Traffic Quintet : le bilan d’Alexandre Desplat

Press Room | Interviews | Par Olivier Desbrosses | Publié le 27/01/2011   

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Fondé en 1996 par Dominique Lemonnier sous la supervision d’Alexandre Desplat, le Traffic Quintet a depuis suivi son petit bonhomme de chemin au gré des salles de concert, s’accompagnant des créations visuelles du vidéaste Ange Leccia et revisitant à sa façon le patrimoine musical du cinéma. Cet ensemble à cordes (deux violons, un alto, un violoncelle et une contrebasse) a finalement cristallisé en 2007 son interprétation radicale de la musique de film avec un premier album intitulé Nouvelles Vagues : de Godard à Audiard.

 

Depuis, le Traffic Quintet a poursuivi son exploration du son et de l’image sur la scène de nombreuses salles prestigieuses, de New York à Rome en passant par Koweit City, la Cité de la Musique de Paris ou encore le Festival de Cannes. C’est à l’occasion de la sortie de Divine Féminin, leur second album, que nous avons rencontré Dominique Lemonnier et Alexandre Desplat pour un bilan des quinze années d’activité de cette formation hors du commun.

 

 

Comment est né le Traffic Quintet ?

Dominique Lemonnier : Il est né un peu par accident. On l’a formé pour le film Un Héros Très Discret de Jacques Audiard, pour interpréter une des musiques d’Alexandre. Nous nous sommes retrouvés en quintet, et on s’est dit que c’était une formation intéressante. Et on a commencé à penser à un projet un peu plus suivi avec ce quintet.

 

Alexandre Desplat : Au départ, j’avais proposé à Dominique des transcriptions des musiques de film que j’avais aimées, parce que je trouvais qu’il y avait un répertoire infini de possibilités. Si elle a accepté l’idée, elle trouvait qu’il était plus intéressant d’associer à la musique des images. Donc c’est un concert, mais avec des images, un rapport à l’art contemporain, à la vidéo, ce qui bien sûr se cristallise ensuite en disque. C’est un projet à la fois musical et visuel.

 

L’aventure ne s’est jamais arrêtée depuis la création du quintet ?

Alexandre Desplat : Non, depuis 1997, on a construit petit à petit les projets.

 

Dominique Lemonnier : Cela a été très dur au début de faire entendre un projet aussi différent. Des concerts de musique de film pour une formation inédite, le quintet à cordes, avec des images de vidéastes… Pendant plusieurs années, il fut très difficile de se faire comprendre, je crois qu’on était un peu en avance, alors qu’aujourd’hui, les expériences de ce type se multiplient, il y a de plus en plus de concerts associés à des projections d’images. C’est donc plus facile aujourd’hui à faire entendre et comprendre le concept du Traffic Quintet. Nous n’avons pas du tout envie qu’il devienne une formation de concert sans images…

 

L’entreprise était un peu risquée, tant elle se définit à l’opposé de ce qui se fait en matière de concerts de musique de film. Votre approche est assez radicale…

Alexandre Desplat : Absolument, c’était bien l’idée ! A quoi bon rejouer La Chanson de Lara de Maurice Jarre ? J’ai préféré faire un arrangement de A Passage To India (La Route des Indes), qui se trouve sur notre premier disque, et qui est tout à fait inattendu. D’autant moins prévisible qu’à l’origine ce morceau est interprété par un énorme orchestre symphonique, avec des ondes Martenot, personne ne peut imaginer qu’il va être repris par un quintet à cordes ! La facilité aurait été effectivement de jouer les grandes mélodies du septième art, mais cela a été proposé des millions de fois, ce n’était pas intéressant. Sans compter le challenge que représente l’aventure pour les cinq musiciens : nous voulions qu’ils aient l’occasion de montrer leur incroyable technique, leur virtuosité, leur recherche timbrale, mais aussi faire passer le message que la musique de film est aussi de la musique, et qu’on peut l’écouter en concert.

 

Dominique Lemonnier : Notre approche est effectivement assez radicale dans le sens où on ne va pas nécessairement sélectionner le thème principal d’un film. Parfois, on va préférer un underscore complètement méconnu, et ce sera ce morceau qui représentera le film selon nous. On essaie d’avoir une approche originale et exigeante. Il y a un côté un peu underground, ce qui explique pourquoi nous étions regardés comme des ovnis au début.

