Cécile Corbel et le petit monde d’Arrietty

Press Room | Interviews | Par Sébastien Faelens | Publié le 25/12/2010   

  1. Une rencontre fortuite
  2. Une amitié impossible

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C’est une rencontre que nous fait vivre le film : Arrietty, jusqu’à présent cachée avec sa famille sous la maison de la grand-mère de Sho, est amenée à côtoyer ce dernier. Même s’il ne lui veut aucun mal, les Chapardeurs savent bien qu’une relation avec les humains est impossible. Alors que les deux jeunes adolescents ont noué une amitié indéfectible, ce n’est qu’une question de temps avant que les parents d’Arrietty décident de partir.

 

Studio mythique de l’animation japonaise, et pour cause, Ghibli continue d’émerveiller encore et toujours le monde entier avec des personnages forts, des scénarios intelligents et ses thèmes riches qui ne cessent de se développer. Evidemment, tout le monde connaît les figures de proue de ce navire insubmersible : entre les réalisateurs Hayao Miyazaki et Isao Takahata, le producteur Toshio Suzuki, en homme avisé, parvient à trouver LA formule qui transforme chaque métrage en œuvre incontournable. Si Joe Hisaishi se trouve systématiquement associé à Miyazaki, il arrive à Takahata de travailler avec divers compositeurs. Dans le cas de Karigurashi No Arrietty (Arrietty, le Petit Monde des Chapardeurs), premier film de Hiromasa Yonebayashi et adaptation de The Borrowers de Mary Norton, c’est de l’autre côté du globe que Suzuki a trouvé une illustration musicale.

 

Le cocon familial, la relation avec son environnement et le respect de l’autre sont les thèmes forts développés dans le scénario de Hayao Miyazaki, notions reprises à bras le corps par au moyen d’une musique à la sensibilité à fleur de peau. L’élégance et la délicatesse de la partition véhiculent ces valeurs et ces émotions de manière très naturelle : l’aspect très tactile et instinctif de la composition y est sans doute pour beaucoup, les instruments utilisés par la musicienne et ses complices apportant un son rafraîchissant proche de l’image et des personnages. Baignée dans la musique depuis toujours mais nouvelle venue dans le monde de la musique de film, la musicienne raconte comment elle est arrivée sur ce projet et nous présente le résultat de cette collaboration hors du commun.

 

cecile-corbelPourriez-vous nous résumer votre parcours musical ?

Je suis née en Bretagne il y a trois décennies. J’ai toujours été attirée par la musique. Mes parents étaient mélomanes et je me souviens avoir passé des heures à fouiner parmi les disques vinyls de leur collection : musique classique, chanson française, jazz… Un peu de musique celtique aussi. J’ai appris à jouer un peu de guitare étant enfant, mais c’est à l’adolescence que j’ai eu le vrai coup de foudre pour la harpe celtique, sans me douter que cet instrument prendrait tant de place dans ma vie. Je ne voulais pas devenir musicienne, mais j’aimais composer et inventer des airs. J’ai appris la musique de manière très orale, une grande place étant laissée à l’improvisation, et j’étais très attirée par les musiques celtiques, médiévales ou méditerranéennes.

 

Je suis arrivée à Paris pour des études d’archéologie et d’histoire de l’art, et j’ai rencontré des musiciens dans les pubs et cafés bretons de la capitale. De fil en aiguille, je me suis produite dans les bars, dans de petites salles. Je jouais aussi dans la rue pour payer mon loyer d’étudiante… J’ai terminé mes études et la musique a pris alors toute la place dans ma vie. En 2003, j’ai pu enregistrer une première maquette et j’ai rencontré Simon Caby, musicien et arrangeur qui travaille avec moi depuis. Ensemble, nous avons produit mes trois premiers albums (distribués en France par Keltia Musique) et j’ai eu la chance de jouer avec mes musiciens un peu partout dans le monde : en Europe mais aussi en Australie, aux Etats-Unis, en Birmanie… L’aventure au Japon avec le studio Ghibli a quant à elle commencé il y a un an et demi.

