Maurice Jaubert : une notice biographique
Portraits • Publié le 11/09/2010 par

Entre direction d’orchestre, partitions de concert et musiques « fonctionnelles », la carrière de Jaubert est à multiples facettes. A la scène, sa démarche anticipe déjà, avec près de vingt-cinq ans d’avance, les réflexions qui seront celles des compositeurs du Théâtre National Populaire. Avec le même enthousiasme, Maurice Jaubert vient au cinéma au tournant du parlant, un moment sans doute idéal pour s’imposer là aussi en précurseur.

 

1929


En avril, Georges Neveux, devenu secrétaire de La Comédie (futur Théâtre) des Champs-Elysées, peste contre son ami : absent, Jaubert rate alors sa première occasion de travailler pour le directeur des lieux, l’acteur Louis Jouvet. Peu après il compose une « musique d’écran » pour le film muet Le Mensonge de Nina Petrovna de Hanns Schwarz, de laquelle il tirera d’abord une Suite pour piano (dont une Rêverie dédiée à la mémoire d’Erik Satie) puis un Intermezzo pour piano et orchestre. En septembre, Jaubert part avec sa femme pour assurer, en tant que second chef d’orchestre, une saison de l’Opéra d’Alger. Fatigué des querelles incessantes qui agitent les lieux, il démissionnera de ce poste dès le mois de janvier de l’année suivante.

 

1930


De retour à Paris, il écrit une chanson pour la première pièce de Georges Neveux, Juliette ou la Clé des Songes. Il rencontre notamment à cette occasion celui qui deviendra son parolier au cinéma, Charles Goldblatt, ainsi que le metteur en scène Alberto Cavalcanti qu’il retrouvera peu après pour le documentaire du marquis de Wavrin, Au Pays du Scalp. De cette partition, il tirera cinq Danses de l’Amazone pour orchestre. Il compose également les musiques pour trois films scientifiques signés Jean Painlevé : Le Hyas d’abord, puis Caprelles et Pantopodes pour lequel il adapte (avec RolandManuel) des musiques de Domenico Scarlatti, et Le Bernard-l’hermite (cette fois d’après des œuvres de Bellini). Il forme enfin le projet d’écrire un tryptique musical autour de la vie de Jésus sous la forme de trois cantates ayant pour thèmes, respectivement, la Nativité, la Crucifixion et la Résurrection.

 

1931


Depuis décembre 1930, Jaubert œuvre à sa première grande partition symphonique, un « poème chorégraphique » basé sur un argument intitulé Le Jour écrit pour lui par Jules Supervielle décrivant le ciel nocturne, l’apparition du Soleil et le réveil de la vie. Il en termine l’écriture en juin et profite de l’été pour en fignoler l’orchestration. La création a lieu le 13 décembre à la salle Pleyel, l’Orchestre Symphonique de Paris étant placé sous la direction de Pierre Monteux. Dans l’intervalle, il compose la musique du film Ostende, Reine des Plages de Henri Storck et retrouve Renoir et Cavalcanti pour une adaptation très libre et fantaisiste du Petit Chaperon Rouge dont il tire une Suite Burlesque pour 12 Instruments qu’il dédie à sa fille Françoise.

 

1932


Succédant à Vladimir Golschmann, Jaubert devient cette année-là directeur musical à Pathé-Natan et responsable de la chronique musicale de la revue Esprit. Alors que Le Petit Chaperon Rouge est présenté en mars au ciné-club « Les Amis du Cinéma » à Nice, il en rencontre le président (par l’intermédiaire de Jean Painlevé) et se lie d’amitié avec lui : il s’agit de Jean Vigo. En août, passant par hasard sur le tournage de L’Affaire est dans le Sac, il rencontre les frères Prévert (et signe du même coup la musique de leur film) puis, plus tard, René Clair (par le biais de Jean Grémillon et RolandManuel) avec lequel il travaille pour Quatorze Juillet. La valse qu’il cocompose avec Grémillon (« A Paris, quand le jour se lève, à Paris, dans chaque faubourg… ») restera dans les mémoires. Il apparaît physiquement à l’écran dans le film Mélo de Paul Czinner, où il tient le rôle d’un chef d’orchestre. Il termine aussi cette année-là ses Complaintes (sur 5 poèmes de Neveux) commencées en 1930. Enfin, il déménage au 98 rue du Cherche-Midi près de Montparnasse.

 

1933


En janvier il achève la musique destinée au documentaire de Jean Lods, La Vie d’un Fleuve : il a pu assister au tournage et a donc parcouru la Seine en péniche pour nourrir son inspiration (le film, monté une première fois, sera retouché en fonction de la partition définitive). Cette composition devient au concert sa Suite Française qui sera créée à SaintLouis aux Etats-Unis sous la direction de son dédicataire Vladimir Golschmann, alors que le compositeur en assurera lui-même la création européenne en mars 1934 aux Concerts Lamoureux, salle Gaveau. En mars, alors que Vigo n’a pas encore terminé le montage de Zéro de Conduite, Jaubert est déjà en train de composer : projeté pour la première fois le 7 avril, le film est bientôt interdit par la censure (et le sera jusqu’en novembre 1945). En octobre, le compositeur travaille à nouveau avec Henri Storck pour Trois Vies et une Seule Corde, partition de laquelle il tirera son Ode à la Montagne (l’alpinisme est depuis longtemps un loisir familial chez les Jaubert).