 

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Comment sélectionnez-vous les morceaux qui vont être arrangés et interprétés ?

Alexandre Desplat : On procède souvent par élimination : si tel morceau a déjà été entendu des milliers de fois… En même temps, on va parfois s’attaquer à des monuments très célèbres, comme Psycho (Psychose) ou Vertigo (Sueurs Froides), mais encore une fois, par exemple pour Vertigo, la version que nous proposons est inédite : jamais elle n’avait été interprétée par un quintet à cordes. C’est une pièce pour orchestre, et je trouve  cela excitant et fascinant de pouvoir l’adapter à cette petite formation, et de tenter une expérience aussi complexe.

 

Dominique Lemonnier : Pour nous, en tant qu’instrumentistes, Psycho ou Vertigo n’étaient pas si difficiles à approcher, alors que l’approche est beaucoup plus complexe sur Basic Instinct ou Chinatown, des partitions avec des rythmiques, des inspirations parfois jazzy… Cela a été vraiment un challenge instrumental de trouver les couleurs, le groove… Beaucoup plus compliqué que de travailler sur du Herrmann, qui a une écriture beaucoup plus classique.

 

Alexandre Desplat : Par ailleurs, la raison d’être du Traffic Quintet, ce n’est pas comme pour d’autres formations, de glisser quelques musiques de film au milieu d’un autre répertoire, c’est vraiment la musique de film. Même si on ouvre la musique de film à d’autres horizons, comme par exemple avec Pascal Dusapin sur Divine Féminin, et cette ouverture sur l’art contemporain, donc la musique contemporaine. C’est plutôt de cette manière que l’arc dramaturgique du CD est décidé, et la sélection des morceaux réalisée.

 

Le premier disque était construit autour des films de la Nouvelle Vague. Pourquoi ce choix ?

Dominique Lemonnier : Parce que je pense que la Nouvelle Vague a engendré des musiques absolument superbes, et qu’il y avait une relation entre les metteurs en scène et les compositeurs extrêmement nouvelle. Quand on a eu l’idée de faire un disque, Alexandre avait très envie de s’attarder sur les compositeurs de cette époque, comme Delerue, Jarre…

 

Alexandre Desplat : Oui, ce qui est intéressant avec la Nouvelle Vague, c’est que ses choix esthétiques ont influencé toute une partie du cinéma américain des années 70, qui est devenu un cinéma culte aujourd’hui. J’aime ce principe de filiation entre cinéma français et américain : la Nouvelle Vague elle-même trouvait son inspiration dans le film noir américain ! J’aime la boucle que cela forme. Par ailleurs, il est vrai que l’utilisation de la musique dans les films de la Nouvelle Vague était nouvelle et différente : on ne lui demandait pas d’être redondante et de suivre l’action. Au contraire, elle suit un chemin parallèle, voire éloigné de ce que l’image propose. C’est cela qui me parait intéressant.

 

Dominique Lemonnier : C’est une musique avec une identité propre, très instrumentale. Georges Delerue par exemple était de formation complètement classique. Nous avons d’ailleurs, après l’album consacré à la Nouvelle Vague, interprété son premier quatuor.

 

Quelle a été l’inspiration du thème de votre nouvel album, Divine Féminin ?

Dominique Lemonnier : C’est une idée qui me tenait à cœur depuis pas mal de temps. J’avais envie d’un programme autour des héroïnes tragiques et des destinées féminines risquées, audacieuses, hors normes. C’est pourquoi j’ai construit ce programme autour de Medeamaterial de Pascal Dusapin, ce qui m’a permis d’ouvrir à chaque fois des tableaux sur des identités féminines différentes, mais toujours sulfureuses, dramatiques, meurtrières, passionnées, pulsionnelles, hystériques, victimes… J’aimais aussi beaucoup le titre que j’avais trouvé pour ce programme : Divine Féminin. Nous avons réfléchi alors avec Alexandre aux musiques qui pourraient le mieux coller à ce thème.

 

Alexandre Desplat : J’avais envie depuis longtemps de travailler sur la musique de films américains. Je trouvais que ce projet ouvrait vraiment des perspectives, un vivier extrêmement riche d’héroïnes américaines : Ingrid Bergman, Janet Leigh, Sharon Stone…

 

Dominique Lemonnier : Le thème étant universel, on peut le décliner très librement. Retrouver Virgin Suicides, ou encore The Hours, avec l’hommage de Philip Glass à Virginia Woolf… Tout était possible.


