Richard Kraft

Hommage à Delerue | Entretiens | Par Olivier Desbrosses | Publié le 25/04/2012   

richard-kraft-150x150RICHARD KRAFT

AGENT ARTISTIQUE

 

 

 

 

 

L’une des personnes les plus importantes dans la vie de Delerue lors de sa période américaine a très certainement été son agent, Richard Kraft, qui était aussi à l’époque l’agent de Jerry Goldsmith…

 

Je l’ai rencontré avant même d’être dans le business, alors que j’étais juste un fan. Par une étrange série de coïncidences, mon frère David et moi avions été invités à interviewer lors d’une session d’enregistrement d’une comédie romantique mineure, A Little Sex, en 1982. Mon frère et moi avions collectionné beaucoup de ses bandes originales pour de nombreux films étrangers que nous n’avions jamais vus. Comme les titres des pistes étaient toujours en français, nous inventions nos propres noms pour les morceaux. Inévitablement, chaque partition de Delerue finissait par avoir une piste rebaptisée «Thème de la joie de vivre.»

 

À ce moment de sa vie, l’anglais de Georges était abominable (il devint ensuite simplement horrible). Afin de faciliter notre entrevue, le monteur musique de Georges, Richard Stone (qui allait plus tard devenir également compositeur) a fait office d’interprète. Bien que je ne me souvienne pas de la moindre question posée ou de la moindre réponse obtenue, je me souviens très clairement avoir pensé que Georges était peut-être la personne la plus charmante que j’aie jamais rencontré. Pas charmant de manière calculée, mais captivante dans un surréaliste presque non-humain. L’esprit de Georges était énorme et exaltant. Il était vraiment l’incarnation physique de son «thème de la joie de vivre.» Des années plus tard, je suis devenu agent chez Bart-Milander, qui le représentait.


A propos de Platoon, pourquoi une telle quantité de musique est-elle restée inutilisée ?
Oliver Stone était un grand fan de la partition de Georges pour Le Conformiste. Sur cette base, il l’a embauché pour Salvador. Ils se sont très bien entendus sur ce projet. Et même si Oliver aimait ce que Georges avait composé pour Platoon, il aimait aussi le morceau de Samuel Barber qu’il avait utilisé comme musique temporaire. Il est ainsi finalement parvenu à un score qui était une combinaison des deux.

 

Vous avez dit une fois que Delerue avait été choisi pour remplacer un compositeur sur un film qui s’est avéré être un grand succès, mais qu’il s’est endormi au cours du visionnage… Quel film était-ce ?

Par respect pour le cinéaste et le compositeur qui a fini par le faire, non. Bon, je vais vous donner un indice : le score utilisé dans le film a fini par être nominé pour un Oscar du meilleur score.

NDLR : Cela devait donc être The Prince Of Tides [Le Prince des Marées], dont la partition avait été initialement écrite par John Barry, et qui a finalement été remplacé par .

 

Il y a eu l’incident de The Color Purple (La Couleur Pourpre). Que s’est-il passé et comment ont-ils résolu le problème ?

Je me souviens d’avoir appelé Georges en panique après avoir vu une projection-test de The Color Purple. Bien que j’aie adoré le film, j’avais été terriblement distrait par le score qui, pour moi, présentait une ressemblance frappante avec la musique de Delerue pour le film britannique Our Mother’s House (Chaque soir à Neuf Heures). Je savais également qu’ils avaient utilisé Our Mother’s House comme musique temporaire sur The Color Purple. Tous les proches de Georges lui ont conseillé de ne prendre aucune mesure contre deux des personnes les plus puissantes, talentueuses et bien-aimées d’Hollywood, Quincy Jones et Steven Spielberg. Mais Georges n’en tenait pas compte : «Mais c’est ma musique» était tout ce qu’il pouvait dire en réponse aux objections de ses proches. Pour compliquer encore les choses, Delerue lui-même avait été nominé aux Oscars pour son score d’Agnes Of God (Agnès de Dieu), en compétition directe avec le favori, The Color Purple.

