Miklós Rózsa, un cantor à Hollywood
- De la Puszta à Leipzig
- Le maestro des grands studios
- Direction d'orchestre et réenregistrements
Sous sa propre baguette, la musique de Rózsa possède naturellement ce caractère décidé et ce tranchant que l’on reconnaît immédiatement. N’hésitons pas à l’affirmer : jusqu’à présent, elle n’a été parfaitement dirigée que par lui-même. Même le disque dirigé pour RCA par l’excellent Charles Gerhardt dans la série des Classic Film Scores n’est pas exempt de quelques empâtements occasionnels.
Deux exemples précis suffiront à illustrer à quel point le maître dirigeait admirablement sa musique. Réécoutons tout d’abord l’Epilogue de Quo Vadis, dans le réenregistrement réalisé en 1977 sous sa direction. On ne sait ce qu’il faut le plus admirer ici : la manière dont Rózsa sait prolonger le chant de pupitres en pupitres, les équilibres dynamiques au sein de l’orchestre, la respiration qu’il maintient au long des différentes sections qui composent la pièce, l’élan mélodique soutenu jusqu’aux dernières mesures… Gageons qu’il faudra attendre longtemps avant de retrouver sous une autre baguette ce mélange de souplesse et de précision dans les phrasés qui est indispensable à l’expression du « chant rózsacien ».
Dans la version enregistrée en 1975 avec le Royal Philharmonic, le Finale de Diane (Diane de Poitiers) présente une difficulté d’un autre ordre. C’est un lent crescendo où il faut savoir étager les immenses vagues orchestrales successives menant à l’apothéose finale, en conservant à la musique sa noblesse et sa flamme. L’art du chef est donc de savoir construire une architecture parfaitement rigoureuse, faite d’expositions, ré-expositions et croisement de lignes mélodiques, dans un climat émotionnel de plus en plus exalté. Là encore, rigueur et passion.
Autre point d’achoppement : l’homogénéité du tempo, nécessaire pour que le discours mélodique avance naturellement, sans à-coup ni précipitation, pour éviter que cette musique de muscle et de nerfs ne devienne désarticulée et molle. En effet, comme celle d’Albert Roussel, également contrapuntique et pleine d’énergie, la musique de Rózsa doit être toujours sous tension, soutenue par une scansion très ferme et des lignes parfaitement claires, sous peine de devenir pesante ou chaotique (cf. certains passages des disques de James Sedares ou le naufrage de la fin de la Valse de Madame Bovary dans l’enregistrement d’Elmer Bernstein !).
La comparaison du thème accompagnant le vol du génie de The Thief Of Bagdad (trombones et timbales), sous la baguette de Rózsa puis sous celle de Bernstein (pourtant à la tête du même orchestre) se passe là encore de commentaires. Empressons-nous d’ajouter que les enregistrements réalisés par le musicien américain comportent néanmoins bien des passages superbes !
La qualité extraordinaire des enregistrements, surtout anglais, de Rózsa doivent aussi à la forte complicité unissant le compositeur et les musiciens, pour beaucoup familiers de sa musique et entretenant avec lui des relations très chaleureuses, comme en ont témoigné ceux qui ont assisté aux sessions. Ces réenregistrements de partitions parfois anciennes permettent aussi d’entendre sa musique dans une qualité acoustique satisfaisante, les prises de son des années quarante/cinquante et l’acoustique très sèche des studios hollywoodiens, avec leur image sonore plutôt étriquée, ne rendant pas toujours justice à la splendeur orchestrale des partitions de Rózsa. Il suffit pour s’en convaincre de comparer le Prélude de A Double Life enregistré en mono pour le film en 1948 et la version de 1975.
Les suites réenregistrées par le compositeur ont aussi l’intérêt majeur de nous offrir sa musique telle que lui-même l’a conçue (et parfois il est vrai recréée), indépendamment des contraintes cinématographiques. Les Finale de Ben Hur et de Diane mentionnés plus haut, deux sommets de sa musique, ont été en partie reconstruits pour le disque, par réarrangement de morceaux tirés de la bande originale.
Article publié sur Trax Zone en avril 2007 pour le centenaire de la naissance du compositeur et révisé en décembre 2009.
Photographies : DR.









