Jerry Fielding, du swing à l’avant-garde
- Introduction
- Du jazz avant tout
- Le cinéma, enfin
- La décade prodigieuse
C’est assez tardivement que Fielding s’imposera au cinéma, et il continuera d’ailleurs à composer régulièrement pour la télévision (Star Trek, Mission : Impossible, Mannix…). Il avait ainsi 40 ans et une carrière déjà longue derrière lui quand Otto Preminger lui proposa en 1962 de composer la musique de son film Advise & Consent (Tempête à Washington), une étude très acide des mœurs politiques américaines.
C’est peut-être ici le lieu de souligner un point important : il était assez fréquent pour un musicien à cette époque d’avoir derrière lui un parcours déjà riche dans le domaine de la musique de concert ou de scène (ballet, théâtre, musical), et de débuter au cinéma avec un style musical déjà bien défini. C’est le cas de la plupart des grands hollywoodiens de l’âge d’or, Bernard Herrmann, Miklos Rozsa, Max Steiner, Erich Wolfgang Korngold, et de musiciens comme Alex North ou Maurice Jarre. On néglige peut-être aujourd’hui l’importance d’une telle période créative, même brève, pour permettre au jeune compositeur de se situer par rapport à ses aînés, d’apporter des éléments de réponse personnels aux questions centrales du langage et du style, d’aborder de manière relativement libre l’acte de composer, avant de se soumettre aux règles et aux contraintes de la musique pour l’image.
Cette première expérience de composition pour le grand écran donne à Fielding l’opportunité d’aborder un matériau plus ambitieux que ses programmes de télé ou de radio. Le musicien ressent sans doute le besoin d’approfondir ses
connaissances en matière d’écriture orchestrale et de s’approprier certaines techniques de la musique contemporaine «sérieuse». C’est ainsi qu’il décide de suivre à Los Angeles l’enseignement d’Ernest Toch et celui de Mario Castelnuovo-Tedesco à l’USC. Compositeur au style néo-classique, Tedesco compta parmi ses élèves une quantité impressionnante de musiciens américains, qui évoluèrent par la suite dans des domaines variés et parmi lesquelles on peut citer Jerry Goldsmith, John Williams, Marty Paich et Leroy Holmes. Toch, un des musiciens les plus en vue de l’avant-garde allemande des années vingt et trente, compositeur d’une vaste culture, ouvert aux courants de la musique contemporaine, fut un autre pédagogue très écouté, qui eut par son enseignement un rôle certain dans l’ouverture de la musique de film américaine au langage du vingtième siècle. Il suffit de mentionner que des compositeurs aussi remarquables qu’Alex North et Hugo Friedhofer avaient déjà été vingt ans plus tôt ses élèves. Ces deux représentants de la musique savante européenne fourniront à Fielding des bases solides pour l’écriture symphonique. Son langage musical, assez conventionnel jusque là, va s’enrichir et se complexifier de manière notable. Le musicien peut alors atteindre sa pleine maturité et disposer des moyens musicaux pour exprimer une personnalité exigeante et ambitieuse.
Il suffit pour s’en convaincre de comparer sa partition pour le film de Preminger et celle de The Wild Bunch (La Horde Sauvage), le célèbre western de Sam Peckinpah, qui est le premier témoignage majeur de cette nouvelle manière (entretemps, le compositeur a essentiellement travaillé pour la télévision). La première est une musique de film assez typique de l’époque, agréable mais guère originale (à quelques moments près), alors que la seconde est une œuvre frémissante de vie, d’une fraicheur étonnante, où le compositeur impose à chaque page un ton nouveau et très personnel. Un chef d’œuvre qui contient à la fois des passages dune haute virtuosité orchestrale (Assault On The Train), d’un grand raffinement harmonique (Dirge And Finale) ou d’une simplicité bouleversante (Aurora Mi Amor). De son expérience du jazz et de la variété, Fielding tire une capacité à absorber les influences populaires, ici mexicaines, pour les restituer dans un langage orchestral parfaitement abouti, redéfinissant par la même occasion les conventions de la musique de western (comme le faisait de son côté un Jerry Goldsmith en partant, lui, de la musique contemporaine). Avec ce film, qui eut un retentissement considérable par sa violence et sa nouvelle manière de filmer le western, la carrière cinématographique de Fielding décolle vraiment. Hélas, elle durera à peine plus d’une dizaine d’années, jusqu’à son décès prématuré en 1980.






