L’hymne au cow-boy solitaire de Goldsmith

Chroniques | Disques | Par David Hocquet | Publié le 24/08/2009   

cd-lonely-are-the-brave-150x150LONELY ARE THE BRAVE (1962)

SEULS SONT LES INDOMPTÉS

Compositeur :

Durée : 61:35 | 24 pistes

CD : Varèse Sarabande

★★★★☆

 

 

Lonely Are The Brave (Seuls sont les Indomptés) semble être le seul film remarquable du touche-à-tout David Miller, qui a ici été capable de transcrire simplement, sobrement et précisément le scénario de Dalton Trumbo, regard désenchanté sur les derniers jours d’un cow-boy solitaire, rétif à l’enfermement et à l’autorité. C’est aussi le premier grand film de , 1962 étant en quelque sorte l’«année de naissance» du compositeur pour le grand écran, avec ce film mais également le Freud de John Huston.

 

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Les premiers moments du film en disent beaucoup sur le sens général du récit : passé le logo Universal, la caméra montre un Kirk Douglas rêveur, nonchalamment allongé, observant le vol des avions de chasse zébrant le ciel. Sa jument patiente à deux pas. L’icône parfaite du western, si ce n’est le bruit des réacteurs saturant la bande son. Voilà donc le paradoxe posé. L’intervention de dans cette brève scène d’introduction est d’une grande subtilité : il glisse subrepticement les premières notes du thème du héros à la guitare (Lone Cowboy), un hymne mélancolique à la liberté, sur un accord de cordes en sourdine. Ces quelques notes présentent superbement et délicatement l’âme du personnage.

 

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Le générique (Main Title) permet le développement complet du thème de Jack Burns, affirmant avec l’image en mouvement son identité pleine et entière de personnage témoin d’un passé révolu, évoluant avec fierté et détermination. Un thème principal énoncé clairement à la trompette, une ambiance de folklore américain (dans le style établi par Elmer Bernstein dans The Magnificent Seven [Les Sept Mercenaires]) et mexicain (la frontière n’est pas loin). Le décor sauvage est sublimé par une élégie (choral de cors puis élégie des cordes dans 3M81) qui annonce déjà le superbe hommage du compositeur à Los Angeles dans Fireworks). Après ce moment enthousiasmant évoquant le western mythologique, il est d’autant plus surprenant de voir Jack obligé de traverser avec sa jument une route saturée de voitures.

 

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Parfois joué à l’harmonica, le thème de Jack le suivra tout au long du film : il est présent dans pratiquement chaque intervention musicale, en contrepoint avec les autres personnages ou son environnement. Il est remarquable de constater à quel point Goldsmith est capable de souligner, à partir d’un thème unique, toutes les nuances de ce personnage. La scène de bagarre provoquée par Jack pour aller en prison et y libérer son meilleur ami (Barrom Brawl), contient les moments orchestraux les plus virtuoses, le compositeur déployant des sonorités «barbares» proches d’un Sacre du Printemps et surtout de certaines œuvres d’Edgar Varèse, ces sublimes orgies sonores. La fin de la séquence est, par contraste, plus festive quand la police l’emmène enfin au poste, en imitant avec ironie la musique de mariachi. Ce côté léger, presque insouciant, représente aussi un aspect de l’extraordinaire personnalité de Jack. Même en prison, alors qu’il subit les violences du maton qu’il a provoqué, puis échoue à convaincre son ami de risquer l’évasion, son thème domine. Ces provocations et cet échec sont ceux de Jack, issus de sa personnalité, d’une énergie vitale, d’une obsession pour l’action que lui même ne peut contrôler dans sa fuite en avant. Il doit aller au bout de lui-même, toujours plus loin, ne pouvant jamais regarder en arrière.