Pourquoi avoir choisi des compositeurs tels que Goldsmith ou North ?

Alexandre Desplat : D’abord parce que ce sont des compositeurs que j’aime beaucoup, qui font partie de mon panthéon, au même titre que Waxman, Herrmann ou Williams, pour les américains. The Misfits (Les Désaxés), c’est un film que j’aime beaucoup. John Huston est un réalisateur génial. Il se trouve d’ailleurs qu’il y a un lien avec Chinatown, puisque Huston y tenait le rôle du père de Faye Dunaway ! Encore une boucle… The Misfits, c’est un film maudit, les trois acteurs trouveront la mort peu de temps après, mais c’est aussi le film qui selon nous permettait le mieux de cerner le personnage de Marilyn Monroe. Et la musique avait une matière forte et belle pour être transposée pour le Quintet. Je glisse dans cette transcription I’m Through With Love, tiré de Some Like It Hot (Certains l’Aiment Chaud), en hommage à Marilyn, avant de revenir à la musique des Misfits. C’est cela qui est amusant dans la transcription, ce jeu de déformation. Il ne s’agit pas seulement d’une transcription littérale, je m’amuse à casser les tempi, à inventer des introductions, des liaisons, à faire des digressions…

 

Le fait de travailler sur la musique d’autres compositeurs peut-il avoir une influence sur la vôtre ?

Alexandre Desplat : Evidemment, c’est tout à fait crucial. C’est même devenu quelque chose de nécessaire : quand je marque une pause dans mon travail pour l’image, j’ai besoin de retrouver ce travail de concentration et de recherche pour le concert, parce que je sais que je vais beaucoup apprendre. J’ai la chance d’avoir accès aux partitions, grâce à Colette Delerue pour celles de Georges, ou à des camarades de Los Angeles, qui ont en leur possession des partitions de Goldsmith ou de Williams… On ne trouve pas ces partitions dans le commerce, on ne peut donc pas les acheter ! Autant on trouve celles de Ravel et Debussy, mais rien en ce qui concerne la musique de film… Le fait de pouvoir étudier sur le papier, de se plonger dans la partition des Misfits, par exemple, c’est quelque chose de très émouvant et très enrichissant. Ce sont toujours des partitions écrites avec rapidité, un rythme que réclame le cinéma, mais il est fascinant de voir la précision, les idées, les ratures… Je continue à étudier ces partitions avec gourmandise !

 

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Plusieurs orchestrateurs sont intervenus sur les arrangements pour Divine Féminin ?

Alexandre Desplat : Oui, tout à fait. Je suis directeur musical sur ce projet, donc une fois que j’ai choisi avec Dominique les pièces que l’on va transcrire, on décide d’une ligne esthétique, des sonorités qu’on va utiliser à tel ou tel moment de la pièce, comment on va donner le thème à la contrebasse ou au violoncelle… Une fois que j’ai choisi toute cette dialectique, je confie ce travail, pour des questions de temps, à des gens très talentueux, qui sont mes orchestrateurs habituels : Jean-Pascal Beintus, Sylvain Morizet et Nicolas Charron, avec lesquels je travaille depuis quelques années maintenant, et qui ont aussi un bon sens de ce que j’aime dans le travail d’orchestration et de quelle manière j’ai envie d’aborder ce travail-là. Ce sont donc des personnes très précieuses pour moi. Mais c’est vraiment une question de temps : j’avais fait la majorité des transcriptions pour le premier spectacle…

 

Dominique Lemonnier : Il faut souligner aussi que certaines transcriptions sont plus littérales que d’autres, celles d’Herrmann par exemple, notamment pour Psycho. Alexandre prend en charge surtout les transcriptions plus imaginaires, plus éloignées des originales, comme Chinatown par exemple, qui s’est révélé très complexe à élaborer. Comme son emploi du temps est assez surchargé, il est effectivement précieux de pouvoir compter sur des personnes qui sont également des instrumentistes (Jean-Pascal Beintus et Nicolas Charron sont contrebassistes) et passionnés de musique de film. Je voudrais en profiter pour remercier aussi mes musiciens, Anne Villette au violon, Estelle Villotte à l’alto, Raphaël Perraud au violoncelle et Philippe Noharet à la contrebasse, qui sont des instrumentistes absolument extraordinaires, d’un esprit très ouvert, prêts à jouer ce jeu avec nous, ce qui n’est pas évident (certains sont de super solistes dans de grands orchestres). Ils sont toujours prêts à chercher de nouvelles sonorités, de nouveaux modes de jeu, ils ont la patience d’essayer des transcriptions qui ne fonctionnent pas toujours, il faut alors reprendre tout depuis le début… C’est un long travail de création car nous partons de rien, et pour arriver au résultat qui se trouve sur le disque, il y a eu des heures et des heures de travail !