 

Le marché japonais est auto-suffisant, et pourtant les Japonais sont curieux d’autres cultures. Par exemple, l’écriture de Joe Hisaishi est parfois très occidentale, voire française, puis c’est vous que Ghibli vient chercher…

Les Japonais sont très mélomanes et très cultivés musicalement, cela m’a impressionnée à chaque séjour que j’ai pu faire dans ce pays. J’admire le dynamisme de leur industrie musicale (même si je n’aime pas beaucoup ce mot) : elle est très créative dans tous les genres musicaux. Je suis une grande admiratrice de Joe Hisaishi, sa musique est en partie à l’origine de ma passion pour les films du studio Ghibli. Je crois que Toshio Suzuki, le producteur en chef du studio, avait envie de musique celtique pour ce film et c’est une succession de hasards et coïncidences qui m’ont amenée sur ce projet. Début 2009, alors que mon disque venait de sortir en France, j’ai souhaité en envoyer un exemplaire au studio Ghibli. C’était un geste de fan, naîf, pour les remercier pour leurs films, un cadeau… Je n’avais pas mis d’adresse sur mon envoi, juste un petit mot de remerciement pour ce studio qui m’a tant fait rêver et m’inspire au quotidien. Le hasard a voulu que mon disque arrive à destination, atterrisse sur le bureau de Toshio Suzuki et qu’il l’écoute, au moment même ou il cherchait désespérément ce que pouvait être la musique du futur film. À cette époque là, le studio était au début de la production de Karigurashi No Arrietty. Je crois que la harpe, ma voix, et les arrangements que Suzuki avait découvert sur mon album SongBook Vol. 2 l’ont séduit. Il a fait écouter l’album au réalisateur Hiromasa Yonebayashi et quelques jours plus tard, j’ai reçu un premier mail. C’était une première pour eux de travailler avec un musicien occidental, je pense que seul Suzuki a eu à l’époque la vision que cette collaboration pouvait fonctionner artistiquement mais aussi «humainement». Nous sommes très fiers d’avoir réussi ce challenge.

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Quels sont vos films préférés du Studio Ghibli ?

Difficile de répondre à cette question… J’aime vraiment tous leurs films, même les films «pré-Ghibli» de Isao Takahata et Hayao Miyazaki. Je les ai tous vus plusieurs fois. J’ai une tendresse en particulier pour Tonari No Totoro (Mon Voisin Totoro) qui, étrangement, me ramène à des scènes et situations de ma propre enfance. J’aime également Omoide Poroporo (Souvenirs Goutte à Goutte), pour la douceur avec laquelle s’articule le récit, la relation à la nature et le lien du personnage principal avec son enfance. C’est un thème qui me touche beaucoup car j’essaye de ne rien oublier de l’enfant que j’étais.

 

Vous sentez-vous proche de la «fibre écologique» qui imprègne la filmographie du studio Ghibli ?

C’est un thème qui revient souvent dans l’œuvre de Takahata et Miyazaki et je m’en sens proche. Leur approche de l’écologie dans Heisei Tanuki Gassen Pompoko (Pompoko), Omoide Poroporo ou Mononoke Hime (Princesse Mononoké) par exemple, est intéressante car toujours reliée à l’humain : comment concilier le progrès technique, le «confort» de la civilisation, et les paysages, les croyances, la «magie» du monde ancien.  Miyazaki n’oppose pas les deux de manière frontale, il y a toujours un balancement, une réflexion, ce n’est jamais caricatural. Ce balancement, je l’ai senti au Japon lors de mes séjours : tradition et modernité sont extrêmement mêlées dans les paysages et les habitudes ; les villes sont tentaculaires mais la nature est aussi très  puissante sur l’archipel. C’est un pays très paradoxal de ce point de vue et je pense qu’ils ont aujourd’hui les armes pour mener une vraie réflexion sur l’écologie à échelle mondiale, sur l’empreinte de l’homme dans son milieu. Les films du studio Ghibli participent certainement à ces prises de conscience.