 

1934


En mai, Jaubert compose un très court motet (Deus Abraham) destiné à la messe de mariage du compositeur Maurice Thiriet avec lequel il collabore par ailleurs pour Obsession. Il signe aussi la musique du film de René Clair, Le Dernier Milliardaire (sur les écrans en septembre). Mais dès le début de l’année il a surtout retrouvé avec joie Jean Vigo pour L’Atalante : présenté pour la première fois le 25 avril sous sa forme originelle, le film est projeté au mois de septembre dans une version tronquée par les producteurs rebaptisée Le Chaland Qui Passe, titre de la chanson (une reprise en français du Parlami d’Amore Mariù chanté par Vittorio De Sica dans Gli Uomini, Che Mascalzoni ! (Les Hommes, Quels Mufles !)) qui remplace presque entièrement la musique de Maurice Jaubert.

 

Malheureusement, la collaboration du compositeur avec Vigo prend fin tragiquement peu après : le réalisateur meurt brutalement le 5 octobre, emporté par une septicémie, à l’âge de 29 ans. En novembre, le théâtre de l’Athénée donne Tessa, une pièce adaptée du roman de Margaret Kennedy, La Nymphe au Cœur Fidèle, par Jean Giraudoux et pour laquelle Louis Jouvet (qui a quitté la Comédie des Champs-Elysées pour l’Athénée) a demandé à Jaubert l’illustration musicale. Celui-ci écrit notamment la Chanson de Tessa, l’une des mélodies les plus célèbres du théâtre, tandis que la Ballade (dite aussi Symphonie de Lewis) écrite pour le troisième acte est dédiée à son père, décédé à Nice peu de temps auparavant. Il finit l’année en composant la musique d’un nouveau film d’Henri Storck, En Crète sans les Dieux.

 

1935


Licencié de PathéNatan le 12 avril, il participe en mai à un colloque sur la musique de film aux côtés de Vladimir Golschmann à Florence. Le 11 juin il participe à la première lecture, chez Ida Rubinstein, de l’opéra Jeanne au Bûcher d’Arthur Honegger en compagnie, notamment, de Darius Milhaud. Par ailleurs, comme le font régulièrement certains de ses collègues, Jaubert assiste ponctuellement Honegger lorsque celui-ci travaille pour le cinéma : cette année-là, il composera ainsi pour lui quelques minutes de musique pour le film Mayerling d’Anatole Litvak et aura auparavant assuré la direction d’orchestre pour les enregistrements des partitions des Misérables (1934) et de L’Equipage (1935).


Il compose un opéra bouffe pour un film d’animation de statuettes de cire réalisé par Jean Painlevé et intitulé Barbe-bleue et signe également les partitions des films de John Fernhout et Henri Storck, Trois-mâts Mercator et Île de Pâques (dont il assure d’ailleurs le commentaire), ainsi que les arrangements des œuvres de Jacques Offenbach destinés à La Vie Parisienne de Robert Siodmak. Suite à l’intervention de Mussolini en Abyssinie, il est parmi les premiers à signer le 19 octobre le « Manifeste pour la Justice et la Paix » paru dans La Vie Catholique. En novembre, il retrouve Louis Jouvet pour la nouvelle et célèbre pièce de Jean Giraudoux, La Guerre de Troie n’aura pas lieu. Quant au tryptique musical envisagé en 1930, il devient un dyptique formé par la cantate Nativité (jamais créée) et la Cantate pour le Temps Pascal qui sera donnée en première audition en 24 mars 1938 salle Pleyel, sous la direction de Charles Munch.

 

Florent Groult

Florent Groult

Rédacteur en chef adjoint
Né en 1974, originaire de Normandie, Florent Groult grandit au contact de la musique classique et, par trois coups de baguette (le King Kong de 1933, Forbidden Planet et Jaws) assénées au travers d'un écran TV, est touché assez tôt par la magie du cinéma. Il était sans doute inévitable que les deux finissent un jour ou l'autre par se conjuguer en une seule et même passion. Ce sera chose faite en 1993, à l'occasion de la sortie française du Dracula de Francis Ford Coppola. Fasciné dès lors par l’interaction entre musique et image qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, il rejoint d'abord les membres de l’association caennaise CinéScores, contribuant modestement à leur fanzine et leur émission de radio sur une antenne locale (1994-1999), avant de participer à la création de l'association Colonne Sonore / L'Ecran Musical (1999-2002). En 2008, il co-fonde avec Olivier Desbrosses- UnderScores : le Magazine de la Musique de Film pour lequel il occupe depuis le poste de rédacteur en chef adjoint. En 2011, il contribue à l'ouvrage collectif intitulé John Williams : Un Alchimiste Musical (Editions L'Harmattan) et signe ses premières notes de livret pour le label spécialisé Music Box Records. Il devient par ailleurs cette même année membre de l'International Film Music Critics Association (IFMCA). La passion plus que jamais vivace, l'aventure continue aujourd'hui...
Florent Groult