L’Ultima Chance : la neige était sale

Chroniques | Disques | Par Benjamin Josse | Publié le 04/07/2012   

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l-ultima-chance-cd-150x150L’ULTIMA CHANCE (1973)

LA DERNIÈRE CHANCE

Compositeur :

Durée : 42:12 | 13 pistes

Éditeur : GDM

★★★★☆
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Il n’y a probablement rien de mieux qu’un Oscar pour auréoler un artiste, quel qu’il soit, d’une respectabilité au-dessus de tout soupçon. Témoin le compositeur argentin , dont la statuette qui lui fut décernée pour les accords mélancoliques et chaleureux d’Il Postino (Le Facteur) constituait un cache-misère idéal à son lourd passif dans les bas-fonds de Cinecittà. Les coups de flingue et les trognes mal rasées du western, les paillardises grasses de la sexy comedy, entre autres forfaits, ne représentaient pas exactement des bases solides pour la noble carrière que les votants de Hollywood souhaitaient exhiber au monde. Aussi ces embarrassantes “erreurs de jeunesse” furent-elles passées sous silence. Ca, ainsi que l’univers viril du poliziottesco, que Bacalov avait marqué de son empreinte grâce aux musiques explosives des classiques de Fernando di Leo. A lui seul, Milano Calibro 9 (Milan Calibre 9) prouve l’efficacité redoutable d’un cocktail brassant des pulsations latino-américaines brûlantes aux vociférations des guitares électriques intronisées par les vrais ténors du genre, Stelvio Cipriani et les frères de Angelis. Mais à la différence de ces derniers, impuissants à se défaire du joug des clichés musicaux dont ils ont eux-mêmes garanti la pérennité, Bacalov s’est senti libre de musarder à sa guise sur des voies moins usitées. Qui soupçonnerait la robuste présence d’un polar noir derrière l’onctueuse beauté du Main Title de L’Ultima Chance (La Dernière Chance) ? Pas grand monde, assurément, à plus forte raison lorsque ledit thème, tout en cordes caressantes et piano exquis, règle ses pas sur ceux de l’archi-célèbre Summer Of ‘42 (Un Eté 42) de Michel Legrand.

 

Ce qui pourrait déconcerter au premier abord revêt très vite tout son sens. Aujourd’hui tombé dans un oubli injuste, l’excellent film de Maurizio Lucidi se préoccupe autant que d’une guigne du cahier des charges propre au thriller musclé. On le voit troquer les champs de bataille urbains des dépressives années de plomb pour un paisible décor pastoral, enseveli sous la neige, et préférer aux flics adeptes de la manière forte qui grouillaient alors le séduisant mélange de violence et de fragilité incarné par Fabio Testi. L’ouverture promettait pourtant un nouvel avatar des frénétiques polars transalpins que le public plébiscitait, avec un casse s’achevant dans le sang et une spectaculaire poursuite en voiture, soutenue par les gammes fébriles au piano et les percussions on ne peut plus seventies de Montreal Non Stop. Mais à l’instar de ces brusques accès cuivrés que ne réemploiera plus, l’action pure n’aura pas droit de cité dans L’Ultima Chance. Ce ne sont pas la tôle froissée ni les pétoires chargées à bloc qui intéressent Lucidi, mais la sombre paranoïa rongeant l’infortuné Floyd (Testi) sous le poids trop lourd à porter des bijoux dérobés. Comme le serine l’obsédant motif du mécanisme d’horlogerie de To The City, le temps file inexorablement, en tout cas beaucoup trop vite pour Floyd, qui doit faire front à la police lancée à ses trousses, à la suspicion de Joe, son impitoyable comparse interprété par le grand Eli Wallach, aux convoitises qu’éveille son fabuleux butin… Et surtout, se dresse contre lui le plus déstabilisant des adversaires, qu’il ne s’attendait guère à rencontrer en une si périlleuse situation et qu’une courte réminiscence du Main Title esquisse avec délicatesse : l’amour.