 

People Magazine a publié un article sur la controverse, la qualifiant de «Purplegate». La nuit précédant la cérémonie des Oscars, les choses se sont arrangées entre tous les protagonistes concernés. Et le lendemain, lorsque le gagnant du meilleur score a été annoncé, il s’agissait d’Out Of Africa. Une semaine plus tard, Georges m’a appelé et m’a remercié pour mon soutien et m’a proposé de m’offrir en remerciement n’importe quel cadeau que je puisse désirer. A l’époque, je conduisais une Toyota fatiguée avec une sono abominable. Quelques jours plus tard, il m’a offert les meilleurs lecteurs de cassettes et haut-parleurs qu’ont puisse acheter. Peu de temps après, Steven Spielberg s’est présenté comme le vrai mec qu’il est et a proposé à Georges un épisode de Amazing Stories (Histoires Fantastiques), soulignant qu’il n’y avait pas de rancune entre les deux. Quelques années plus tard, il a également mis en musique pour Spielberg Joe Vs. The Volcano (Joe contre le Volcan).

 

Qu’est-ce qui rend la musique de Delerue si unique et spéciale ?

Sa capacité à combiner l’espoir, l’émerveillement, la tristesse et la nostalgie dans un même morceau de musique.

 

Qu’est-ce qui était spécial lors des sessions d’enregistrement de Delerue ?

Georges répétait puis enregistrait. Une lecture et puis, BAM, allons-y ! Il venait rarement dans la cabine pour écouter une prise. «Non» insistait-il, «Avançons !» Je lui ai demandé pourquoi il enregistrait à une telle vitesse. Il m’a expliqué que la grande majorité des films qu’il avait fait en France disposaient d’un petit budget et que les frais d’enregistrement étaient souvent de sa poche. «On apprend à aller vite quand il s’agit de votre argent !»

 

Qu’appréciait-il le plus aux États-Unis ?

Il aimait les musiciens, et ceux-ci l’aimaient encore plus. Il était très heureux de l’accueil qu’il a reçu de la part des cinéastes américains. Des films comme Le Roi de Coeur étaient beaucoup plus apprécié aux Etats-Unis qu’ils ne l’étaient en France. Il était très heureux de devenir Américain.

 

Avez-vous quelques anecdotes particulières ?

Lorsque je me rendais chez Georges alors qu’il écrivait, il s’installait derrière son bureau. Il poursuivait alors une conversation très animée avec moi tandis qu’il griffonnait des notes sur son bloc notes, dans une sorte d’écriture inconsciente. Mais ce n’était pas des griffonnages : il écrivait des notes en même temps qu’il me parlait. Et pas n’importe quelles notes : il orchestrait en remplissant son bloc, détaillant chaque section orchestrale tout en discutant des derniers ragots d’Hollywood. Pour rendre ce tour de magie encore plus remarquable, Georges écrivait tout cela au stylo plume ! Un génie musical qui pouvait composer, orchestrer et discuter avec son agent tout en en sirotant du champagne. A un moment donné, je lui ai demandé sur quel morceau il travaillait. «Le prochain dans le film» répondit-il. Au début je ne comprenais pas, jusqu’à ce que je me rende compte que Georges commençait à composer (à la plume) le premier morceau du film et, quand il l’avait complètement terminé, il passait à la séquence suivante dans le film. Je lui fis remarquer que c’était une façon très inhabituelle de travailler. Georges me regarda avec un regard intrigué : «Mais vous regardez le film dans l’ordre, pourquoi n’écrirais-je pas la musique de la même façon ?» Je lui ai alors demandé s’il savait dans quelle direction le score allait s’orienter, s’il avait quelque plan de sa construction. Il répondit : «Je n’en ai aucune idée, je ne suis pas encore arrivé à cette partie de la partition pour le moment.» Georges, et sa musique, vivaient vraiment dans l’instant.

 


 

UKOne of the most important persons in Delerue’s life might have been his agent, Richard Kraft, who was also agent for Jerry Goldsmith at that time…

 

I met him before I was in the business and I was just a fan. Through a series of strange coincidences, my brother David and I were invited to interview at the recording session of a minor romantic comedy, A Little Sex, in 1982. My brother and I had collected many of his soundtracks from a great many foreign films we had never seen. As the track titles were always in French, we would make up our own names for the pieces. Inevitably, every Delerue soundtrack ended up having a track re-christened, “The Joy of Living Theme.”

 

At this point in his life, Georges’ English was dreadful (eventually it graduated to merely horrible). To facilitate our interview, Georges’ music editor, Richard Stone (later a composer in his own right) acted as interpreter. Though I don’t remember as single question asked or answer given, I vividly recall thinking that Georges may actually be the most charming person I had ever met. Not charming in a calculated way, but captivating in a surrealistic, almost non-human way. Georges’ spirit was so large and uplifting. He really was the physical embodiment of his “Joy of Living Theme.” Years later I became an agent at Bart-Milander which represented him.