 

Alexandre Desplat : Oui. Au-delà du travail, nécessaire à n’importe quelle formation de chambre, qui relève de l’horlogerie suisse la plus complexe et la plus pure, il y a surtout cette notion de travail sur ce qui n’existe pas, ce n’est pas comme lorsqu’on s’attaque à un répertoire connu et déjà joué depuis le plus jeune âge…

 

Dominique Lemonnier : Cela nécessite beaucoup de patience et d’ouverture d’esprit, de désir aussi. Sinon, l’entreprise se révèle beaucoup trop difficile pour les musiciens.

 

Le processus est-il différent lorsqu’il s’agit de nouveaux arrangements de vos propres compositions ?

Alexandre Desplat : Non, même si sur Birth, c’était un peu plus facile car la formation est assez proche de l’original, même s’il n’y a pas de flûte ni de cors… C’était assez simple à transposer. Mais, honnêtement, ce n’est pas ce qui me passionne le plus… Revisiter mes œuvres, je ne trouve pas cela indispensable, j’apprends plus en revisitant celles des autres… surtout quand ils sont très bons !

 

Quels sont les prochains projets du Traffic Quintet ?

Dominique Lemonnier : Un nouveau spectacle. Le 2 mars prochain, à la Cité de la Musique, nous allons faire un spectacle appelé Eldorado qui s’articulera autour de compositeurs comme Johnny Greenwood, Philip Glass, associés à une partie un peu plus jazz avec des morceaux de Miles Davis et Duke Ellington. Il y un point d’ancrage par rapport à Divine Féminin, puisque le thème est ici le rêve américain. On reprendra notamment Chinatown dans ce spectacle.

 

Alexandre, nous avons appris aujourd’hui même votre nomination aux Césars pour le film de Polanski…

Alexandre Desplat : Je suis surtout heureux pour le film, qui a reçu de nombreuses nominations, et pour Roman, qui a eu une année douloureuse. Je suis content que le film ait été vu et apprécié, et qu’on se rende compte que ce film fait partie du top 10 des films de Roman Polanski. C’est une œuvre vraiment remarquable.

 

Est-ce à cause de The Ghost Writer que vous avez retravaillé Chinatown pour Divine Féminin ?

Alexandre Desplat : Non, pas du tout, c’est un hasard total. Nous avons travaillé sur Chinatown bien avant que Roman ne me contacte pour The Ghost Writer. Le programme a été pensé en 2008, même si l’enregistrement du disque date de décembre 2009.

 

Dominique Lemonnier : Monter un programme nous prend de toute façon environ deux ans, entre les transcriptions, la conception du projet lui-même et le travail sur les images avec les vidéastes… C’est presque aussi long que de faire un film !

 

Alexandre Desplat : Oui, c’est vrai. Sans compter tout le travail de réflexion en amont, qui s’étend parfois sur plusieurs années… Deux ans, pour monter un spectacle et faire un album me paraît assez normal.

 

Vous n’avez pas l’intention de vous arrêter là ?

Dominique Lemonnier : Non, ce qui tend à me surprendre moi-même, car je n’étais pas au départ une spécialiste de la musique de film ! Mais je prends vraiment beaucoup de plaisir et d’intérêt, et de plus en plus, à sortir ces musiques de l’ombre et à les faire vivre différemment. Par exemple, pour Eldorado, j’ai adoré découvrir la musique de There Will Be Blood. Moi qui aime beaucoup la musique contemporaine, je trouve intéressant d’élargir le spectre des sonorités, jusqu’à en toucher certaines très modernes. Et surtout, c’est une source inépuisable, donc aucune raison de s’arrêter !

 

 


Entretien réalisé le 21 janvier 2011 par Olivier Desbrosses

Transcription : Stéphanie Personne

Illustrations : © Traffic Quintet

Remerciements à Sébastien Belloir, ainsi qu’à Alexandre et Dominique pour leur gentillesse et leur disponibilité