 

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Au simple énoncé de son titre, Motel Theme se rattacherait supposément au bâtiment perdu au milieu de nulle part et entre les murs duquel le drame va se jouer. Mais en vérité, avec ses inflexions chagrines voisines du leitmotiv central et la douceur plaintive du cor anglais, ce thème dessine bien davantage le portrait de Michelle Nolton (Ursula Andress dans l’un de ses meilleurs rôles). Patronne de l’établissement aux côtés d’un mari insipide à ses yeux, elle se languit du chevalier blanc qui l’emmènerait loin de ce lieu de perdition. Elle croit l’avoir enfin trouvé en la personne de Floyd, à qui elle succombe dans l’élan fougueux de Love Theme Reprise. Vrai petit miracle de funambulisme, d’ailleurs, que cette éruption passionnelle directement héritée du Main Title et que Bacalov exacerbe crânement, sans jamais avoir peur de s’engluer dans l’écœurante guimauve qui menace le moindre frémissement des cordes. Le résultat pourrait être un summum de mauvais goût, il n’est que grâce lumineuse et romantisme échevelé. Evidemment, cette idylle naissante, au lieu de s’épanouir, ne mettra pas longtemps à être viciée par les soupçons que les deux amants ne peuvent s’empêcher d’éprouver l’un envers l’autre. En livrant le love theme soudain nappé de détresse à la morsure de cordes fuligineuses, Love And Menace éclaire sous un jour brutal la complexe dualité de sentiments que les circonstances s’acharneront à mettre à mal.

 

L’agencement des pistes sur les albums dévolus à la musique pour l’écran est un débat à part entière, que ces modestes lignes n’ont pas pour objectif d’explorer en profondeur. Faisons bref : pour les uns, un disque se doit de refléter la progression dramatique du récit en conservant sa chronologie intacte, là où d’autres sont prêts à chambouler le tracklisting pour mieux servir une expérience avant tout sensorielle.  C’est sans ambages la seconde option qu’a choisie l’édition GDM de L’Ultima Chance, dont l’éparpillement des treize pistes fait constamment louvoyer l’auditeur entre bouffées de tendresse, source music piochant volontiers dans le rock psychédélique des sixties (Skier’s Holiday, Caribo’ Waves, les titres parlent d’eux-mêmes) et abruptes décharges de suspense. Si, en ce sens, le voyage purement musical est un ravissement, il n’aide pas à mesurer toute la tension qui monte crescendo entre Floyd et Michelle, leurrant même son monde lorsqu’il dilue impromptu une atmosphère bourrelée de menace dans les tons suaves de la guitare d’Un Giorno A Los Angeles. Nulle respiration providentielle pour le héros débordé par les évènements, qui perdra tout au terme d’un cruel chemin de croix.

 

Entretemps, on l’aura vu courir à n’en plus pouvoir, escorté par la sécheresse de la partition qui, en ces moments-là, se réclame à plus d’un titre de la nouvelle garde hollywoodienne, adepte d’un style coup de poing et dénué de fioritures. Ce savoir-faire, à jamais inséparable des années 70, se fond avec maestria dans la générosité mélodique italienne lors de passages comme Dramatic Sequence et Violence Sequence. Le second en particulier, qui orchestre la lente montée d’une angoisse palpitante par le truchement d’habiles percussions et du caractère versatile des bois, tantôt stridents, tantôt sournoisement ombrageux. Le prélude à une ultime et spectaculaire déflagration musicale ? Il n’en sera rien, préférant donner la parole, encore une fois, aux cordes chargées d’émotion du thème principal dans Love Theme Reprise II, parfait creuset pour la souffrance ravageant un Floyd anéanti. Et ça n’est qu’au moment où il règle froidement ses comptes avec Joe, son ancien complice à l’agonie, que ledit thème renonce à son moelleux coutumier pour s’embraser au rythme d’un tambour martelé avec fureur. Trop rapidement consumée, cette flamme dérisoire ne laisse à Fabio Testi qu’une amertume au goût de cendre. Aux antipodes, le mélomane ne pourra que faire étalage de sa gratitude à l’égard d’une partition si riche, qui se soucie moins d’une quelconque allégeance aux codes punchy du poliziottesco que de percer, avec une touchante sincérité, la cuirasse du film de Maurizio Lucidi. Là, dissimulé aux regards émoussés, un cœur bat fiévreusement.

 

TRACKLISTING


 

FICHE TECHNIQUE


Direction d’orchestre : Luis Bacalov

 

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