 

For Platoon, how did Oliver Stone and Delerue get in touch and why so many cues remained unused?

Oliver Stone was a big fan of Georges’ score to The Conformist. Based on this, he hired him to score Salvador. They got along very well on that project. Though Oliver liked what Georges composed for Platoon, he also liked the Samuel Barber piece that he had used in his temp track. He eventually ended up with a score that was a combination of the two.

 

You mentioned once that Delerue was asked to rescore a big movie which turned out to be a major success but he fell asleep during the screening. Which movie was it?

Out of respect of the filmmaker and the composer who ended up doing it, no. Okay, I will give you one hint, the score used in the film ended up being nominated for an Oscar for Best Score.

It has to be The Prince Of Tides, which was originally scored by John Barry who got replaced later by .

 

There was the Color Purple incident: what happened and how did they solve the problem?

I remember calling Georges in a panic after seeing an early screening of The Color Purple. Though I adored the film, I was wildly distracted by the score which, to me, bore a striking resemblance to Delerue’s score to the British film Our Mother’s House. I was also aware they had been using Our Mother’s House in the temp track for The Color Purple. Everyone in Georges’ life cautioned him to take no action against two of the most powerful, talented and beloved people in Hollywood, Quincy Jones and Steven Spielberg. But Georges was blissfully unconcerned. “But it is my music” is all he could say in response to the sea of well-meaning objections. To make matters more complicated, Delerue himself was nominated for an Oscar for his score to Agnes Of God against odds-on favourite, The Color Purple.

 

People Magazine ran a story about the whole controversy labelling it “Purplegate.” The night before the Academy Awards, things were worked out between everyone concerned. And the next day, when the envelope was ripped open, the winner for Best Score was announced… Out Of Africa. A week later, Georges called me up and thanked me for my lone voice of support and offered to get me any gift I desired in appreciation. At the time, I was driving a beat-up Toyota with a truly grizzly sound system. Within days he souped it up with the greatest cassette player and speakers money could buy. Shortly after, Steven Spielberg showed up as the mench he is and offered Georges an episode of Amazing Stories illustrating there were no hard feelings between the two. And a few years later, he scored Joe vs. The Volcano for Spielberg.

 

What makes the music of Delerue so unique and special?

His ability to combine hope, wonder, sadness and longing in the exact same piece of music.

 

What was the special thing about Delerue’s recording sessions?

Georges would rehearse and then want to record. One run-through and then, BAM, let’s do it. He rarely came into the booth to hear a playback. “No” Georges insisted, “Let’s move on!” I asked Georges why he would record at such a breakneck speed. He explained that the vast majority of the films he did in France was done at very low fees and that the recording costs frequently came out of his pocket. “You learn to go fast when it is your money.

 

What did he enjoy most about composing in the United States?

He loved the musicians, and they loved him back even more. He really enjoyed the appreciation he received from filmmakers in America. Films like Le Roi de Coeur (King Of Hearts) were much more appreciated in the US than they were in France. He enjoyed becoming an American very, very much.

 

Do you have some anecdotes?

When I would visit Georges while he was writing, he would perch himself behind his desk. He would carry on a highly animated conversation with me while scribbling notes on his score pad, as if he were doing some sort of subconscious doodle. But he wasn’t mindlessly scribbling, he was writing notes as he was talking. And not just any notes, he would orchestrate as he wrote going down the entire score pad filling in every orchestra part while carrying on about the latest piece of Hollywood nonsense, that was “Totally crazy!” To make this magic act even more remarkable, Georges was doing all of this in pen! Pencils and orchestrators were for lightweights, this was the real deal, a musical genius who could compose, orchestrate and blab to his agent while sipping champagne all at the same time. At some point I would ask him what cue he was working on. “The next one in the film.” At first I didn’t understand until I realized Georges would start composing (in pen) the first cue in the film and then when that was completely finished he would move on to the next in film sequence. I noted that this was a highly unusual way of working. Georges looked at me with a puzzled gaze. “But you watch the film in order, why wouldn’t I write the music the same way?” I asked if he knew where the score was heading, if he had some master plan of how it was building. “I have no idea, I haven’t gotten to that part of the score yet.” Georges, and his music, truly lived in the moment.

 

 

OUR MOTHER’S HOUSE | Thème

 


Entretien réalisé en 2010 par Stephan Eicke - Reproduit avec son aimable autorisation.

Interview conducted in 2010 by Stephane Eicke. Published with his kind permission.