 

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Le seul personnage bénéficiant d’une autre thématique identifiable est celui du shérif superbement interprété par Walter Matthau : une très brève marche comique (That Dog), fatiguée, qui revient à chaque fois que le shérif observe de sa fenêtre les allées et venues d’un chien errant (que l’on ne voit pas). Musique à l’image de ce personnage lassé par la vie, la stupidité de ses collègues, et qui développera lors de la poursuite de Jack Burns une forme d’admiration pour cet homme libre bravant l’adversité, sans le rencontrer, souhaitant secrètement la réussite de sa fuite et s’extraire par transfert de son environnement étouffant en s’identifiant au rebelle en fuite.

 

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Les scènes entre Jack Burns et Jerry Bondi/Gena Rowlands (Burns Returns) laissent une place importante aux vents et aux cordes aiguës dans de longues phrases musicales. Le thème de Jack s’entremêle aux passages les plus tendres de la partition. Le moment de la séparation (Worlds Apart) est le plus mélancolique, plus solennel aussi lorsque Jack déclare que sa liberté compte avant tout autre chose devant une femme que l’on devine toujours secrètement amoureuse. Goldsmith développe encore plus ces couleurs de cordes et de vents, qui sont une marque du visage tendre et affectueux de ses années soixante (A Patch Of Blue [Un Coin de Ciel Bleu] ou Lilies Of The Field [Le Lys des Champs] par exemple), encore proches du style d’Alex North.

 

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Le thème accompagne enfin toute la dernière partie du film, quand la chasse à l’homme commence et que Jack entame avec sa jument une ascension presque insurmontable pour gagner la frontière mexicaine et échapper aux autorités. Le matériau présenté dans les premiers moments du film est encore transformé, bousculé, en fonction des scènes, de la tension. Le ton est en général plus inquiet, parfois réflexif, comme dans ce choral de trompettes qui annonce déjà les affres d’un autre rebelle solitaire poursuivi par les autorités, John Rambo (3M40, puis brièvement dans Catastrophe). Le lien établi dès le début entre Jack et sa monture, fondamental dans la mythologie du cow-boy, est plus fort que jamais : malgré les difficultés, il ne se résout jamais à l’abandonner (Minus Whisky). Ce lien de symbiose presque magique entre l’homme et le cheval est d’autant plus clair lors de la scène finale. Un intéressant motif répétitif de cinq notes, strident, intervient de façon récurrente pour annoncer un danger imminent (On The Run, Closing In et Run For It). Il est développé de façon plus significative lorsque Jack piège le maton, un de ses poursuivants particulièrement motivé, dans Surprised Sadist. La vigueur de l’écriture de Hard-Gained Ground et Run For It, moments de triomphe pour Jack qui parvient à échapper à ses adversaires, annonce déjà les sublimes partitions âpres et viriles des futurs westerns de Goldsmith, Rio Conchos étant peut être le plus bel exemple.

 

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Goldsmith offre avec Wounded un passage élégiaque de toute beauté, qui est aussi sans doute une façon pour le compositeur d’exprimer l’admiration et l’affection qu’il a pour le personnage. La dernière partie de Catastrophe, inutilisée dans le film, reprend le thème principal joué par les cordes dans le registre le plus grave, les derniers moments de méditation de l’orchestre, qui suspendent le temps et mettent un terme à la poursuite. C’est aussi d’une certaine façon le signal de la fin d’un monde. La guitare égrène ses dernières notes dans le End Title, qui présente une dernière fois le thème de Jack Burns à la trompette, évoquant dans un bref élan la splendeur d’un personnage à la vitalité hors du commun.

 

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Disponible pour la première en disque grâce à la passion de Robert Townson, Lonely Are The Brave témoigne, à travers une édition de très haute qualité sonore présentée dans l’ordre chronologique du film et incluant six morceaux inédits, de l’extraordinaire richesse d’invention et d’écriture dramatique de Jerrald Goldsmith, qui deviendra bientôt Jerry : un jeune compositeur qui suscitera très vite l’admiration d’Alfred Newman, de Bernard Herrmann ou encore d’Alex North.

 

TRACKLISTING


FICHE TECHNIQUE


Direction d’orchestre : Joseph Gershenson

Orchestrations : David Tamkin

Studio d’enregistrement : Universal Studios, Universal City, Los Angeles, CA

cd film

 

 

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