Prometheus (Marc Streitenfeld)

Chroniques | Chroniques Express | Par Pierre Braillon | Publié le 29/05/2012   

prometheus-cd-150x150PROMETHEUS (2012)

PROMETHEUS

Compositeur :

Durée : 56:47 | 25 pistes

Éditeur : Sony

★★★★☆
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L’inquiétude s’installe dès l’ouverture : les cuivres énoncent un début de mélodie tragique qui s’éteint sans se déployer, les cordes répètent une courte phrase semblant inachevée. Des roulements de tambours grondent par dessus de graves nappes synthétiques tandis que les violons montent crescendo jusqu’à l’explosion des cuivres, en une phrase solennelle qui reprend et complète enfin celle des première mesures. Mais aussitôt les cordes rebouclent sur elles-mêmes pour finir tranchées net dans une giclée d’écho. Dès A Planet, avec sa base mélodique comme incapable de se développer, nous abandonne sur le territoire de l’angoisse et de la tragédie et inaugure sa composition pour le retour de Ridley Scott à l’univers des aliens dans le droit fil de deux de ses prédécesseurs, et . Le compositeur revendique la filiation et il embrassera d’ailleurs directement son héritage musical dans la dernière partie de l’album en réorchestrant une très belle reprise du thème composé par Goldsmith pour le générique d’Alien, ouverture refusée à l’époque par Scott ! On ne mentira pas : l’irruption de la musique de Goldsmith nous rappelle avec une évidence un peu douloureuse à quel point, jusqu’ici, rien n’est venu nous flatter l’oreille avec une telle grâce mélodique. Mais tel n’est pas le projet de Streitenfeld. Avec une poignée de thèmes économes qui font l’objet de peu de développements mélodiques mais d’une grande variété d’orchestrations, et un mariage réussi entre l’orchestre et la machine, il parvient au très délicat équilibre entre sound design et déclinaison thématique.

 

Dès le troisième morceau, Engineers, s’exprime la veine bruitiste et mécanique du score. Succession de pulsations régulières diverses, presque sans intervention réellement mélodique, le morceau convainc pourtant par la qualité de sa riche ambiance sonore qui parvient à créer en quelques mesures une atmosphère oppressante mais fascinante. Aux répétitions et aux grondements mécaniques, Streitenfeld va opposer quelques compositions lumineuses, portées par de longs crescendos couronnés de chœurs, qui donnent une couleur presque liturgique à ces passages faisant l’effet d’un rayon de soleil perçant un plafond de nuages qu’on pensait impénétrable. L’élaboration de ces lumières aussi rares que marquantes bénéficie du soutien, à deux reprises, du savoir-faire d’, appelé en renfort à la demande de Ridley Scott, et qui livre avec Life et We Were Right deux des grands moments du score. Mais Streitenfeld prouve, dans un registre identique (le très beau Earth), que c’est bien lui le maître d’œuvre de l’ensemble. Il confirme d’ailleurs ici son attachement aux timbres instrumentaux, qu’ils soient acoustiques ou non : on entendra dans Too Close des flûtes essoufflées et menaçantes rappelant celles associées au méchant de Robin Hood. On se souviendra aussi des chœurs féminins qui venaient en hanter l’ouverture. On les retrouve, aussi fantômatiques, dans Weyland, reprenant la première phrase des cuivres de A Planet. Un motif à nouveau utilisé, avec d’autres sonorités, dans Try Harder. C’est à travers un véritable kaléidoscope de timbres que s’enchaînent les différents thèmes du score.

 

Si Streitenfeld cite Goldsmith, c’est surtout à la partition d’Alien 3 que l’on pense à l’écoute de Prometheus. L’opposition entre l’inquiétude associée aux brèves mélodies répétitives, aux sonorités mécaniques, aux rythmiques très présentes, aux basses grondantes (Hello Mommy, Engineers, Too Close, le très beau David) et la béatitude des moments mélodiques, lents, solennels (Life, Earth), portés par les cordes et les voix, rappellera les antagonismes similaires qui structuraient le score de Goldenthal. Les emprunts les plus directs se font entendre dans Hello Mommy, Hammerpede, Not Human ou Planting The Seed, où le compositeur reprend ses percussions évoquant la course d’un alien à travers des conduits et des coursives, ou ses sonneries de cuivres, telles des alarmes prévenant de l’irruption du monstre. Sur la dernière partie de l’album, Collision et Invitation jurent un peu avec le reste de la partition en versant dans un lyrisme assez convenu et bien au goût du jour : ligne mélodique ascendante, crescendo rythmé par de lourdes percussions et gros son. Dans ces moments-là, Streitenfeld tombe dans le tout venant hollywoodien qu’il avait su éviter jusque là. Car si sa partition n’a ni la beauté radicale de celle de Goldsmith, ni la folie et la démesure de celle de Goldenthal, elle parvient au même résultat : une musique envoûtante, qui évoque le vide des immensités stellaires depuis lesquelles la terre semble minuscule et perdue, qu’on l’imagine en Paradis originel ou en creuset infernal donnant naissance au plus absolu des monstres.

 

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