Hideaways, les amants maudits d’Eric Neveux

Chroniques | Disques | Par Pierre Braillon | Publié le 27/07/2012   

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hideaways-cd-150x150HIDEAWAYS (2011)

THE LAST SON, LA MALÉDICTION

Compositeur :

Durée : 51:35 | 19 pistes

Éditeur : MovieScore Media

★★★★☆
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Il était une fois un art des plus difficiles, celui du conte. Qu’on l’écrive, qu’on le filme, ou qu’on le compose, c’est sans doute le genre où la réussite est la plus périlleuse. Lorsqu’elle advient, difficile d’en déterminer les raisons, et il faut reconnaître tout naturellement que la magie a bien voulu s’en mêler. A la vision de Hideaways, impossible d’en douter : c’est sûr, la cinéaste Agnès Merlet et , son compositeur, ont reçu la visite des bonnes fées.

 

S’il est un genre qui ne souffre de paraître calculé, c’est bien le conte, et c’est d’autant plus difficile pour le conte filmé : ce qu’il réclame d’accessoires, costumes et décors indispensables à l’évocation de la féerie, trahit d’autant plus son artificialité. Au cœur des plus marquantes et incontestables réussites du genre - La Belle et la Bête de Cocteau, Edward Scissorhands (Edward aux Mains d’Argent) de Burton, Legend de Scott, Pan’s Labyrinth (Le Labyrinthe de Pan) de Del Toro, Sen To Chihiro No Kamikakushi (Le Voyage de Chihiro) de Miyazaki ou Coraline d’Henry Selick - la musique joue un rôle essentiel, appuyant souvent les aspects les plus féeriques du récit.

 

Et dans le domaine, il y a des stéréotypes. Agnès Merlet, loin de s’en méfier, en fait sa base de travail. Dans le récit d’abord - qui stylise largement ses aspects les plus spectaculaires, mais n’a pas peur d’être une histoire d’amour adolescente tragique, impossible et fantastique - et dans son approche musicale ensuite, lorsqu’elle monte son film avec, comme musique temporaire, des compositions de Danny Elfman, notamment Alice In Wonderland (Alice au Pays des Merveilles) ou des chansons folk. Des influences que porte directement le score définitif : le merveilleux, tel que gravé dans le marbre autour de 1990 par un Elfman au sommet de son inspiration, dicte les choix d’orchestration et l’approche mélodique d’Éric Neveux, tandis que la chanteuse Bless se fend d’une balade douce-amère qui donne la chair de poule.

 

A l’orée du score, ce sont donc les clochettes indissociables du style féerique qui nous accueillent. Plus loin, on entendra la harpe, des chœurs féminins, des envolées de violons : Neveux réussit à recourir à tous ces clichés instrumentaux avec naturel et sensibilité, sans même qu’on y pense. C’est le même tour que celui que nous avait joué Javier Navarette dans Pan’s Labyrinth. On pense aussi au travail de Joseph Lo Duca sur Saint Ange, dans ses passages les moins tendus. Tout aussi mélodique, mélancolique et enivrant est ce bel album, fort bien pensé pour l’écoute isolée. La part belle est faite aux instruments solistes, auxquels est souvent confiée l’expression la plus lyrique des sentiments : dans la grande tradition romantique, c’est le piano et le violoncelle qui font les apparitions les plus marquantes. Mais si Neveux, de son propre aveux est mal à l’aise avec l’orchestre, la mise en avant des solistes, plus qu’une nécessite technique, résonne intelligemment avec l’image : Hideaways est bien, avant tout, l’histoire de solitaires qui se croisent puis se séparent. Derrière les mélodies des instruments solos, le musicien construit tout un univers sonore reflétant finement la progression du récit : burlesque, mélancolique, tragique puis inquiétant, et enfin nostalgique. A l’aise avec l’usage des synthétiseurs et des sons électroniques, le compositeur les marie sans effort aux parties orchestrales enregistrées par le Philharmonia Orchestra de Londres.

 

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Ce mariage réussi entre la machine et l’orchestre est le plus spectaculaire dans les compositions illustrant la malédiction qui frappe James Furlong (lorsqu’il est menacé, tout ce qui entoure son corps se met à dépérir) et dans les scènes de suspens : The Curse, Night At The Hospital, Shadow In The Woods et Extraordinary Powers sont des passages au cours desquels Neveux fait un usage brutal des percussions, inattendu au vu de l’ambiance développée par ailleurs. De ces intrusions heureuses et surprenantes, le disque en regorge : la guitare entraînante et bluesy qui accompagne les rêves et les cavalcades solitaires du jeune James (A Boy Like No Other), les brèves onomatopées sauvages scandées de Extraordinary Powers, entendues aussi dans The Curse, plage trouée par l’intrusion d’un violoncelle déchaîné et agressif. Comme si la mélancolie jusqu’ici associée à l’instrument (le poignant Abandonned Soul) s’était transformée en rage. Encore un choix à l’unisson du parcours des personnages dans un score qui, s’il s’écoute comme une belle rêverie se transformant parfois en cauchemar, n’oublie jamais, avant tout, d’accompagner le drame qui se joue à l’intérieur des trois héros du récit.

 

Une démarche qui culminera dans Two Lovers, d’une sincérité musicale désarmante : lorsque James et Mae vont enfin unir leurs corps, enfermant deux âmes enlacées au premier regard, Neveux n’hésite pas à illustrer la scène d’une guitare électrique langoureuse, montant crescendo jusqu’à un point d’orgue que soulignera une montée de cordes virevoltantes qui, en mouvements plus larges, continueront d’accompagner la guitare après cette apogée orchestrale pour les musiciens, et charnelle pour les personnages… On n’avait vu un musicien en terrain aussi miné depuis que avait abordé avec des choix similaires le premier Twilight et son inoubliable Bella’s Lullaby. Tout au long de Hideaways, Neveux marche sur le fil délicat qui maintient son adhésion sans recul aux émotions des personnages au dessus de la parodie involontaire et de la surcharge kitch.

 

Ceux qui, quand ils entendent une histoire commencer par «Il était une fois», sont toujours prêt à y croire, devraient répondre à l’invitation et à l’émotion que ne manquera pas de leur procurer la musique d’. Entre un recueil de Grimm et d’Andersen aux illustrations enchanteresses, elle a sa place sur l’étagère aux trésors.

 

N.B. - Les chemins des fées sont toujours bien cachés : le disque intitulé Hideaways est la bande originale du film d’Agnès Merlet, Hideaways, aujourd’hui retitré pour son exploitation vidéo The Last Son, La Malédiction. Trois titres pour un seul film, il n’en fallait sans doute pas moins pour trouver un autre chemin, celui des portefeuilles…

 

TRACKLISTING


 

FICHE TECHNIQUE


Orchestre : Philharmonia Orchestra

Orchestrations : Emmanuel d’Orlando

 

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