Le Voyage en Ballon : la France vue du ciel

Chroniques | Disques | Par Stéphane Abdallah | Publié le 15/09/2009   

cd-le-voyage-en-ballon-150x150LE VOYAGE EN BALLON (1960)

STOWAWAY IN THE SKY

Compositeur :

Durée : 57:42 | 13 pistes

CD : Disques Cinémusique

★★★★☆

 

 

Bien qu’un peu oublié aujourd’hui, Le Voyage en Ballon, sorti en 1960, s’est acquis une belle reconnaissance internationale et est encore considéré par beaucoup comme un classique du film pour jeune public. Réalisé par Albert Lamorisse, déjà créateur du poétique Ballon Rouge en 1956, le film suit les mésaventures d’un jeune garçon et de son grand père aéronaute, voyageant en ballon à travers la France.

 

La très belle musique de a connu un réel succès d’estime auprès de quelques amateurs éclairés, et au travers de plusieurs éditions vinyle, aujourd’hui très recherchées, puis d’une version CD japonaise (hélas incomplète) sortie dans les années 90. L’éditeur canadien Disques Cinémusique nous en offre aujourd’hui une édition intégrale remasterisée, accompagné d’un livret de Christian Texier, passionné des musiques écrites pour le cinéma français de cette période et fin connaisseur de l’œuvre de Prodromidès.

 

C’est tout le charme rétro d’un certain cinéma, populaire et intelligent, sans prétention excessive, que l’on retrouve dans la musique de Prodromidès : qualité mélodique, finesse de l’instrumentation, sens de la couleur, et surtout beaucoup de fraîcheur. Remarquée et saluée à la sortie du film, la contribution de Prodromidès est, il est vrai, bien mise en valeur dans la bande-son, en particulier sur les vues aériennes où  rares sont les autres éléments sonores (dialogues, bruitages) qui interfèrent avec la musique.

 

La partition est écrite pour chœur d’hommes et grand orchestre, avec le concours de plusieurs solistes, dont douze guitaristes ! L’enregistrement a été réalisé à Paris à la salle Wagram (une époque révolue) sous la direction d’André Girard, qui collabora à plusieurs reprises avec Prodromidès, et assura notamment la création de l’une de ses œuvres orchestrales les plus connues, l’oratorio télévisé Les Perses.

 

poster-stowaway-in-the-sky-237x300Le film s’attachant à montrer la beauté des différentes régions françaises, la musique est ici chargée d’évoquer les paysages et le caractère de chacune, ce qui en fait, si l’on veut, une sorte de pendant cinématographique à la Suite Française de Darius Milhaud. Le compositeur a d’ailleurs parlé de sa partition comme d’un «grand poème symphonique sur la France». Pour chaque grande étape, il nous livre donc un tableau musical autonome, cohérent, avec ses formules instrumentales et ses couleurs distinctives. Si certaines pages ont évidemment une couleur «provinciale» marquée, le musicien a su éviter le folklorisme appliqué ou l’image d’Epinal (il n’y a pas de citations d’airs ou de chansons populaires).

 

Toute la partition est construite autour d’un thème principal en forme de valse, d’une remarquable joliesse, le genre de petite mélodie qu’on n’est pas près d’oublier quand on l’a dans l’oreille. Associé au ballon et à son envol, ce thème d’une simplicité et d’une innocence légèrement nostalgique connaîtra de nombreuses variations au fil du voyage. Il est exposé dès l’Introduction, après une sonnerie de cuivres alternativement solennelle et joyeuse (évoquant le fameux carillon de Béthune, où le film démarre), par un piano punaisé à la sonorité «bastringue» très caractéristique. A l’opposé, une pièce comme Provence nous en offre une version pour cordes toute de lumière et de tendresse, tandis qu’Envol privilégie l’élégance et le raffinement, avec un accompagnement léger des bois, du clavecin et du glockenspiel.

 

Si le style général de la musique évoque la légèreté et la fantaisie des musiques de films françaises de l’époque (comme dans le réjouissant Ballet de la Chemise Blanche ou Les Vosges), Prodromidès nous rappelle par endroit qu’il est aussi un musicien très instruit et s’autorise quelques savants écarts. Des séquences comme Paris ou Poursuite en Bretagne rappellent le style «populaire» d’autres musiques de film du même compositeur (comme Archimède le Clochard), mais on est saisi par la noblesse et l’ampleur de pages comme Les Grands Voiliers et par l’atmosphère mystérieuse et presque hiératique des Alpes. Deux pièces qui traduisent l’émerveillement du jeune héros en même temps qu’une «poésie de la nature» qui rappelle Charles Koechlin. Prodromidès rend également un hommage non déguisé à la musique de chambre de Debussy avec la douceur suave de Chenonceaux, et son écriture discrètement «musique ancienne». Enfin, avec La Camargue et ses taureaux, les choses prennent une tournure délicieusement épique, un peu hispanisante, guitares et cuivres guerriers en avant, autour d’un thème puissamment martelé.

 

Néanmoins, tout au long de la partition, Prodromidès reste fidèle au ton du film, évoquant avec beaucoup de sensibilité l’univers de l’enfance, l’enthousiasme et la joie de la découverte. Il dose avec une grande délicatesse les couleurs et les effets instrumentaux selon les séquences (écoutez les petits col legno dans l’introduction du Ballet de la Chemise Blanche), en évitant toute surcharge hollywoodienne. En cela, il se rattache clairement à un certain style français d’élégance et de transparence orchestrale. L’orchestre au grand complet n’est d’ailleurs qu’assez rarement utilisé, le compositeur préférant souvent isoler des instruments solistes et travailler en «timbre cru» (pratique qui caractérisait aussi Maurice Jarre à la même période).

 

La musique du Voyage en Ballon est complétée sur ce CD par l’une des premières compositions de Prodromidès pour l’écran, celle d’un court métrage de 1955, Un jardin public, mettant en scène le mime Marceau. D’une écriture plus concentrée et moins extravertie que celle du Voyage en Ballon, cette musique pour petit orchestre n’en possède pas moins de très jolis moments.

 

Une très belle découverte donc, ici restituée dans une qualité sonore satisfaisante pour l’époque, avec des timbres incisifs et une image stéréo assez ample. A cela s’ajoute le plaisir de voir un label français (pardon, francophone) s’intéresser aux vieux trésors qui dorment parfois dans certains fonds d’archives ou de tiroirs.

TRACKLISTING


FICHE TECHNIQUE


Direction d’orchestre : André Girard

Studio d’enregistrement : Salle Wagram, Paris, France

cd film