 

Comment était-ce de travailler avec ce studio ?

J’ai beaucoup travaillé avec le réalisateur, avec Suzuki qui est un vrai décideur et chef d’équipe, mais aussi avec beaucoup de gens du studio (équipe internationale, directeur musical…). Nous avons tout enregistré en France et nous allions régulièrement à Tokyo pour discuter de l’avancée du film, du choix des musiques à l’image… Il y a donc eu beaucoup d’allers retours entre Paris et Tokyo, mais toujours une grande fluidité dans les échanges. Ghibli nous a vraiment épaulés et associés à chaque étape de la production. Nous avons vu toute la création du film, depuis les premiers dessins en noir et blanc jusqu’au doublage et à la promotion du film durant l’été 2010 pendant 50 jours à travers le Japon. C’est évidemment un grand honneur et un beau cadeau d’avoir pu découvrir le studio Ghibli «de l’intérieur» et d’avoir côtoyé les gens passionnants qui le font vivre.

 

image-album-150x126Quelle sensibilité vous rapproche du film et que vous a-t-on demandé en termes musicaux ?

Pour moi, Karigurashi No Arrietty est une histoire celtique : le thème des lutins qui vivent sous les maisons des hommes me rappelle les contes irlandais et bretons de mon enfance. Je pense que Mary Norton, l’écrivain britannique dont est inspiré le scénario de ce film, avait cela en tête dans les années 50, lorsqu’elle écrivit l’histoire des Borrowers. J’étais donc très familière avec le personnage d’Arrietty et j’ai la sensation qu’elle m’a accompagné pendant toute la création des musiques. J’ai essayé de rester moi-même dans le travail de composition. Ghibli avait aimé mon disque, il ne fallait rien changer à mes habitudes de travail pour ne pas les décevoir. J’ai donc travaillé avec Simon Caby et mes musiciens habituels, avec les mêmes instruments et ma sensibilité. Nous avons gardé des arrangements assez sobres, pas d’orchestre symphonique, mais un quatuor à cordes, des instruments traditionnels (flûtes, cornemuses, guitare folk, percussions irlandaises…). Ma voix et ma harpe sont le fil conducteur pour chaque thème. D’habitude, je raconte mes propres histoires dans mes chansons ; ici, Ghibli m’avait juste fourni les histoires et il suffisait de me laisser porter.

 

soundtrack-album-150x126Ghibli m’a laissée très libre artistiquement : presque chaque proposition que nous avons pu faire a été validée. Le réalisateur  m’envoyait de courts poèmes d’une dizaine de lignes au maximum, dans lesquels il me décrivait en quelques mots les émotions qu’il fallait faire passer dans les musiques. Il n’a jamais imposé d’instrumentation ni donné de références musicales précises. Les poèmes donnait simplement des couleurs, des sensations, qui m’ont guidée pour composer. Il y a ainsi un thème pour le jardin, un autre pour la pluie, un autre pour le personnage de Spiller, pour Sho et Arrietty ou encore pour la maison de la famille d’Arrietty etc… Plus d’une vingtaine de thèmes ont ainsi été créés, sous forme de chansons avec couplets et refrains, et nous nous sommes dans un second temps inspirés de ce «cahier de tendances» pour créer le score et dériver plein de thèmes instrumentaux.

 

Il y a d’ailleurs une tradition éditoriale : l’édition de l’image album puis du soundtrack album

Ghibli a l’habitude de travailler ainsi. La première «commande» se fait toujours sous forme de chansons. L’image album est sorti en avril 2010, la BO à proprement parler est sortie en même temps que le film dans les salles japonaises, le 17 juillet 2010. L’avantage de ce système est de pouvoir laisser d’abord libre cours à l’imagination et de développer des thèmes et mélodies chantées. C’est très créatif.

 

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