie du cinéma. Il était sans doute inévitable que les deux finissent un jour ou l'autre par se conjuguer en une seule et même passion. Ce sera chose faite en 1993, à l'occasion de la sortie française du Dracula de Francis Ford Coppola. Fasciné dès lors par l’interaction entre musique et image qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, il rejoint d'abord les membres de l’association caennaise CinéScores, contribuant modestement à leur fanzine et leur émission de radio sur une antenne locale (1994-1999), avant de participer à la création de l'association Colonne Sonore / L'Ecran Musical (1999-2002). En 2008, il co-fonde avec Olivier Desbrosses- UnderScores : le Magazine de la Musique de Film pour lequel il occupe depuis le poste de rédacteur en chef adjoint. En 2011, il contribue à l'ouvrage collectif intitulé John Williams : Un Alchimiste Musical (Editions L'Harmattan) et signe ses premières notes de livret pour le label spécialisé Music Box Records. Il devient par ailleurs cette même année membre de l'International Film Music Critics Association (IFMCA). La passion plus que jamais vivace, l'aventure continue aujourd'hui...
Florent Groult
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